pleins d'eau, disposés à fleur des galeries; ou d'autres pots dans
lesquels on emprisonne une femelle vivante, dans l'espoir qu'elle
attirera les mâles; des hameçons offrant en appât un morceau friand, ver
ou chenille; des noeuds coulants, etc.» (Eug. Guyot, _les Petits
Quadrupèdes de la maison et des champs_. Paris, Firmin Didot, 1871, t.
II, p. 155.) Brehm, ou plutôt son annotateur M. Gerbe, indique le moyen
suivant: «Pour protéger un jardin ou un enclos quelconque contre les
Taupes, il suffit d'entretenir tout autour, jusqu'à une profondeur de
0m,04 à 0m,05, une palissade d'épines, de tessons de bouteilles,
d'autres objets qui piquent; par ce moyen encore peu connu et
très-utile, on empêche la Taupe d'aller plus loin; si elle veut passer
outre, elle se pique la face et périt des suites de cette blessure.»
(Brehm, _l'Homme et les animaux_, t, Ier, p. 755.) Ceci revient au
procédé vulgaire dont nous parlions il n'y a qu'un instant, et demande
une vérification pratique, et autant que possible une explication
physiologique.
On a préconisé certaines plantes comme ayant la propriété d'éloigner les
Taupes d'un enclos de certaine étendue, par leur odeur, sans doute. De
ce nombre seraient: le ricin commun (_ricinus communis_--euphorbiacées),
dont dix pieds suffiraient pour protéger un hectare; et le datura
stramoine (_datura stramonium_--solanées), dont il suffirait de pieds en
nombre moitié moindre pour une même surface. M. Roger Schabol indique un
procédé de destruction qui nous laisse des doutes sur son efficacité, la
Taupe ne nous paraissant guère frugivore; néanmoins la voici: prendre
autant de noix, fruit du noyer commun (_juglans regia_), qu'il y a de
trous de Taupes; ajouter une poignée de ciguë tachée (_conium
maculatum_--ombellifères) et faire bouillir le tout pendant une heure et
demie dans de l'eau, puis en faire des boulettes, ou, si la pâte est
trop liquide, en mettre sur un morceau d'ardoise, dans le trou. Friande
de ce mets, la Taupe en mange et meurt, dit-il. (_La Pratique du
jardinage_, 1872, t. II, p. 34.) On a conseillé encore de saupoudrer
d'arsenic un poireau frais, un ognon de colchique, des vers de terre ou
des larves de hannetons, que l'on placerait ensuite aux deux extrémités
de coupures pratiquées dans les galeries. D'autres emploient les noix
bouillies avec du sulfate de fer. Quelques jardiniers prétendent
l'éloigner par l'odeur du fumier de porc, de la résine, du purin ou de
l'urine fermentés, du poisson pourri, du goudron ou des décoctions de
tabac.
Pour étouffer la Taupe dans sa retraite, quelques agriculteurs
conseillent de prendre une noix ou quelque petit vase étroit et solide,
et d'y brûler de la paille avec de la résine de cèdre, ou de la cire et
du soufre, puis de bien boucher toutes les entrées et issues de la
Taupe, afin que la fumée ne sorte pas. Ce moyen est très-incertain et
presque nul entre les mains de toute personne qui ne connaît point les
allures de la Taupe. Quelquefois, toutes les taupinières d'un pré ou
d'un jardin, soit fraîches, soit vieilles et abandonnées, communiquent
entre elles par des boyaux multipliés (voyez art. 3, septième cas). Il
faudrait donc, lorsque cela est ainsi, écraser et fermer toutes les
taupinières qui se trouvent dans le terrain; mais, en prenant ce parti,
on préserve soi-même la Taupe de l'effet de la fumigation. Je suppose
que vous voulez étouffer la Taupe qui a fait les taupinières de la
figure 4 et que vous mettiez les matières combustibles en H: si la Taupe
se trouve de J en L, comme vous avez fermé le passage en J, la fumée
n'y pénétrera pas, et la précaution que vous avez prise contre la Taupe
sera précisément son préservatif.
C'est encore uniquement par des incisions que ce moyen peut avoir
quelque succès. Voulez-vous étouffer la Taupe qui a fait les taupinières
de la figure 4, faites la coupure _l_, _k_, fermez-en les extrémités, et
mettez à volonté vos matières combustibles entre _k_ et F, et entre _l_
et L, après avoir bien aplati les taupinières L, F; mais il faut
auparavant vous être assuré que la taupinière H, figure 4, n'a pas de
communication avec celle de la figure 6; et, si elle en a, les avoir
fermées au moyen des incisions indiquées article 3, septième cas.
