PRÉPARATION DES POILS SUR LES PEAUX.

Avant de procéder au feutrage, on fait subir aux peaux quelques

préparations préliminaires qui portent différens noms, et que nous

allons faire connaître.

_Dégalage._

Le poil des peaux est souvent rempli de poussière et de corps

étrangers dont il importe de les débarrasser: c'est ce qu'on nomme

en termes de l'art, _dégaler_. On pratique cette opération au moyen

d'une espèce de petite carde, connue sous le nom de _carrelet_.

L'ouvrier promène doucement cet outil sur le poil, et bat ensuite

la peau avec une baguette du côté opposé; il continue ces deux

opérations jusqu'à ce qu'en agitant fortement les peaux, il n'en

sorte plus de poussière. En cet état, on les soumet à l'opération

suivante:

_Ébarbage ou éjarrage._

Nous avons déjà dit que les poils de castor, de lapin, de lièvre,

etc., étaient composés de duvet et de jarre, et que celui-ci non

seulement ne se feutrait point, prenait mal la teinture, mais qu'il

diminuait la beauté et la qualité des chapeaux. Or, les fabricans

ont employé divers moyens pour séparer ce jarre du duvet.

Les mots ébarbage et éjarrage semblent à peu près synonymes;

cependant il existe entre eux une petite différence. Nous avons

déjà dit que dans les peaux de castor et de lapin, le jarre adhère

moins à la peau que le duvet; c'est en raison de cette propriété et

vu la plus grande longueur du jarre qu'on s'attache à l'arracher;

c'est ce qu'on nomme _éjarrage_, tandis que l'_ébarbage_ s'y

applique aussi, mais plus communément aux peaux de lièvre, dont le

jarre est plus adhérent au cuir que le duvet. Je vais décrire ces

deux opérations.

54

_Éjarrage des peaux de lapins._

Cette opération est également connue sous le nom d'arrachage; elle

s'opère de la manière suivante: on étend pendant deux ou trois

jours les peaux bien dégalées dans une cave ou tout autre lieu bas

et humide, en ayant soin de les retourner trois ou quatre fois par

jour, afin qu'elles se ramollissent également. On les porte ensuite

par cinquantaines à l'atelier; on coupe les _pattons_, et l'on

ouvre les peaux dans leur longueur avec une espèce de couteau très

tranchant à lame large et mince que l'on nomme _tranchet_. On

s'attache ensuite à les bien _détirer_, c'est-à-dire à faire

disparaître, au moyen des poignets, les plis que ces peaux ont

contractées[10]. Au fur et à mesure que les peaux sont détirées, on

les tasse les unes sur les autres, et on les surcharge d'une

planche sur laquelle on place un corps très pesant. Par ce moyen

non seulement on prévient le prompt dessèchement des peaux, mais

encore on finit d'effacer les plis et les rides. Après ces

préliminaires, l'ouvrière pratique l'arrachage de la manière

suivante: elle place la peau sur son genou droit de manière que le

poil soit en dehors, la _culée_, ou côté de la queue, vers le haut,

et celui de la tête placé entre ce même genou et un établi. Voici

la manière de M. Morel[11]. L'ouvrière, armée d'un tranchet,

suffisamment garni de linges pour éviter qu'il ne la blesse, et

qu'elle saisit d'abord des deux mains par ses deux extrémités, le

fait mouvoir de telle sorte que la lame, appuyée presque

verticalement par son tranchant sur le poil, vient, par un

55 mouvement subit et égal des deux poignets, à la position

horizontale, le tranchant tourné du côté de l'ouvrière. Ces deux

mouvemens, exécutés et renouvelés avec toute la célérité dont les

muscles sont susceptibles, et en avançant peu à peu de la tête vers

la culée, font tout le mécanisme de cette opération, qui, d'un seul

temps, saisit et enlève le jarre sans arracher le poil fin. Il est

néanmoins rare que cette première façon suffise pour enlever la

totalité des jarres; c'est pourquoi l'arracheuse, après l'avoir

exécutée, doit retourner sa peau bout pour bout; et, tandis qu'elle

la tient de la main gauche, la droite retient seule le tranchet,

entre la lame duquel, et le pouce revêtu du _poucier_[12], elle

saisit les jarres qui sont demeurés, et les tire à rebrousse-poil.

Il est aisé de voir que les ouvrières doivent joindre à beaucoup

d'adresse une grande habitude de ce travail.

[Note 10: Le détirage est une opération préliminaire fort

essentielle, en ce qu'elle rend l'arrachage et le coupage plus

aisés.]

[Note 11: Traité théorique et pratique de la fabrication des

feutres.]

[Note 12: C'est ainsi qu'on nomme un doigt de peau qui sert à le

garantir du tranchant de l'outil lorsqu'il presse le jarre contre

ce même tranchant avec ce doigt.]

On pratique également cette opération en plaçant les peaux sur un

chevalet en faisant agir une plane sur le jarre; ce procédé est

bien moins usité que le précédent. Nous devons ajouter que

l'éjarrage ne s'applique qu'au poil du dos de l'animal, et qu'on

doit bien faire attention à ne pas atteindre le bout du duvet, qui

est la partie la plus soyeuse et la plus fine. Quant au poil de la

gorge et du ventre, on est dans l'usage de le raccourcir de près

d'un tiers. Sans cette précaution, on rendrait difficilement le

feutre uni. Quand l'arrachage est terminé, on bat les peaux à la

baguette pour les dépouiller du jarre coupé qui reste dans le

duvet, et qu'on nomme gros. On les met ensuite deux à deux, cuir

contre cuir, et par paquets de cent quatre qui sont visités par un

nouvel ouvrier, lequel leur fait subir de semblables opérations

pour les en dépouiller complètement.

56

Quelle que soit l'adresse de l'ouvrière, il arrive parfois qu'elle

arrache des parties de la peau. On doit éjarrer les mêmes parties,

dites évidures, et les joindre aux peaux dont elles faisaient

partie.

