VII

Jacques de Savereux n'avait pas dormi longtemps le long du mur où il

s'était couché.

Yves de Curson ne fut pas plutôt éloigné, que le dormeur se préoccupa,

au milieu de son sommeil, du silence qui se faisait autour de lui;

car, tout en dormant, son oreille restait ouverte à la voix du

gentilhomme qu'il avait pris sous sa sauvegarde, et qu'il s'imaginait

conduire, quoiqu'il eût grand besoin d'être conduit lui-même.

Il entr'ouvrit les yeux, et il s'étonna de se voir seul.

--M. de Curson! cria-t-il à plusieurs reprises, d'une voix traînante

et indistincte... Est-il allé jouer et boire sans moi!... ce serait

félonie... Ohé! monsieur mon frère d'armes! m'avez-vous vilainement

trahi et abandonné!... A boire, mignon!... Double!... six! double!...

Bon! le voici qui s'en revient... Là, là... monsieur de Curson...

arrêtez un peu, s'il vous plaît?... Attendez-moi!... Est-ce pas

l'heure de descendre au Pré-aux-Clercs?...

Il ne pouvait venir à bout de se remettre sur ses jambes, et il

retombait sans cesse plus lourdement, dès qu'il quittait l'appui de la

muraille.

Maugréant et blasphémant à travers les hoquets vineux, il ne se

décourageait pourtant pas dans son projet de rejoindre M. de Curson.

C'était là une idée fixe qui dominait chez lui la torpeur de

l'ivresse.

Enfin il réussit à se lever et à marcher en zigzags, dans la direction

du Louvre, qu'il ne voyait pas cependant, et qu'il n'eût pas reconnu,

lors même que quelques fanaux eussent éclairé le donjon et les

tourelles de ce château qu'enveloppait une profonde obscurité.

Cet instinct de conservation, qui préside toujours à la destinée des

ivrognes, l'empêcha de se jeter dans la rivière, du haut de la berge

qu'il côtoyait.

Il fit beaucoup d'efforts et beaucoup de pas, mais fort peu de chemin,

jusqu'à ce qu'il se trouvât au delà de la grande porte du vieux

Louvre, qui regardait la tour de Nesle, et qui correspondait presque à

la porte du Louvre actuelle, vis-à-vis du pont des Arts.

Son état d'ivresse n'avait pas diminué.

Il était, au contraire, tellement alourdi et assoupi, qu'il ne se

souvenait plus du nom de M. de Curson, et qu'il cheminait à tâtons,

comme un aveugle, sans but et sans dessein.

Un obstacle qu'il rencontra tout à coup sur la voie, le fit trébucher

et culbuter assez rudement.

Il s'était heurté contre les corps de quatre soldats calvinistes qui

avaient été tués à coups d'épée par les gardes des portes, parce

qu'ils s'approchaient du Louvre pour épier ce qui s'y passait.

Jacques de Savereux ne se rendit pas compte de la nature de l'obstacle

qu'il essayait vainement de surmonter; il crut avoir affaire à des

gens qui lui barraient le passage, et il se mit à lutter avec ces

cadavres, en les injuriant et en les frappant, sans s'apercevoir qu'on

ne répondait ni à ses cris ni à ses coups.

--Dégainez, dégainez donc! criait-il en se démenant comme un

possédé... Bélîtres, marauds, ânes galeux, couards! Que la peste, la

teigne, la cacquesangue, la fièvre quarte vous prennent à la gorge!...

Pour Dieu! je vous couperai les oreilles, mauvais garçons!... Holà! à

moi, monsieur de Curson! frottez-les de votre épée, monsieur mon

ami!... Bien! frappez dru, percez-les comme crible!... Encore!

toujours!... Oh! que c'est gentiment travailler, cela!

Il se persuadait qu'Yves de Curson était accouru à son aide pendant

que ses adversaires, après lui avoir lié les mains, se disposaient à

le voler; car le son de quelques pièces d'or, qui s'échappèrent de ses

poches, lui avait rappelé la grosse somme dont il était porteur. Il se

mit aussitôt en devoir de la défendre avec furie.

Mais au lieu de recourir à son épée contre des ennemis imaginaires,

ses deux bras, plongés jusqu'aux coudes dans les poches de ses

trousses, y retenaient l'or qu'il avait gagné au jeu.

Ses mains, contractées et devenues insensibles, lui semblaient

garrottées; l'ivresse et l'émotion paralysant toutes les forces de son

corps, il ne tarda pas à se figurer qu'on attachait aussi ses jambes

avec des cordes et qu'on lui bâillonnait la bouche.

Il n'avait plus de mouvement libre que celui de la tête, et il

s'engagea, en rampant, sous ces corps morts et ensanglantés, qui,

pesant sur lui de tout leur poids, avaient l'air de le terrasser.

Il s'agita dans tous les sens pour se délivrer de cette horrible

étreinte, qu'il sentait se resserrer à chaque instant: grinçant des

dents, écumant, haletant, il s'épuisait en convulsions désespérées,

jusqu'à ce qu'enfin, réduit à une immobilité absolue, et presque

étouffé par les cadavres, il ne put supporter davantage les angoisses

du cauchemar épouvantable qui l'obsédait.

Il se crut au moment de mourir: il poussa des cris plaintifs, et

s'évanouit en recommandant son âme et celle de son frère d'armes aux

anges du paradis.

Les cris poussés par Jacques de Savereux avaient fait sortir du Louvre

une escouade d'archers de la garde du roi, qui visitèrent les bords de

la rivière.

Ils reconnurent les quatre premières victimes qu'ils avaient laissées

sur la place, devant le balcon des appartements du roi, dans le

nouveau Louvre; mais ils ne remarquèrent pas que le nombre des morts

s'était augmenté d'un cinquième cadavre qu'on n'avait pas dépouillé à

demi comme les autres.

Ils commencèrent à les larder avec leurs pertuisanes. Par bonheur,

Savereux, qui ne fut pas atteint, put passer pour aussi mort que ses

voisins.

--M'est avis que ce sont ces parpaillots qui hurlaient de se sentir

damnés! dit un des archers en s'acharnant après eux.--Cinq cents

charretées de diables! dit un second archer, désignant les jambes de

Savereux, qui sortaient de dessous les corps où il était comme

enseveli, voici un de nos galants qui a gardé ses chausses!

Compte-t-il donc en faire usage à la cour de Belzébuth son maître?

Cet archer voulut s'emparer des chausses du prétendu mort; mais, en

les tirant à lui, le morceau lui resta dans la main, tant elles

étaient mûres et usées.

Il oublia les chausses pour courir ramasser deux écus d'or qui avaient

roulé à quelques pas.

Ces écus d'or détournèrent l'attention des archers en excitant leur

cupidité; c'était une trouvaille à laquelle ils voulaient tous avoir

part: ils faillirent en venir à une lutte sanglante.

La fenêtre du balcon du roi s'ouvrit alors.

Deux pages, portant des flambeaux allumés, précédèrent sur la terrasse

du balcon plusieurs personnages qui s'approchèrent de la balustrade

pour regarder l'aspect de Paris.

Le reflet des flambeaux éclaira un visage pâle et sinistre, empreint

du sceau de la fatalité, et bouleversé par de violentes passions aux

prises avec la conscience.

A cette apparition, les archers, qui se houspillaient, s'enfuirent en

désordre et rentrèrent dans le Louvre.

C'était Charles IX, accompagné de la reine-mère, de son frère le duc

d'Anjou et de ses conseillers intimes, le duc de Nevers, Tavannes et

le comte de Retz.

La dette de jeu (1572) · 第 11 / 32 题