«Il y a un petit fourneau qui sert à étouffer les insectes dans les
serres, au moyen de la fumée de tabac. On y adapte un soufflet qui anime
le feu, et envoie cette fumée dans l'air de la serre. J'en ai appliqué
récemment un à l'embouchure d'un boyau de taupe, et j'ai pu forcer la
fumée du goudron que j'y avais mis jusqu'à deux mètres de distance dans
ce boyau; mais le soufflet n'avait pas assez de force pour la forcer à
aller plus loin. Je crois qu'en employant un soufflet plus fort, tel que
ceux des bouchers, on parviendrait à son but en envoyant la fumée aux
points extrêmes de la retraite des taupes.» (Note de M. Audot, éditeur
de la 16e édit., 1856, p. 52.) Depuis lors, la mécanique destructrice
a fait des progrès, et pour ceux qui préféreraient ce mode de chasse,
nous recommanderons le fusil à gaz perfectionné que l'on a construit
pour asphyxier dans leurs galeries et campagnols et mulots. En voici la
description succincte d'après M. Eug. Gayot: «Il consiste en un tube de
0m,40 de long, du calibre d'un tuyau de poêle ordinaire et portant une
douille à chacune de ses extrémités. L'une d'elles s'emmanche sur la
tuyère d'un soufflet, l'autre sert à la sortie des vapeurs qui seront
produites dans le tube.» (_Les Petits Quadrupèdes_, t. I, p. 34.) Dans
ce tube, en effet, on introduit des chiffons de laine découpés en
lanières et saupoudrés de fleur de soufre; après avoir allumé ces
matières avec un charbon incandescent, on place la buse du tube à
l'entrée d'une galerie que l'on suppose habitée, et on manoeuvre le
soufflet; pendant ce temps, un aide ferme d'un coup de talon les
galeries qui viennent s'embrancher sur celle qu'on insuffle. Ce peut
être un amusement, mais cela ne saurait être une chasse sérieuse.
Quelques jardiniers guettent le passage des taupes dans leurs galeries,
à leurs heures ordinaires et bien connues de sortie, et, armés d'une
bêche, d'une houe, d'un piochon ou d'un maillet muni de longues pointes,
ils l'extraient de son souterrain ou l'y assomment. D'autres préfèrent
la chasse au fusil: chargez très-légèrement un fusil ordinaire de petit
plomb, et tirez à bout presque portant; par ce moyen, si l'animal
échappe aux plombs, il peut être asphyxié par la fumée; mais il faut
avoir la précaution de diriger votre coup vers l'endroit d'où la taupe
apporte la terre. Pour connaître cet endroit, enlevez d'abord, avec une
petite bêche, la taupinière et creusez-la jusqu'à ce que vous trouviez
les boyaux qui y aboutissent. La taupe viendra réparer ce dégât (voir nº
18); vous verrez de quel côté elle apporte la terre à l'endroit
endommagé, et c'est vers ce côté qu'il faudra diriger votre coup.
Lorsqu'on remarque une taupinière isolée (voir art. 3, premier cas),
sans communications avec d'autres et nouvellement faite, on peut tenter
un moyen qui parfois réussit: il consiste, après l'avoir décoiffée
jusqu'à l'entrée de la galerie, à verser de l'eau dans cette ouverture;
si les galeries sont habitées, la taupe, fuyant l'inondation dont elle
est menacée, ne tarde pas à se présenter à la surface du sol, où il
devient facile de la détruire.
L'illustre Buffon avait imaginé une destruction théorique de la taupe
que la pratique est loin de justifier: «La manière la plus simple et la
plus sûre de prendre la taupe et ses petits, c'est, dit-il, de faire
autour une tranchée qui l'environne en entier et qui coupe toutes ses
communications. Comme la taupe fuit au moindre bruit et qu'elle tâche
d'emmener ses petits, il faut trois ou quatre hommes qui travaillent
ensemble avec la bêche, enlèvent la motte tout entière, ou fassent une
tranchée presque dans un moment, et qui ensuite les saisissent et les
attendent au passage.» Assurément, cette manière est loin d'être aussi
simple que l'assure son inventeur. Elle est encore moins sûre; car, au
premier coup de bêche, la taupe peut fuir à 10 mètres de l'endroit où on
la cherche (voyez art. 3, septième cas). D'un autre côté, en supposant
qu'elle pût être cernée par une tranchée, on n'en serait pas plus
avancé, puisque la taupe, lorsqu'elle craint le danger, s'enfonce
perpendiculairement dans la terre (voir nº 14), et il est impossible de
l'y trouver lorsqu'on ne connaît pas le point auquel elle a creusé sa
retraite (voir art. 3, premier cas).