_Éjarrage des peaux de castor._

L'opération est la même, avec cette différence que comme la peau du

castor est plus grande et que son jarre est beaucoup plus fort, il

est nécessaire de recourir à un outil bien plus gros, qu'alors un

homme fait mouvoir; celui-ci place la peau sur un _chevalet_, l'y

fixe au moyen d'un _tire-pied_, s'asseoit sur l'un des bouts du

chevalet, et prenant la plane[13] par les deux manches, lui fait

exécuter sur la peau de castor les mêmes mouvemens qu'on imprime au

tranchet sur les peaux de lapins. Après cette opération, une

ouvrière enlève au tranchet les parties du jarre qui ont pu

échapper à l'action de la plane. C'est ce qu'on nomme repassage. On

bat ensuite les peaux de castor à la baguette pour en séparer le

gros.

[Note 13: Cette plane est le plus souvent à deux tranchans.]

_Ébarbage de peaux de lièvre._

Le jarre du lièvre adhère, comme nous l'avons déjà dit, bien plus à

la peau que le duvet. On est donc obligé de le couper aux ciseaux;

c'est ce qu'on nomme _ébarber_. Pour cela, l'ouvrière, après avoir

peigné doucement le poil au moyen du _carrelet_, afin que tous les

poils ou jarres se trouvent tous disposés dans leur situation

naturelle, l'ouvrière, dis-je, coupe, avec de longs ciseaux bien

tranchans, le jarre sur toute la surface de la peau et à la fleur

du duvet, sans toucher aucunement à celui-ci. Ce travail demande

beaucoup d'attention et d'adresse. Quand cette opération a été bien

faite, et sur une des belles peaux, dites de _recette_, leur

57 surface offre sur le dos une couleur noire veloutée, sans aucune

apparence de jarre; cette couleur diminue d'intensité en descendant

vers les flancs.

Cette opération, ainsi que celle de l'arrachage, sont longues et

coûteuses. On a cherché de nos jours à la remplacer par des

machines convenables. Nous allons faire connaître celle que nous

avons pu découvrir.

_Description d'une machine propre à nettoyer et à ouvrir la laine

et à débarrasser les poils de leur jarre_; par M. WILLIAMS.

On connaît en Angleterre une sorte de laine provenant de l'Amérique

méridionale, qui est très fine et d'excellente qualité, mais

tellement agglomérée et salie par des impuretés de toute nature,

qu'elle n'a presque aucune valeur dans le commerce. M. Williams a

cherché à remédier à cet inconvénient en purgeant cette laine de

ses matières hétérogènes, et c'est dans ce but qu'il a imaginé la

machine dont nous allons nous occuper. Quoique plusieurs parties en

soient déjà connues et aient beaucoup d'analogie avec le

batteur-éplucheur du coton, construit par M. Pitret, cependant

l'ensemble présente une combinaison qui n'est pas sans mérite.

D'ailleurs la machine est susceptible d'être appliquée à

débarrasser de leur jarre les poils employés dans la chapellerie,

et surtout la laine de cachemire, qui arrive en Europe chargée de

bouchons et d'autres matières qu'on ne peut en séparer qu'avec

beaucoup de difficulté.

La _fig._ 1re, _pl._ 377, est une élévation latérale de la machine,

vue du côté droit.

La _fig._ II, le plan ou la vue à vol d'oiseau.

La _fig._ 3, coupe longitudinale, prise par le milieu de la

machine. Les mêmes lettres indiquent les mêmes objets dans toutes

les figures.

58

La machine est montée sur un bâtis en bois, A A; à son extrémité

postérieure est disposée une toile sans fin horizontale _a_, tendue

sur deux rouleaux qui la font tourner: c'est sur cette toile que

l'ouvrier étale avec soin et bien également la laine ou les

matières destinées à être soumises à l'action de la machine; B C,

sont deux cylindres alimentaires, entre lesquels passe la nappe de

laine étendue sur la toile _a_; ces cylindres, qui sont pressés

l'un sur l'autre par l'effet d'un levier en forme de romaine _u_,

tiré par un poids _z_, reçoivent leur mouvement par un engrenage v,

composé d'un pignon et de deux roues dentées: ce même engrenage

fait tourner la toile sans fin; _d_ est un tambour garni à sa

circonférence de douves e, e, e, sur lesquelles sont fixées, dans

une position oblique, des dents en fer _f_, dont la forme est

représentée sur une plus grande échelle _fig._ 5; _g_ est une

archure qui recouvre la partie supérieure, afin d'empêcher que la

laine ne soit jetée au dehors par l'effet de la force centrifuge.

Le mouvement est transmis au tambour par une poulie _h_, montée sur

son axe et enveloppée par une courroie communiquant avec une

machine à vapeur ou tout autre moteur. Le même axe porte une autre

poulie i, qui, par l'intermédiaire d'un ruban croisé _j_, fait

tourner une poulie _k_, montée sur l'axe du cylindre alimentaire C.

Dans cette première opération, la laine, en sortant de la toile

sans fin, passe entre les cylindres B C; là, elle est saisie par

les dents du tambour, qui en détachent le jarre et les impuretés,

lesquels tombent sur la planche inclinée m, après avoir traversé la

grille _l_. La nappe de laine est ensuite entraînée sur la toile

sans fin _n_, qui la fait passer entre les cylindres _o_ _p_;

au-dessus de cette toile est une grille _x_, qui donne passage à la

poussière produite par la rotation du tambour. Celui-ci fait

tourner les cylindres _o_ _p_, au moyen d'une courroie croisée _q_,

passant de la poulie _r_ sur celle _s_, fixé sur l'axe du cylindre

59 _p_, le mouvement est transmis à la toile sans fin _n_ par un

engrenage _t_, composé, comme le précédent, d'un pignon et de deux

roues dentées. Un levier en forme de romaine _y_, auquel est

suspendu un poids _a_, presse les cylindres l'un sur l'autre.

La laine, après avoir passé entre ces cylindres, subit l'action des

peignes rotatifs _b_, montés dans une position oblique sur des

douves assujetties à des croisillons c, d'un tambour plus petit que

le précédent. Ces peignes, dessinés sur une plus grande échelle,

_fig._ 4, tournent par l'effet d'une grande poulie f, enveloppée

d'une courroie e, qui embrasse une poulie d, fixée sur l'axe des

peignes. Comme ils ont une très grande vitesse, les impuretés qui

auraient pu échapper aux dents du tambour d, sont définitivement

détachées et lancées tant contre l'archure _g_ qui recouvre les

peignes, que contre une planche en fer courbe h'; elles s'échappent

ensuite par l'ouverture _i'_.

