Une heure sonnait en carillon à l'horloge du palais, lorsque le
gentilhomme breton, découragé de ces recherches inutiles, retourna
lentement sur ses pas et interrogea plusieurs fois les mêmes rues,
avant de revenir à son point de départ.
Il se trouvait sur le bord de l'eau, à l'extrémité de la rue de la
Vieille-Monnaie; mais comme il ne vit pas Jacques de Savereux qu'il y
avait laissé endormi, il crut un moment s'être encore égaré et n'avoir
pas regagné au même endroit le bord de la rivière.
La vue du Louvre, qu'il apercevait à travers une espèce de brume,
l'empêcha de chercher ailleurs le lieu où était resté son compagnon de
route; il appela M. de Savereux à plusieurs reprises, longea les
premières maisons bâties sur la grève et arriva justement à la place
que le dormeur avait occupée: il y ramassa une chaîne d'or.
C'était bien la chaîne qu'il avait ôtée de son cou et que Jacques de
Savereux avait mise au sien.
Cette chaîne valait une grosse somme, et l'on pouvait affirmer que
celui qui la portait n'avait point été attaqué par des voleurs,
puisqu'un objet de si grand prix se trouvait à terre et témoignait que
personne ne l'y avait vu.
Yves de Curson en conclut que cette chaîne s'était détachée dans la
chute du gentilhomme ivre.
Il la cacha dans sa poche, le cadenas qui la fermait étant brisé, et
il se promit de ne plus s'en dessaisir, même en pareille circonstance.
Ces souvenirs de jeu l'attristèrent, et il soupira, en se disant qu'il
devait soixante-dix mille écus d'or à M. de Savereux, qu'il ne les
avait pas à lui, et qu'il s'était engagé à les payer le lendemain
matin!
Cette pensée le ramena naturellement à celle de sa mère et de sa
soeur, sa soeur surtout, qui était venue comme un bon ange pour
l'arracher à ce fatal jeu; sa soeur qu'il allait dépouiller, afin de
faire honneur à une dette de jeu garantie par sa parole!
Revoir sa soeur et sa mère, leur avouer son malheur et obtenir leur
pardon, telle fut alors sa vive préoccupation, et il se rassura
lui-même sur le sort de M. de Savereux, qui était sans doute rentré au
Louvre, pour s'autoriser à se rendre au faubourg Saint-Germain où
logeait sa famille, plutôt que de retourner à l'hôtel de Béthisy où il
logeait comme appartenant à la maison de l'amiral.
Il attendit encore quelques instants, en se promenant sur la rive,
avec l'espoir d'être rejoint par Jacques de Savereux.
Il l'appela de nouveau à plusieurs reprises; mais les échos de la
rivière lui répondirent seuls, et il se décida enfin à s'acheminer
vers le faubourg Saint-Germain, qu'il voyait de l'autre côté de l'eau
et qu'il devait atteindre par un long détour, faute d'une barque pour
passer la rivière.
Il ne connaissait pas trop son chemin et il se dirigea pourtant à tout
hasard vers le Pont-au-Change.
Ses cris avaient attiré deux _harquebutiers_ de la garde du roi, qui
s'approchèrent, la mèche allumée, et qui s'éloignèrent après l'avoir
examiné en silence.
En arrivant près du Grand-Châtelet, vis-à-vis du pont, il tomba au
milieu d'une troupe d'hommes armés, qui venaient de l'hôtel de ville,
à petits pas et sans flambeaux: il fut entouré avant qu'il eût le
temps de tirer son épée et de se mettre sur la défensive.
Les gens qui l'environnaient n'avaient heureusement pas une apparence
très-formidable: c'étaient d'honnêtes figures de bourgeois, exprimant
l'inquiétude plutôt que des intentions hostiles et menaçantes.
Quelques-uns même paraissaient remplis d'une émotion qui ressemblait à
celle de la peur.
Les armes dont ils étaient chargés ajoutaient encore au comique de
leur physionomie et n'annonçaient pas qu'ils voulussent en faire
usage: l'un avait sur la tête un morion de fer bruni, l'autre un
chapeau, celui-ci un bonnet, celui-là un vieux casque rouillé; qui
succombait sous le poids d'un épieu; qui portait une arbalète hors de
service; qui brandissait une épée à deux mains; qui faisait sonner sur
son dos une arquebuse sans mèche; mais tous avaient des couteaux et
des poignards.
Le chef de la bande, sans être plus guerrier que ses soldats, se
distinguait du moins par un équipement plus militaire.
--Dieu vous garde, compère! vous êtes un des nôtres! dit ce chef.
Et il désignait de la main le mouchoir noué autour du bras de M. de
Curson et la croix blanche attachée au chapeau que Jacques de Savereux
avait laissé en échange du sien à ce gentilhomme.
Yves de Curson remarqua seulement alors le signe de ralliement, la
croix blanche au chapeau et le mouchoir blanc au bras gauche, que
portaient ces gens qu'il prenait pour une escouade du guet _dormant_
ou milice bourgeoise.
Il s'aperçut que le hasard lui avait donné aussi le même signe de
ralliement, et il eut la prudence de ne leur demander aucune
explication à ce sujet.