Enfin, il y a des chats et des chiens qui font la chasse aux taupes; je
les ai vus guetter le moment où elles travaillaient à la taupinière, et
les saisir adroitement avec leurs pattes de devant. «Il y a des chiens
aussi que l'on dresse spécialement pour cette chasse. Les chiens à
fouans (c'est le nom vulgaire de la taupe dans le département du Nord),
bien connus et très-appréciés aux environs de Lille, sont d'excellents
auxiliaires pour la chasse des taupes. Il serait donc utile que chaque
fermier possédât un de ces chiens, bien dressé, qui l'accompagnerait
toujours dans les champs. Il en est dont la finesse d'odorat est
remarquable; mais il faut qu'ils y joignent la promptitude et l'adresse,
car, une fois manquée du premier coup de museau ou de patte, la taupe
est sauvée. En vain le chien s'acharne à creuser la terre, le gibier est
déjà loin. Il est même essentiel de ne pas laisser les chiens s'habituer
à faire d'énormes trous qui ressemblent à des terriers, où ils
s'engloutissent tout entiers; c'est un défaut à corriger tout d'abord.
Ceux dont l'instinct est sûr et dont l'éducation est bien faite
abandonnent la taupinière dès que la taupe est manquée, et vont plus
loin recommencer avec plus de précaution un nouveau guet.» (De Norguet,
_la Chasse illustrée_.)
En attendant qu'on ait formé, par un dressage longtemps continué, une
race de chiens pour cette chasse d'un nouveau genre, il faut bien se
contenter d'y employer des hommes. Ceux-ci, qui font profession de
_taupiers_, appartiennent le plus souvent à la Normandie, aux
départements du Calvados et de l'Orne, aux communes de Falaise, Crocy,
Vignats, Baumais, la Hoguette, etc. Dans un grand nombre de familles, on
est taupier de père en fils. C'est là un métier qui demande de la
sagacité, de l'intelligence, de l'activité, de bons yeux et de bonnes
jambes. Les grands fermiers ont à leur choix deux combinaisons: 1º payer
les taupes détruites sur leurs champs, à raison de tant la pièce; mais
on n'a jamais la certitude que les queues présentées proviennent de
celles qu'on avait un intérêt plus direct à voir anéantir; 2º s'abonner
à raison de tant par an avec le taupier, pour qu'il détruise l'ennemi
sur toutes les terres de l'exploitation; mais celui-ci, pour ne pas
tarir la source de son revenu, respecte presque toujours un certain
nombre de couples destinés par lui à la reproduction.
[Illustration: Fig. 13.--Piége à taupes usité dans la Bavière rhénane.]
Les taupiers emploient des piéges qui sont de diverses natures, et que
l'on appelle parfois taupières. L'un des plus simples est un cylindre
creux, de bois, de fer-blanc ou de terre cuite, de 0m,35 de long environ
et d'un diamètre un peu plus grand que celui des boyaux faits pour la
taupe. Ce cylindre est fermé à l'une de ses extrémités, et l'on
pratique à l'autre une soupape qui bat contre un rebord extérieur.
Lorsque la taupe se présente à l'extrémité où se trouve la soupape, elle
la soulève pour continuer sa route et entre dans le cylindre d'où elle
ne peut plus sortir. On joint ensemble deux de ces piéges, de manière
qu'ils présentent une soupape à chacune des extrémités; par ce moyen, la
taupe pourra être prise, de quelque côté qu'elle se présente.
[Illustration: Fig. 14.--Plan du piége à taupes.]
[Illustration: Fig. 15.--Coupe du piége à taupes.]
[Illustration: Fig. 16.--Pièces diverses du piége à taupes.]
M. F. Villeroy, propriétaire dans la Bavière rhénane, a fait connaître,
en 1866, une ingénieuse modification de ce piége; voici comment il le
décrit: «Ce piége est une boîte ordinairement établie en bois de hêtre,
large d'environ 0m,28 et d'un diamètre intérieur de 0m,08. Il est coupé
en deux sur sa longueur, et les deux moitiés sont tenues ensemble par un
anneau, ordinairement en osier chez les paysans. Le piége étant placé
dans une galerie, la taupe y entre; elle pousse la pièce D; le ressort
E soulève la trappe ou soupape C, et l'animal est pris. Quand le piége
est tendu, avant de le fermer, on répand dedans du sable ou de la terre
très-finement émiettée, en suffisante quantité pour couvrir le fer.»
(_Journal d'agriculture pratique_, 1866.)
[Illustration: Fig. 17.--Piége à taupes de Lecourt.]
Henri Lecourt inventa le piége généralement usité encore en France,
après quelques légères modifications dans sa construction. «Le piége de
Lecourt a la forme des pinces d'argent de nos sucriers. Le ressort fait
partie du piége; il n'est ni ajouté ni soudé, comme dans les piéges
ordinaires; la détente tombe au passage de l'animal, et l'élasticité de
la tête du piége fait ressort. Ce piége consiste donc en deux branches
carrées et croisées, réunies par une tête à ressort, à la manière des
pincettes ordinaires. La tête est en acier aplati, les branches en fer.