Après cette opération, les brins de laine, parfaitement nettoyés et

ouverts, descendent, sous forme de nappe, sur la planche inclinée

_k_'.

M. Malartre s'est aussi occupé avec succès de ce point important;

nous allons transcrire le rapport qu'a fait à ce sujet M. Cadet

Gassicourt, à la Société d'encouragement pour l'industrie

nationale.

_Rapport fait par M. Cadet de Gassicourt au nom du comité des arts

chimiques, sur un procédé pour éjarrer les peaux de lièvres,

inventé_ par M. MALARTRE, chapelier, rue du Temple, nº 60, à Paris.

Messieurs, pour vous mettre à portée d'apprécier les avantages du

nouveau procédé de chapellerie inventé par M. Malartre, il est

nécessaire que nous entrions dans quelques détails sur la

fabrication des chapeaux.

60

Le poil des animaux employé par les chapeliers est composé de deux

espèces très distinctes, l'une soyeuse, flexible, quelquefois

cotonneuse, dont les parties ont naturellement beaucoup d'adhérence

entre elles, et dont la principale fonction parait être de

conserver la chaleur de l'animal; on la nomme duvet; l'autre, plus

raide, plus élastique, et n'ayant point d'adhérence entre ses

parties, semble destinée à garantir le duvet du frottement des

corps extérieurs; on l'appelle jarre.

L'expérience a prouvé que parmi les substances propres à être

feutrées, celles qui ont cette qualité au plus haut degré sont les

plus déliées et les plus homogènes, et que la présence du jarre

dans le feutre lui ôte sa souplesse et sa force en le rendant dur

et cassant. Un préjugé a pu faire croire, pendant quelque temps, à

des chapeliers inexpérimentés que le jarre donnait de la solidité

aux chapeaux; les hommes habiles n'ont point partagé cette erreur,

et ils ont cherché, par toutes sortes de moyens, à séparer le jarre

du duvet; mais ils n'y sont parvenus qu'imparfaitement.

Nous ne décrirons pas la manière très connue par laquelle les

chapeliers ont coutume d'arracher le jarre, opération qui s'appelle

ébarber. Cette opération est si inexacte, qu'ils ont besoin, quand

le chapeau est terminé, d'arracher avec des pinces les poils de

jarre saillans à sa surface, et de dissimuler ainsi sa présence, au

risque d'écorcher et de dégarnir le chapeau.

On n'avait pas encore observé qu'il y avait sur les peaux de

lièvres deux espèces de jarres; l'un que l'animal apporte en

naissant et qui devient très long: il est ordinairement de deux

couleurs; l'autre, presque aussi court que le duvet, est destiné,

sans doute, à remplacer le long quand l'animal est dans sa mue. Or,

par le procédé employé jusqu'ici, on enlève une grande partie du

jarre long, mais le court reste dans le duvet.

61 M. Malartre s'est proposé le problème suivant: trouver un procédé

pour enlever le jarre dans tous les poils employés dans la

fabrication des chapeaux, procédé tout à la fois simple, facile,

prompt et économique, qui extrait le jarre jusqu'à sa racine,

jusqu'à son dernier brin, et laisse le duvet dans l'état de pure

nature, sans la moindre altération.

Nous croyons, messieurs, que M. Malartre a complètement résolu le

problème, en ne jugeant que les produits qu'il obtient; car les

substances et les manipulations qu'il emploie étant et devant

rester secrètes, nous ne pouvons prononcer sur l'économie du

procédé.

M. Malartre a bien voulu, sur notre demande, nous fournir des peaux

de lièvres de Russie et de France sécrétées et éjarrées par

l'ancienne et la nouvelle méthode: il a mis sous nos yeux du duvet

purifié par lui et du duvet non purifié. Nous avons examiné à la

loupe ces différens produits; nous avons comparé des feutres qu'il

a composés de pur duvet avec les feutres les plus fins du commerce,

et nous avons reconnu une supériorité incontestable dans les

feutres de M. Malartre. D'habiles chapeliers, auxquels nous avons

présenté ces produits, ont été de l'avis de votre comité.

Quels sont maintenant, messieurs, les avantages du nouveau procédé?

Ici nous laisserons parler M. Malartre lui-même, parce qu'il ne

s'éloigne pas de la vérité, et que nous ne pourrions nous expliquer

plus clairement que lui.

«Si l'on compare, dit-il, les chapeaux ou le jarre avec les

chapeaux faits avec le moyen du seul duvet, l'expérience et le

raisonnement prouvent également que ces derniers sont d'un feutre

plus égal et plus adhérent, puisqu'ils sont composés d'une matière

plus déliée et plus homogène; qu'ils sont plus solides, plus

souples et d'un meilleur usage, qu'ils flattent davantage l'oeil

par leur aspect soyeux, ondulé, brillant, et la main par le

62 moelleux de leur substance; enfin, qu'ils sont susceptibles de

prendre de plus belles couleurs, puisque la teinture se fixe mieux

sur une matière fine et divisée.

»Des matières communes réputées jusqu'ici mauvaises et peu propres

à la chapellerie, donnent, en ôtant le jarre, des chapeaux d'une

beauté et d'une solidité égales à celles des chapeaux les plus fins

que l'on fabrique actuellement; et, lorsqu'on emploie des matières

de choix, les chapeaux de pur duvet peuvent rivaliser avec les

chapeaux de castor. Ceux-ci ne sont que dorés à la surface

extérieure: le corps du chapeau est composé de matières étrangères

au castor. Le castor lui-même n'est point privé de jarre, et si

l'on ajoute que les chapeaux de castor perdent leur couleur et

rougissent en très peu de temps, tandis que la couleur est fixe sur

les chapeaux de duvet, peut-être trouvera-t-on que ces derniers,

sans être inférieurs aux chapeaux de castor dans aucune de leurs

parties, ont au contraire quelques parties dans lesquelles ils leur

sont supérieurs.»

Nous ne ferons sur cet exposé qu'une seule observation; on prétend

que les chapeaux de castor et autres, qui rougissaient quand on les

teignait en noir par le sulfate de fer, ne rougissent point quand

on les teint par le pyrolignite, ou, comme en Angleterre, par le

nitrate de fer.