--Vous semblez être un seigneur de la cour? dit le chef qui continuait
à l'examiner: vous envoie-t-on à l'hôtel de ville?--Non, je m'en vais
au faubourg Saint-Germain, répondit M. de Curson qui ne comprenait pas
encore le danger de sa position.--Rien n'est-il changé aux ordres du
roi? Nous avons vu monseigneur le duc de Guise qui s'en allait au
Louvre...--M. de Guise est hors de Paris, reprit vivement Yves de
Curson: il en est parti aussitôt après le crime de son domestique
Maurevert...--Vous parlez comme un huguenot, dit un de la troupe: si
l'amiral était mort, nous n'en serions pas là...--Silence! interrompit
le capitaine qui avait beaucoup à faire pour retenir son monde sous
les armes. Puisque vous venez du Louvre, je vous demanderai, monsieur,
si l'horloge du palais sonnera bientôt le massacre: nous sommes las
d'attendre!... Ce devait être pour le minuit; ensuite, pour une heure;
après, pour deux heures, et maintenant...--Maintenant, dit quelqu'un
qui devait être avocat, la cause est remise à huitaine pour être
plaidoyée et entendue.--Qu'avait-on besoin de nous priver de sommeil,
dit un autre, et de réduire nos femmes au désespoir?--On abuse, dit un
troisième, de la bonne foi des gens de métiers, et l'on se joue de
nous, m'est avis!--Ce beau massacre est encore retardé pour laisser le
temps aux huguenots de ranimer la guerre civile!--Et ces vilains
huguenots feront des catholiques ce que les catholiques voulaient
faire d'eux!--Bonsoir, messieurs! dit le sire de Curson, qui s'était
fait violence pour ne pas se déclarer protestant et pour ne pas
manifester hautement son indignation. Quoi qu'il arrive, je vous
souhaite d'estimer l'honneur plus que la vie!--Monsieur, je vous prie
de raconter au roi ce que vous avez vu, dit le capitaine qui le suivit
pour lui parler en particulier; je suis le libraire Koerver,
demeurant sur le pont Notre-Dame, à l'enseigne de _la Licorne_: j'ai
rassemblé les meilleurs catholiques du quartier et leur ai fait jurer
de n'épargner aucun huguenot, fût-ce leur père ou leur frère.--Il
n'appartient qu'au Dieu d'Israël de vous juger et de vous punir!
murmura M. de Curson, qui lui tourna le dos, pour n'avoir pas à tirer
l'épée. Le Seigneur fasse que mes frères s'éveillent!
Il s'était jeté dans la première rue qui s'offrait à lui.
Il en traversa plusieurs au pas de course, sans se rendre compte de la
route qu'il avait prise, avec le projet de gagner la rue de Béthisy,
pour avertir l'amiral du complot tramé par les catholiques, complot
dont il ignorait l'étendue, mais que lui faisait apprécier le mot de
_massacre_ employé par le quartenier Koerver.
Il craignait que ce massacre ne commençât d'un moment à l'autre, avant
qu'il eût appelé aux armes les capitaines de la religion.
Quelles étaient les victimes désignées? quels assassins avait-on
choisis?
On avait nommé le roi et le duc de Guise! C'étaient donc eux qui
dirigeaient cette sanglante machination.
M. de Curson tremblait de tout son corps et respirait à peine, sous
l'empire des sentiments d'horreur, de trouble, d'anxiété et
d'impatience, qui s'exaltaient en lui: il précipitait sa marche et il
se sentait près de défaillir, de tomber suffoqué.
D'un pas et d'une minute dépendait peut-être le salut de ses
co-religionnaires!
--O mon Dieu! disait-il au fond de son coeur: arriverai-je à temps!
Où vais-je? où suis-je? Les meurtriers veillent et les victimes
dorment! M. l'amiral ne soupçonne rien de l'infâme trahison... Et ma
mère! et ma soeur!...
Il vint à songer au péril qui pouvait menacer deux têtes si chères, et
aussitôt il s'arrêta.
Il faillit retourner sur ses pas et courir à la défense de sa mère et
de sa soeur qu'il abandonnait; mais la voix de la religion lui
rappela qu'il devait d'abord sauver la vie de ses frères en
Jésus-Christ, car les femmes, pensa-t-il, seraient certainement
respectées dans un massacre général.
C'était donc le massacre qu'il avait mission d'empêcher; c'était le
chef suprême des protestants, l'amiral de Coligny, qu'il importait de
prévenir.
Il se remit à courir dans la direction qu'il supposait propre à le
ramener à l'hôtel de Béthisy; il passa et repassa, tout haletant, par
bien des rues qu'il parcourait pour la première fois et qu'il
cherchait en vain à reconnaître.
Épuisé, éperdu, désolé, il ne savait plus quel parti adopter, ni
quelle route suivre, lorsqu'il crut se retrouver aux environs de la
rue de Béthisy: les maisons, les enseignes des boutiques, un puits,
une notre-dame à l'angle d'un carrefour, évoquent de vagues
réminiscences dans sa mémoire; une lueur d'espérance brille à travers
son découragement: il touche au but! il reprend ses forces, il va donc
enfin arriver!...
Mais, au détour d'une rue, il voit devant lui la Bastille!
--Seigneur Dieu, murmure-t-il en pliant le genou et en joignant les
mains, tu ne veux pas que je sauve tes fidèles!
Dans ce moment, deux heures sonnent aux horloges des églises et des
couvents.
Les carillons, aux sons clairs et argentins, semblent se répondre
joyeusement l'un à l'autre et forment un vaste concert, au milieu
duquel la grosse cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois s'ébranle et
donne le signal du massacre.