Jacques de Savereux n'avait pas dormi longtemps le long du mur où il
s'était couché.
Yves de Curson ne fut pas plutôt éloigné, que le dormeur se préoccupa,
au milieu de son sommeil, du silence qui se faisait autour de lui;
car, tout en dormant, son oreille restait ouverte à la voix du
gentilhomme qu'il avait pris sous sa sauvegarde, et qu'il s'imaginait
conduire, quoiqu'il eût grand besoin d'être conduit lui-même.
Il entr'ouvrit les yeux, et il s'étonna de se voir seul.
--M. de Curson! cria-t-il à plusieurs reprises, d'une voix traînante
et indistincte... Est-il allé jouer et boire sans moi!... ce serait
félonie... Ohé! monsieur mon frère d'armes! m'avez-vous vilainement
trahi et abandonné!... A boire, mignon!... Double!... six! double!...
Bon! le voici qui s'en revient... Là, là... monsieur de Curson...
arrêtez un peu, s'il vous plaît?... Attendez-moi!... Est-ce pas
l'heure de descendre au Pré-aux-Clercs?...
Il ne pouvait venir à bout de se remettre sur ses jambes, et il
retombait sans cesse plus lourdement, dès qu'il quittait l'appui de la
muraille.
Maugréant et blasphémant à travers les hoquets vineux, il ne se
décourageait pourtant pas dans son projet de rejoindre M. de Curson.
C'était là une idée fixe qui dominait chez lui la torpeur de
l'ivresse.
Enfin il réussit à se lever et à marcher en zigzags, dans la direction
du Louvre, qu'il ne voyait pas cependant, et qu'il n'eût pas reconnu,
lors même que quelques fanaux eussent éclairé le donjon et les
tourelles de ce château qu'enveloppait une profonde obscurité.
Cet instinct de conservation, qui préside toujours à la destinée des
ivrognes, l'empêcha de se jeter dans la rivière, du haut de la berge
qu'il côtoyait.
Il fit beaucoup d'efforts et beaucoup de pas, mais fort peu de chemin,
jusqu'à ce qu'il se trouvât au delà de la grande porte du vieux
Louvre, qui regardait la tour de Nesle, et qui correspondait presque à
la porte du Louvre actuelle, vis-à-vis du pont des Arts.
Son état d'ivresse n'avait pas diminué.
Il était, au contraire, tellement alourdi et assoupi, qu'il ne se
souvenait plus du nom de M. de Curson, et qu'il cheminait à tâtons,
comme un aveugle, sans but et sans dessein.
Un obstacle qu'il rencontra tout à coup sur la voie, le fit trébucher
et culbuter assez rudement.
Il s'était heurté contre les corps de quatre soldats calvinistes qui
avaient été tués à coups d'épée par les gardes des portes, parce
qu'ils s'approchaient du Louvre pour épier ce qui s'y passait.
Jacques de Savereux ne se rendit pas compte de la nature de l'obstacle
qu'il essayait vainement de surmonter; il crut avoir affaire à des
gens qui lui barraient le passage, et il se mit à lutter avec ces
cadavres, en les injuriant et en les frappant, sans s'apercevoir qu'on
ne répondait ni à ses cris ni à ses coups.
--Dégainez, dégainez donc! criait-il en se démenant comme un
possédé... Bélîtres, marauds, ânes galeux, couards! Que la peste, la
teigne, la cacquesangue, la fièvre quarte vous prennent à la gorge!...
Pour Dieu! je vous couperai les oreilles, mauvais garçons!... Holà! à
moi, monsieur de Curson! frottez-les de votre épée, monsieur mon
ami!... Bien! frappez dru, percez-les comme crible!... Encore!
toujours!... Oh! que c'est gentiment travailler, cela!
Il se persuadait qu'Yves de Curson était accouru à son aide pendant
que ses adversaires, après lui avoir lié les mains, se disposaient à
le voler; car le son de quelques pièces d'or, qui s'échappèrent de ses
poches, lui avait rappelé la grosse somme dont il était porteur. Il se
mit aussitôt en devoir de la défendre avec furie.
Mais au lieu de recourir à son épée contre des ennemis imaginaires,
ses deux bras, plongés jusqu'aux coudes dans les poches de ses
trousses, y retenaient l'or qu'il avait gagné au jeu.
Ses mains, contractées et devenues insensibles, lui semblaient
garrottées; l'ivresse et l'émotion paralysant toutes les forces de son
corps, il ne tarda pas à se figurer qu'on attachait aussi ses jambes
avec des cordes et qu'on lui bâillonnait la bouche.
Il n'avait plus de mouvement libre que celui de la tête, et il
s'engagea, en rampant, sous ces corps morts et ensanglantés, qui,
pesant sur lui de tout leur poids, avaient l'air de le terrasser.
Il s'agita dans tous les sens pour se délivrer de cette horrible
étreinte, qu'il sentait se resserrer à chaque instant: grinçant des
dents, écumant, haletant, il s'épuisait en convulsions désespérées,
jusqu'à ce qu'enfin, réduit à une immobilité absolue, et presque
étouffé par les cadavres, il ne put supporter davantage les angoisses
du cauchemar épouvantable qui l'obsédait.
Il se crut au moment de mourir: il poussa des cris plaintifs, et
s'évanouit en recommandant son âme et celle de son frère d'armes aux
anges du paradis.
Les cris poussés par Jacques de Savereux avaient fait sortir du Louvre
une escouade d'archers de la garde du roi, qui visitèrent les bords de
la rivière.
Ils reconnurent les quatre premières victimes qu'ils avaient laissées
sur la place, devant le balcon des appartements du roi, dans le
nouveau Louvre; mais ils ne remarquèrent pas que le nombre des morts
s'était augmenté d'un cinquième cadavre qu'on n'avait pas dépouillé à
demi comme les autres.
Ils commencèrent à les larder avec leurs pertuisanes. Par bonheur,
Savereux, qui ne fut pas atteint, put passer pour aussi mort que ses
voisins.
--M'est avis que ce sont ces parpaillots qui hurlaient de se sentir
damnés! dit un des archers en s'acharnant après eux.--Cinq cents
charretées de diables! dit un second archer, désignant les jambes de
Savereux, qui sortaient de dessous les corps où il était comme
enseveli, voici un de nos galants qui a gardé ses chausses!
Compte-t-il donc en faire usage à la cour de Belzébuth son maître?
Cet archer voulut s'emparer des chausses du prétendu mort; mais, en
les tirant à lui, le morceau lui resta dans la main, tant elles
étaient mûres et usées.
Il oublia les chausses pour courir ramasser deux écus d'or qui avaient
roulé à quelques pas.
Ces écus d'or détournèrent l'attention des archers en excitant leur
cupidité; c'était une trouvaille à laquelle ils voulaient tous avoir
part: ils faillirent en venir à une lutte sanglante.
La fenêtre du balcon du roi s'ouvrit alors.
Deux pages, portant des flambeaux allumés, précédèrent sur la terrasse
du balcon plusieurs personnages qui s'approchèrent de la balustrade
pour regarder l'aspect de Paris.
Le reflet des flambeaux éclaira un visage pâle et sinistre, empreint
du sceau de la fatalité, et bouleversé par de violentes passions aux
prises avec la conscience.
A cette apparition, les archers, qui se houspillaient, s'enfuirent en
désordre et rentrèrent dans le Louvre.
C'était Charles IX, accompagné de la reine-mère, de son frère le duc
d'Anjou et de ses conseillers intimes, le duc de Nevers, Tavannes et
le comte de Retz.