Il résulte encore d'autres avantages du procédé de M. Malartre. En

employant le pur duvet, deux ouvriers font, dans l'opération de la

foule, l'ouvrage de trois. Dans l'appropriage, composé de trois

opérations, du dressage et de deux passages, le premier des

passages est inutile; car il n'a pour but ordinairement que de

coucher le duvet et de faire redresser le jarre, afin de pouvoir le

saisir avec des pinces. Or ici point de jarre. Dans l'arçonnage, il

y a moins de poussière avec le pur duvet, moins de poils qui

voltigent, et qui, respirés par l'ouvrier, nuisent à sa santé.

Ainsi, la découverte de M. Malartre améliore et simplifie les

autres procédés de la chapellerie.

63

Nous sommes entrés dans tous ces détails, messieurs, parce que nous

regardons ce perfectionnement comme très important. Il fait faire

un très grand pas à l'art de la chapellerie, et si le procédé de M.

Malartre pouvait devenir le secret des fabriques de France, cette

branche de commerce rendrait bientôt les étrangers tributaires; car

nous ferions exclusivement les chapeaux les plus beaux, les plus

solides et les plus légers, avec les poils fournis par les animaux

de notre sol, et même par ceux dont les peaux étaient dédaignées,

comme contenant plus de jarre que de duvet, ou un jarre trop court

pour pouvoir être séparé.

Votre comité des arts chimiques me charge, messieurs, de vous

demander, pour M. Malartre, une médaille dont il nous paraît que la

matière ne peut être déterminée que dans six mois, parce que, si

les espérances que M. Malartre fait concevoir se réalisent, la

société jugera sans doute que la médaille d'or doit être la juste

récompense de cette invention.

En attendant, nous avons l'honneur de vous demander l'annonce de ce

procédé dans le bulletin de la Société, avec les éloges que M.

Malartre a mérités[14].--Adopté en séance, le 11 mars 1818.

[Note 14: Les chapeaux sans jarre, de M. Malartre, se vendent au

même prix que les chapeaux ordinaires, en lièvre et en lapin.]

_Moyens propres à extraire le jarre du duvet des peaux destinées à

la fabrication des chapeaux_, par M. MALARTRE, chapelier. (Brevet

d'invention de 15 ans.)

Il a été accordé à ce procédé, qui date du 30 mars 1818, un brevet

de quinze ans, déchu par ordonnance du 4 mai 1823. Voici en quoi il

consiste:

64

On commence par imprégner les peaux d'une eau de chaux légère, qui

ne puisse pénétrer dans la peau, c'est-à-dire dont l'effet ne

puisse se faire sentir au-delà de la racine du duvet. Cette

opération se fait en passant une brosse trempée dans l'eau de

chaux, sur les deux côtés de la peau jusqu'à ce qu'elle soit

entièrement amollie. En cet état, le jarre n'a que peu d'adhérence

avec les peaux, et on l'en arrache aisément en le pinçant entre le

pouce et une espèce de couteau peu tranchant. Le jarre qui reste

après cette opération est coupé avec des ciseaux. On arrache alors

le duvet des peaux, qui vient très facilement sans entraîner le

jarre qui pourrait rester et qui a résisté à l'arrachage, parce que

ses racines, étant plus profondes que celles du duvet, n'ont pas

été atteintes par la liqueur dont l'action s'est bornée à la

surface de la peau.

Il est bon de faire observer qu'il faut laisser sécher les peaux

que l'on a imprégnées d'eau de chaux, et qu'on doit les battre

ensuite avec une petite baguette avant d'en arracher le jarre.

Le procédé de M. Malartre ne se trouvant point décrit dans le

bulletin de la Société d'encouragement, nous avons appris que

l'auteur avait pris pour cela un brevet d'invention. En conséquence

nous nous sommes procurés la copie de son brevet, et nous venons de

le publier tel que l'auteur l'a déposé au ministère de l'intérieur.

_Classement des peaux._

Aussitôt que les peaux ont été ébarbées ou éjarrées, le fabricant

en fait plusieurs triages pour les assortir suivant leur beauté et

leur qualité.

1º Dans chaque espèce de peau et dans chaque sorte, l'on commence

par mettre de côté les peaux qui doivent être coupées de suite, et

65 qu'on nomme _en veule_, en les séparant ainsi des autres qui

doivent être soumises au sécrétage;

2º Les peaux des lapins de clapier sont également séparées de

celles des lapins de garenne;

3º On fait des paquets séparés des premières de ces peaux d'après

leurs couleurs;

4º Les peaux des castors gras sont aussi séparées de celles du

castor sec;

5º Enfin, s'il en est qui ne soient pas bien éjarrées ou ébarbées,

on les renvoie à l'ouvrière. Après ces préliminaires on procède à

l'opération suivante.

_Sécrétage._

Le sécrétage est une opération qu'on fait subir aux poils pour

augmenter leur propriété feutrante. Dès le principe on employait en

France à cet effet, mais avec un faible succès, une décoction de

racine de guimauve et de symphitum ou grande consoude. Ce fut vers

1730 qu'un ouvrier chapelier, nommé Mathieu, porta d'Angleterre le

procédé du sécrétage des peaux au moyen du nitrate de mercure. La

préparation si importante de ce sel paraît n'être pas la même dans

toutes les fabriques; elle varie par les proportions des

constituans; ainsi M. Morel indique:

acide nitrique (eau forte) ........ 1 livre.

mercure............. de 3 à 4 onces.

On fait dissoudre à une douce chaleur, et l'on ajoute:

eau de pluie ou de rivière .... de cinq à six fois

son volume, c'est-à-dire de cinq à six livres. M. Robiquet dit que

la liqueur mercurielle généralement adoptée se compose de:

acide nitrique ....... 500 grammes (1 livre.)

mercure. ...... 32 (1 once.)

eau ... de moitié à deux tiers suivant la concentration

de l'acide.

66

M. Guichardière assure qu'il a obtenu de meilleurs résultats de la

combinaison de l'ancien procédé avec le nouveau. En conséquence il

conseille les proportions et le mode suivant:

cide nitrique à 34....... 1 livre.

mercure pur.......... 6 onces.

Après la dissolution il ajoute:

décoction de guimauve et de grande consoude.. 16 parties.