Leur extrémité est armée de deux crochets pliés en contre-bas et à angle
droit de 20 lignes (0m,009). La longueur du grand piége est de 7 pouces
6 lignes (0m,20). Il y a un piége plus petit pour tendre dans les murs.
Le piége ouvert, on y place la détente.» (Cadet de Vaux, _De la Taupe_,
p. 205-206.)
[Illustration: Fig. 18.--Piége à taupes modifié de Lecourt.]
Ce piége aussi a été modifié par les constructeurs, en vue, sans doute,
d'en simplifier la fabrication. Il est maintenant généralement fait de
deux branches réunies au milieu par un boulon-rivet; les deux branches
les plus courtes sont tenues écartées, tant que le piége est au repos,
par un ressort; de sorte que quand la détente est placée entre les deux
grandes branches, celles-ci tendent à se rapprocher violemment, ce qui a
lieu lorsque la taupe a fait tomber la détente, en prenant sa place. Il
manque à ces piéges un petit appendice qui indique extérieurement leur
situation quand ils sont placés; on s'éviterait ainsi des pertes
fréquentes dues à un oubli bien concevable.
Il ne nous reste plus qu'à citer les ennemis naturels de la taupe:
l'homme, le chien, le renard, le chat, la fouine et peut-être la
belette; et à ajouter que, si la taupe a perdu depuis longtemps les
nombreuses vertus médicales qu'on lui attribuait, sa fourrure, surtout
lorsqu'elle est prise en automne et en hiver, pourrait être utilisée en
vêtements comme elle l'est déjà en sacs à tabac.
TABLE DES MATIÈRES
Pages.
INTRODUCTION.--Histoire naturelle de la Taupe. 1
L'art du taupier 51
ARTICLE PREMIER.--Notions sur l'histoire naturelle
de la Taupe servant d'introduction à
l'art du taupier 55
ARTICLE II.--Principes de l'art du taupier 64
ARTICLE III.--Application des principes précédents
ou pratique de l'art du taupier 68
OPÉRATIONS.--_Premier cas._--Lorsqu'une
Taupe n'a fait qu'une taupinière 72
_Second cas._--Lorsque la Taupe a fait deux taupinières 74
_Troisième cas._--Lorsque la Taupe a fait trois
taupinières 75
_Quatrième cas._--Lorsque la Taupe a fait quatre
taupinières et au delà 76
Autre manière d'opérer dans les 2e, 3e et 4e cas
ci-dessus 77
Procédé essentiel à employer 78
_Cinquième cas._--Lorsque la Taupe ne vient pas
souffler aux premières ouvertures faites par le
taupier 79
_Sixième cas._--Autre manière d'opérer dans les
2e, 3e, 4e et 5e cas ci-dessus, lorsqu'on se
trouve près d'une taupinière au moment où la
Taupe y souffle 81
_Septième cas._--Lorsqu'une ou plusieurs taupinières
fraîches se trouvent à proximité des
vieilles taupinières 82
_Huitième cas_ 84
OBSERVATIONS 84
Vocabulaire de l'art du taupier 87
Addition à l'art du taupier 91
TABLE DES GRAVURES
Figures. Pages.
1 Taupe commune 3
2 Gîte grandi et vu de face 33
3 Tracé général des routes et galeries par où la
Taupe s'échappe 34
4 Nid abandonné 38
5 Carrefour formé par la rencontre de trois ou
quatre routes 37
Relevé de terrains fait par M. Geoffroy Saint-Hilaire 41
6, 7, 8, 9, 10, 11, 12. Pré couvert de taupinières 70
6 Taupinière seule 72
7 Représentant deux taupinières 74, 77
8 -- trois taupinières 75
9 -- six taupinières 77, 82, 83
11 -- cinq taupinières 106
13 Piége à Taupes usité dans la Bavière rhénane 107
14 Plan du piége à Taupes 108
15 Coupe du piége à Taupes 108
17 Piége à Taupes de Lecourt 109
18 Piége à Taupes modifié de Lecourt 110
PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PION ET CIE 8, RUE GARANCIÈRE.
NOTES:
[A] _Cours d'histoire naturelle des mammifères_, Paris, Pichon et
Didier, 1829.--XVe, XVIe, XVIIe, XVIIIe et XIXe leçon.
[B] _Talpa caudata_, Linn.
[C] Ces trois points de fait sont la base principale de l'Art du
Taupier.
End of Project Gutenberg's L'art du taupier, by Étienne François Dralet