Voici maintenant la manière de faire cette opération:

On étend soigneusement sur une table ou un chevalet les peaux déjà

ébarbées ou éjarrées; on trempe alors une brosse de sanglier dans

la dissolution mercurielle et on la promène avec force sur toute la

surface du poil, tant dans sa direction naturelle qu'à

rebrousse-poil; on immerge de nouveau la brosse dans la liqueur, on

la passe sur le poil, et l'on continue jusqu'à ce que celle-ci soit

mouillée dans environ les deux tiers de sa longueur; si le poil est

un peu rude, on imbibe le poil encore plus profondément. Il est bon

de faire observer que, chaque fois qu'on plonge le poil de la

brosse dans la liqueur, on doit, après l'avoir sortie, lui imprimer

une secousse afin qu'elle ne soit pas trop chargée de liquide.

L'ouvrier doit être placé dans un endroit aéré, afin de se

préserver des exhalaisons mercurielles[15]. Enfin, pour rendre le

mouillage ou le sécrétage plus égal, on réunit les peaux de deux en

deux et poil contre poil; on les porte ensuite à l'étuve qui doit

être assez fortement chauffée pour que la dessication soit prompte.

La température de l'étuve devra être d'autant plus élevée que la

dissolution du nitrate de mercure aura été plus étendue d'eau. Il

est d'autant plus nécessaire que la dessication s'opère promptement

67 que c'est la concentration du sel qui doit produire l'effet désiré;

car, si cette dessication est lente et successive, l'expérience a

démontré qu'alors la contraction du poil ne parvient point au degré

nécessaire.

[Note 15: Les ouvriers fabricans de chapeaux éprouvent souvent des

accidens très graves, dus à ce sel mercuriel.]

La solution de nitrate acide de mercure exerce une action chimique

très forte sur les poils qui contractent une couleur jaune dorée

plus ou moins intense, suivant les parties de la peau. Vainement

a-t-on cherché à connaître le mode d'action que l'acide nitrique et

le sel mercuriel exercent sur le poil; nous n'avons encore, sur ce

point, que des hypothèses; le problème reste encore à résoudre.

Cette solution serait cependant d'autant plus importante pour cet

art, qu'elle conduirait les expérimentateurs à lui substituer

quelque autre sel ou quelque autre substance inoffensive, ou moins

dangereuse que le nitrate acide de mercure. L'art du chapelier

repose en grande partie sur l'opération du feutrage; aussi

plusieurs fabricans ont-ils tenté plusieurs essais pour en exclure

le sel mercuriel. En 1817, M. Guichardière présenta à la Société

d'encouragement, des chapeaux d'ours marin, de loutre indigène et

de raton du Mexique, sécrétés sans mercure, ainsi qu'un chapeau

sans sécrétage, foulé par l'acide sulfurique. Nous n'avons pas

connaissance qu'il ait donné suite à ces essais.

M. Morel a tenté quelques essais infructueux avec les acides

affaiblis, et les alcalis. Tous les procédés auxquels il donna

quelqu'un de ces agens pour base, furent nuls ou fâcheux; les uns

en détruisant la substance même des poils, les autres en

l'attaquant de manière à altérer sensiblement leur solidité.

L'auteur croit cependant avoir découvert un mode de sécrétage très

avantageux pour les peaux de lapin; il se borne à les exposer

suspendues aux solives d'une étable, et à les y laisser plusieurs

semaines. Le poil était devenu alors plus gras, et se feutrait

aussi facilement que s'il eût été sécrété par le nitrate de

68 mercure. Il n'en était pas de même du poil de lièvre. M. Morel

pense qu'il eût dû y rester plus long-temps exposé que celui de

lapin. Mais ses expériences, sur ce dernier point, n'offrent rien

de positif.

La Société d'encouragement pour l'industrie nationale, convaincue

des effets nuisibles du nitrate du mercure sur la santé des

ouvriers, proposa, en 1815, un prix relatif au sécrétage sans

préparation mercurielle. Ce prix n'ayant point été décerné en 1816,

il fut remis au concours en 1817. MM. Malard et Desfossés entrèrent

en lice, et la Société arrêta que le concours serait fermé, et que

le pris serait adjugé à ces deux auteurs, dans le cas où de

nouvelles expériences, faites plus en grand et continuées pendant

un temps suffisant, confirmeraient non seulement les résultats

obtenus, mais donneraient encore une garantie absolue de la bonté

du procédé. Il paraît que ce procédé, quoique très bon, ne répondit

pas tout-à-fait aux espérances qu'il avait fait concevoir, puisque

la Société, en retirant ce prix, se borna à décerner une médaille

d'encouragement de 200 francs à MM. Malard et Desfossés. Nous

faisons connaître le rapport qui fut fait à ce sujet à cette

Société par M. Bréant.

Comme nous n'avons trouvé nulle part le procédé de sécrétage de MM.

Malard et Desfossés, nous avons lieu de croire que c'est celui pour

lequel ils avaient déjà pris un brevet d'invention. Nous allons le

transcrire ici.

_Nouveau procédé de sécrétage pour le feutrage des poils destinés à

la fabrication des chapeaux_, par MM. MALARD et DESFOSSÉS. (Brevet

d'invention de 1817.)

_Composition de la liqueur._

69 Ajoutez à deux cent cinquante grammes de soude brute dite

d'Alicante, qu'on appelle _barille_ mélangée, en usage dans les

savonneries et dans les ateliers de teinture en coton, cent

vingt-cinq grammes de chaux vive, que vous éteignez en la plongeant

dans l'eau avant d'opérer le mélange, et que vous filtrez après

avoir mis assez d'eau pour que la liqueur filtrée marque dix degrés

à l'aréomètre d'Assier-Périca: la liqueur qu'on obtient donne

dix-neuf à vingt degrés à l'alcalimètre de M. Descroizilles.

Imprégnez de cette liqueur les poils de peaux à sécréter, à l'aide

d'une brosse de soie de porc, comme cela se pratique ordinairement

pour les dissolutions de sels mercuriels.

Ce mode de sécrétage convient également pour les chapeaux jockey et

pour les chapeaux grande taille.

Les chapeaux ainsi sécrétés sont mis à l'étuve.

Le chapeau jockey est composé de quatre onces de poils, dont trois

parties de poils sécrétés et une partie de poils veules. Le poil,

soit sécrété, soit veule, est formé de six parties de poil de

lièvre pour une partie de poil de lapin.

Le chapeau grande taille est fait avec neuf onces de même mélange;

le poil veule s'y trouve dans les mêmes proportions.

Voici maintenant le rapport qui a été fait à la Société

d'encouragement sur ce procédé.

_Rapport fait par M. Bréant sur les travaux relatifs au sécrétage

des poils sans emploi de sels mercuriels_, par MM. MALARD et

DESFOSSÉS.

Messieurs, l'année dernière, d'après le rapport de votre comité des

arts chimiques, sur le prix relatif au sécrétage sans préparation

mercurielle, vous arrêtâtes que le concours serait fermé, et que le

70 prix serait adjugé à MM. Malard et Desfossés, dans le cas où de

nouvelles expériences, faites plus en grand et continuées pendant

un temps suffisant, confirmeraient les résultats obtenus, et

donneraient une garantie absolue de la bonté du procédé.

En conséquence de cette détermination, votre comité fit préparer,

au printemps dernier, par MM. Desfossés et Malard, la liqueur

qu'ils ont substituée au nitrate de mercure, et il fit sécréter une

quantité de peaux suffisante pour les expériences.

Les poils coupés furent ensuite distribués à divers chapeliers, en

laissant à chacun la faculté de faire les mélanges comme il le

jugerait convenable.

Les premières expériences nous donnèrent des résultats opposés; les

chapeaux préparés par un des fabricans à qui nous nous étions

adressés, furent trouvés par lui de médiocre qualité, tandis que

ceux préparés par un autre furent estimés d'une qualité

suffisamment bonne. Surpris de cette différence, surpris aussi que

les meilleurs de ces chapeaux fussent inférieurs à ceux préparés

sous les yeux de vos commissaires, dans l'atelier de M. Malard,

votre comité a dû penser que le succès tenait à quelques

circonstances particulières, soit dans l'opération du secrétage,

soit dans la fabrication des chapeaux. Il résolut, en conséquence,

de faire répéter l'opération, en la confiant de préférence au

chapelier qui avait le mieux réussi; et comme il y avait lieu de

croire que le sécrétage n'avait pas été fait, d'autant que les

peaux, placées dans une très petite étuve, avaient dû éprouver une

trop forte chaleur, le comité fit recommencer l'expérience avec un

soin particulier, et il a eu à s'applaudir de cette précaution, que

l'impartialité lui prescrivait, puisqu'il en est résulté des

feutres aussi bons que ceux sécrétés au mercure, et que ces

feutres, foulés dans la lie de vin, comme les chapeaux ordinaires,

n'ont pas exigé plus de temps.

71

Placé entre deux rapports contradictoires, ne pouvant élever de

doute contre l'exactitude d'aucun des deux, votre comité a dû

rechercher la cause de ces différences, et il l'a trouvée, non dans

la bonne volonté plus ou moins grande de ceux qui ont concouru aux

expériences, mais dans la différence des matériaux qu'ils ont

employés, et dans leurs méthodes particulières.

Les objections faites contre le nouveau sécrétage, portent sur les

points suivans:

1º Les poils sont humides, et cependant, à l'arçonnage, ils

produisent de la poussière.

2º Le bâtissage se fait plus lestement.

3º A la foule ils rentrent moins vite, et au point qu'il a fallu

six heures pour un grand chapeau.

4º Les poils ne sont pas assez adhérens, puisqu'on les enlève avec

une brosse.

5º Enfin, ils ne prennent pas un beau noir.

A cela, votre comité répond que la poussière a dû résulter du

défaut de précaution apporté dans la première opération du

sécrétage. Cet inconvénient ne fut pas observé l'année dernière, et

avec une très légère modification dans le procédé on y remédierait

aisément.

Il ne peut non plus attribuer la lenteur du bâtissage, observé par

un des fabricans qui ont travaillé aux expériences, qu'à la même

cause qui a produit de la poussière; car l'année dernière cette

opération se fit très bien, et s'est également bien faite dans les

derniers essais qui ont eu lieu.

La première opération du sécrétage n'ayant pas été bien conduite,

il n'est pas étonnant que les résultats obtenus à la foule n'aient

pas été aussi satisfaisans que ceux de l'année précédente. Ils ont

été les mêmes aussitôt qu'on a employé le procédé avec plus de

soin.

Quant à l'effet de ces chapeaux à la teinture, il n'est pas

72 étonnant qu'ils n'aient pas pris un aussi beau noir. Le sécrétage

influe nécessairement sur le mordant, et le bain doit être modifié

en raison des substances employées pour le sécrétage; mais rien

n'est plus facile que de préparer un bain de teinture, dans lequel

ils prendront un noir aussi parfait que celui qu'on obtient avec

les poils sécrétés au mercure.

Après avoir comparé attentivement les résultats contradictoires des

expériences qu'il a fait répéter plusieurs fois, votre comité est

demeuré convaincu:

1º Que par le procédé de MM. Desfossés et Malard, on parvient à

sécréter les poils au point de les rendre propres à faire

d'excellens feutres; mais que ce procédé ne communique pas aux

poils toute l'énergie feutrante que leur donne le nitrate de

mercure.

2º Que le succès de ce procédé tient à des circonstances tellement

délicates, qu'il est difficile de pouvoir en répondre constamment.

Ainsi, on ne peut nier que l'emploi du nitrate de mercure n'ait un

avantage marqué, puisqu'il ne manque jamais de remplir son effet.

D'après cet exposé, messieurs, votre comité doit déclarer que les

conditions du programme ne lui paraissent pas remplies, et que le

prix n'est pas gagné; mais il serait injuste s'il ne reconnaissait

pas que ceux qui ont autant approché du but méritent un

encouragement des plus honorables.

En le leur accordant, vous les déterminerez à faire de nouveaux

efforts pour ajouter à leur procédé ce qui lui manque pour réussir

constamment dans les mains de tous les fabricans. Eux seuls peuvent

y parvenir, parce qu'ils sont les inventeurs, qu'ils ont intérêt à

perfectionner leur découverte, et que la réunion de leurs

connaissances et de leurs talens leur offre tous les moyens de

succès.

Votre comité vous propose, en conséquence, de décerner, à titre

73 d'encouragement, une médaille d'or au procédé de sécrétage présenté

par MM. Desfossés et Malard.

Des informations prises auprès de plusieurs fabricans ont fait

connaître que le tremblement mercuriel est maintenant rare parmi

les ouvriers chapeliers, sans doute parce que l'on emploie

aujourd'hui une moindre quantité de mercure; mais si les ouvriers

chapeliers ne sont plus autant exposés à cette maladie, elle

attaque ceux qui sécrètent les peaux, et quoique le nombre de ces

préparateurs de poil soit très peu considérable, il ne faut pas

négliger les moyens de les préserver d'une cruelle maladie.

Votre comité ne pense pas toutefois qu'on doive remettre au

concours le problème du sécrétage; il se charge d'en chercher la

solution dans le cas où, contre son espérance, MM. Desfossés et

Malard renonceraient à faire de nouvelles tentatives. Les

conclusions de ce rapport ont été adoptées: en conséquence M. le

président a remis à MM. Malard et Desfossés une médaille

d'encouragement de la valeur de 200 fr.

_Tonte ou coupe de poils._

L'ouvrière commence par couper toutes les inégalités et cornes des

peaux, ainsi que la queue et les pattes, c'est ce qu'on appelle

_border la peau_; les parties retranchées sont nommées

_chiquettes_: elles sont mises à part. On prend alors les peaux, on

les humecte du côté de la chair avec une éponge imbibée d'eau ou,

bien mieux, trempée dans de l'eau de chaux affaiblie, et l'on

accole les peaux de deux en deux du côté mouillé[16], par

cinquantaines; on les charge de planches surchargées d'une grosse

pierre, et on les laisse en cet état de douze à vingt-quatre

heures, afin que le cuir soit plus souple, et que le poil puisse en

74 être extrait plus aisément. Pour cela on recourt à deux moyens; on

l'arrache ou bien on le coupe. M. Guichardière donne la préférence

au premier moyen, pour la fabrication des chapeaux velus. Il assure

que si le feutrage des poils arrachés est plus difficile, en

revanche le feutre qui en provient est plus solide, et ne dépérit

point sous la main de l'ouvrier. D'ailleurs, ajoute-t-il, par cette

méthode on a l'avantage de tirer parti du poil commun du ventre du

lièvre, qui n'a dans les circonstances ordinaires que fort peu de

valeur. La plupart des fabricans ne partagent pas l'opinion de M.

Guichardière; ils donnent la préférence à la coupe des poils,

d'après la conviction qu'ils ont acquise par l'expérience que le

bulbe de ces poils était très nuisible au feutrage.

[Note 16: L'on doit avoir grand soin que le poil ne soit nullement

mouillé.]

Dans toutes les fabriques, on procède au coupage, pour les poils de

lapin, de castor, et à _l'arrachage_ ou tirage pour ceux de lièvre.

Voici la manière de faire ces deux opérations.

_Coupage de poils de[17] lapins._

On commence par débrouiller légèrement le poil au moyen d'une

carde, c'est ce qu'on nomme _décatir_; après cela, les

_découpeuses_ étendent et fixent la peau en travers sur une table

ou une planche bien unie, le poil en dehors et couché de droite à

gauche. Alors, elles prennent de la main gauche une plaque de

fer-blanc qui a sept à huit pouces de longueur sur quatre ou cinq

de largeur, et dont un des grands côtés est replié et arrondi pour

préserver la main des coupures; avec cette main ainsi armée elles

découvrent dans toute la largeur de la peau, le pied d'une rangée

égale de poils. Alors, elles prennent de la main droite une sorte

75 de couteau aigu et très tranchant, qui est emmanché verticalement

et entouré de peau ou de toile dans une partie de sa longueur. Avec

ce couteau, la découpeuse tranche les poils dans toute cette

longueur par deux mouvemens: le premier qui pousse le couteau vers

le bord de la peau opposé à l'ouvrière; le second qui le ramène au

bord d'où il est parti. Ce dernier mouvement est aussitôt suivi de

celui de la main gauche, qui ramène la plaque sur les poils coupés

pour les faire passer derrière et découvrir une nouvelle rangée de

poils, qui sont tranchés comme les premiers et ramassés par la

plaque, on continu ainsi depuis le derrière des oreilles jusqu'à

l'extrémité de la culée. Nous devons ajouter qu'à chacun de ces

deux mouvemens principaux qui poussent et ramènent le couteau, se

joint un petit mouvement d'oscillation du poignet qui, en empêchant

le couteau de demeurer dans la même trace, en règle la marche vers

la culée, par une suite d'angles très aigus[18]. Nous allons

continuer à laisser parler M. Morel. La perfection de la coupe

consiste à donner le coup de tranchant _dru-et-menu_, pour rendre

le cuir très net, ne point _hacher_ le poil, et l'obtenir dans

toute sa longueur. Le couteau de la coupeuse étant parvenu à

l'extrémité postérieure de la peau, la découpeuse met de côté le

cuir, après l'avoir nettoyé en le frottant avec la main humectée;

elle déroule ensuite le poil qui, d'abord ramassé par la plaque,

s'est ensuite roulé sur lui-même de manière à former une petite

toison, qui a reçu le nom de _parure_. Cette toison est alors

étendue sur une table, et l'ouvrière sépare 1º les différentes

qualités de poils, ainsi elle met à part le poil du ventre nommé

_poil commun_; 2º celui des flancs, et de la gorge ou _poil moyen_;

3º celui du milieu du dos, dans la largeur de trois à quatre

doigts: celui-ci, qui est le plus fin, porte le nom de l'_arête_.

[Note 17: Nous empruntons en partie cette description à M. Morel.]

[Note 18: La découpeuse doit avoir soin d'aiguiser le couteau, dès

qu'elle s'aperçoit que le tranchant commence à s'émousser.]

76

_Coupage des poils de castor._

Le procédé est, à peu de chose près, le même que le précédent, avec

cette différence que la peau du castor est trop large pour que la

découpeuse puisse couper le poil dans toute la largeur de cette

même peau. C'est à cause de cela qu'il se coupe en plusieurs

bandes, qui ont environ la largeur de la plaque. On sépare trois

qualités de poils de la toison du castor: 1º l'_arête_ ou le

_noir_; 2º l'_entre-deux_ ou le poil des flancs et de la gorge; 3º

le _blanc_ ou le poil de la tête et du ventre.

Quant au lièvre, dit l'auteur précité, on n'enlève de cette manière

que l'arête des peaux non sécrétées, destinées à faire ce qu'on

nomme de la _plume_ ou _dorure_.

_Arrachage ou tirage du poil du lièvre._

Dans cette opération, les découpeuses pincent le duvet entre le

pouce et la lame d'un couteau dit tranchet, et le tirant vers

elles, le duvet est emporté, et presque tout le jarre reste sur la

peau. Cet arrachage complète l'éjarrage. La toison du lièvre offre

quatre qualités de poils qu'on sépare et met de côté; ces poils

sont:

1º l'arête, 3º le roux,

2º les à-côtés, 4º le commun.

Quand le coupage des poils est terminé, on procède à celui des

_chiquettes_, que l'ouvrière divise et classe par qualités suivant

la partie de la peau à laquelle elles appartiennent.

Les peaux dépouillées de leurs poils sont vendues pour les

fabrications d'une qualité de colle très employée dans les

arts[19].

[Note 19: Quant aux laines, il convient aux fabricans de les

acheter en lavé; ou dans le cas contraire, d'en séparer à la main

toutes les parties défectueuses et toutes les ordures, avant de

procéder au lavage.]

77 Le coupage des poils à la main était une opération très longue et

très coûteuse; aussi a-t-elle fixé l'attention de la société

d'encouragement pour l'industrie nationale qui en a fait un de ses

sujets de prix, qui a été remporté en 1829, par M. Coffin.

Nous allons faire connaître la machine qu'il a inventée à ce sujet,

ainsi que le rapport qui en a été fait à cette société par M.

Molard.

_Description d'une machine propre à couper le poil des peaux

employées dans la chapellerie, inventée par_ M. COFFIN, _ingénieur

mécanicien à Boston, aux États-Unis d'Amérique._

Cette machine, qui a obtenu le prix de 1,000 fr., proposé par les

sociétés d'encouragement pour l'industrie nationale, est composée

d'un bâtis en bois ou en fer, A A' A", _fig._ 6, portant sur sa

traverse supérieure A' un arbre horizontal en fer 1, entouré de

lames tranchantes hélicoïdes en acier J, lesquelles tournent

rapidement contre un couteau vertical fixe K, aussi en acier et

bien tranchant. Les lames hélicoïdes sont disposées de manière à

présenter au couteau une face oblique qui favorise l'effet de leur

tranchant.

La peau, engagée entre deux tiges cylindriques en fer q, rétablies

en avant du couteau k, est amenée successivement contre le

tranchant des lames hélicoïdes par la rotation de ces tiges, opérée

au moyen d'un engrenage n' o p, _fig._ 9, qui communique avec une

poulie motrice L, tournant sur l'arbre I', en dehors du bâtis. Les

tiges cylindriques ont un mouvement indépendant l'une de l'autre,

78 afin de pouvoir employer diverses épaisseurs de peaux sans

occasioner le dégrenage des roues dentées.

Le mouvement de l'arbre à lames hélicoïdes est produit de chaque

côté de la machine par une poulie G, enveloppée d'une courroie H,

passant sur la périphérie d'une grande roue en fonte E, laquelle

reçoit son impulsion d'un axe coudé _D_, que l'ouvrier fait agir au

moyen d'une pédale _B_. Il appuie en même temps sur un châssis à

bascule S, qui serre l'une contre l'autre les tiges cylindriques Q,

R, entre lesquelles la peau est engagée, le poil en dessous.

L'ouvrier guide cette peau avec la main, afin qu'elle reste bien

tendue et se présente carrément aux lames hélicoïdes. Ces lames, en

rasant contre et derrière le couteau k, divisent la peau en fines

rognures, tandis que le poil est coupé par le bord tranchant et

bien aiguisé du couteau. Par cette manoeuvre, le poil tombe

successivement sous forme de nappe dans une auge en fer-blanc _U_,

placée au-dessous des cylindres alimentaires, pendant que les

rognures des peaux tombent dans un coffre en bois V, au-dessous de

l'arbre à lames hélicoïdes.

Un couvercle Z, qu'on abat pendant le travail, empêche que les

rognures de peau détachées soient lancées au dehors par la force

centrifuge des lames.

Cette machine, conduite par un seul ouvrier, coupe la même quantité

de poil que trois ouvriers par le procédé ordinaire.

_Explication des figures._

_Fig._ 6. Élévation latérale de la machine à couper le poil, montée

de toutes ses pièces.

_Fig._ 7. Plan de la même, montrant la disposition des lames

hélicoïdes.

_Fig._ 8. Coupe de la machine sur la ligne A B du plan.

_Fig._ 9. Engrenages des cylindres alimentaires vus de face.

79

_Fig._ 10. Coupe des poulies motrices de l'arbre à lames hélicoïdes

et des cylindres alimentaires.

_Fig._ 11. Coupe et plan du couteau fixe.

_Fig._ 12. Arbres à manivelles, vu séparément et en coupe.

Les mêmes lettres indiquent les mêmes objets dans toutes les

figures.

A. A. Bâti en bois portant le mécanisme de la machine; on peut le

construire aussi en fer.

A' A" Traverses supérieure et inférieure du bâti.

B. Pédale que l'ouvrier placé devant la machine fait agir avec le

pied.

C. C. Petites bielles attachées à la pédale et accrochées, par leur

extrémité supérieure, aux coudes d'un arbre horizontal D. Qui

tourne sur des coussinets fixés sur la traverse A' du bâti.

E. E. Grandes roues en fonte montées sur l'arbre _D_.

F. Petites poulies fixées sur le même arbre.

G. G. Poulies bombées en bois, enfilées sur la partie carrée de

l'arbre l, et qui lui transmettent le mouvement qu'elles reçoivent

des grandes roues E. E. par l'intermédiaire des courroies H. H.

dont elles sont enveloppées.

J. Arbre portant les lames tranchantes hélicoïdes J.

K. Couteau fixe, dont la lame est bien affilée, et qui est placé en

avant et au niveau des lames hélicoïdes.

Manuel complet des fabricans de chapeaux en tous genres · 第 17 / 33 题