Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.
Une expression, en exposant dans l'original, et dont l'abrévation
n'est pas évidente, a été mise entre accolades dans cette version
électronique. Ainsi, le {c} après le chiffre romain signifie que ce
dernier doit être multiplié par cent.
SUPPLÉMENT
A LA
CORRESPONDANCE
DIPLOMATIQUE
DE
BERTRAND DE SALIGNAC
DE LA MOTHE FÉNÉLON,
AMBASSADEUR DE FRANCE EN ANGLETERRE
DE 1568 A 1575,
Lettres adressées de la Cour à l'Ambassadeur.
TOME SEPTIÈME.
ANNÉES 1568-1575.
PARIS ET LONDRES.
1840.
RECUEIL
DES
DÉPÊCHES, RAPPORTS,
INSTRUCTIONS ET MÉMOIRES
Des Ambassadeurs de France
_EN ANGLETERRE ET EN ÉCOSSE_
PENDANT LE XVIe SIÈCLE,
Conservés aux Archives du Royaume,
A la Bibliothèque du Roi,
etc., etc.,
ET PUBLIÉS POUR LA PREMIÈRE FOIS
_Sous la Direction_
DE M. CHARLES PURTON COOPER.
[Illustration]
PARIS ET LONDRES.
1840.
DÉPÊCHES, RAPPORTS,
INSTRUCTIONS ET MÉMOIRES
DES AMBASSADEURS DE FRANCE
EN ANGLETERRE ET EN ÉCOSSE
PENDANT LE XVIe SIÈCLE.
LA MOTHE FÉNÉLON.
Imprimé par BÉTHUNE et PLON, à Paris.
AUX TRÈS-HONORABLES MEMBRES
DU
BANNATYNE CLUB
D'ÉDIMBOURG.
CE VOLUME LEUR EST DÉDIÉ
COMME
TÉMOIGNAGE DE RECONNAISSANCE ET DE HAUTE
CONSIDÉRATION
PAR LEUR TRÈS-OBÉISSANT SERVITEUR
A. TEULET.
Les six volumes qui précèdent sont la reproduction entière des
registres sur lesquels BERTRAND DE SALIGNAC DE LA MOTHE FÉNÉLON
faisait transcrire toutes ses dépêches. Sous ce rapport, cette
publication est complète; c'est l'œuvre de l'Ambassadeur pure et sans
mélange. Dans le septième volume, que nous publions aujourd'hui, nous
avons réuni tout ce que nous avons pu recueillir de lettres inédites
adressées par la Cour de France à l'Ambassadeur, et nous y avons joint
quelques pièces essentiellement relatives à ses négociations. Un
critique plein d'érudition, qui a rendu compte des premiers volumes de
cet ouvrage avec une bienveillance dont nous ne saurions trop le
remercier[1], a pensé qu'il eût été préférable d'intercaler ces
lettres et ces pièces à la suite de chacune des dépêches auxquelles
elles se rapportent. Nous l'aurions fait sans hésiter si nous avions
pu nous procurer un recueil complet des lettres de la Cour à
l'Ambassadeur; mais nous n'avions à notre disposition qu'un certain
nombre de ces lettres, qu'un heureux hasard nous avait fait retrouver.
D'ailleurs, pour tenir notre engagement de ne publier que des pièces
inédites, il aurait toujours fallu renoncer à intercaler les lettres
de la Cour à partir du mois de décembre 1572, puisque depuis cette
époque elles ont été imprimées, au moins en grande partie, par Le
Laboureur à la suite des mémoires de Castelnau[2]. Nous nous sommes
déterminés, par ce double motif, à réunir en un volume supplémentaire
tout ce que nous avions de documents inédits relatifs à l'Ambassade de
La Mothe Fénélon. Il sera facile, à l'aide des dates et des chiffres
de renvoi, de rapprocher ces documents des dépêches auxquelles ils se
rapportent, et ils serviront en même temps à compléter autant que
possible les lacunes qui existent dans le recueil de Le Laboureur.
[1] _Edinburg Review_, No CXL. _July, 1839._
[2] Tome III, pag. 265-283.
Il suffit de parcourir ce volume pour se pénétrer de l'intérêt et de
l'importance des documents qu'il renferme. Quant à la confiance qui
leur est due, nous avons déjà expliqué dans la préface insérée en
tête du premier volume comment ces lettres se trouvent aux Archives du
Royaume, et quelle est leur origine. Ce sont des copies faites vers la
fin du dix-septième siècle dans la famille de l'Ambassadeur, sous la
direction d'un abbé de Fénélon, son petit neveu, qui n'est autre,
suivant nous, que le grand Fénélon, alors fort jeune. L'insertion de
ces copies dans des cahiers, qui contiennent en même temps une
transcription fidèle de toutes les dépêches de l'Ambassadeur,
suffirait jusqu'à un certain point pour en assurer l'authenticité;
mais ce qui ne peut laisser aucun doute à cet égard, c'est que nous
les avons comparées soit avec le manuscrit des lettres publiées par Le
Laboureur, soit avec tous ceux des originaux que nous avons pu
recouvrer, et qu'elles se sont constamment trouvées d'une exactitude
irréprochable. On sait que le manuscrit imprimé par Le Laboureur est
conservé à la Bibliothèque du Roi[3]. Quant aux lettres originales,
quelques-unes se sont retrouvées dans les papiers de l'Ambassadeur,
d'autres, en assez grand nombre, sont entre les mains de M. de La
Fontenelle de Vaudoré, conseiller à la cour royale de Poitiers, qui a
eu l'obligeance de les mettre à notre disposition; enfin, la majeure
partie de ces lettres et des papiers de l'Ambassade existe à la
Bibliothèque Impériale de Saint-Pétersbourg, où M. le prince Alexandre
Labanoff a bien voulu les consulter pour nous en transmettre une
notice. Nous prions ces deux messieurs de recevoir ici l'expression de
notre bien vive reconnaissance.
[3] _Fonds de St-Germain_, no 769.
Des diverses comparaisons que nous avons faites il est donc résulté
pour nous la certitude complète que tous les documents renfermés dans
ce volume sont d'une authenticité incontestable. Les hommes d'état et
les historiens qui voudront les consulter en apprécieront
l'importance.
LETTRES ÉCRITES DE LA COUR
A
LA MOTHE FÉNÉLON.
I
LE DUC D'ANJOU A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.
--du XIVe jour de mars 1569.--
Nouvelle de la victoire de Jarnac.--Mort du prince de
Condé.--Résolution de suivre les fruits de la victoire.--Charge
donnée à l'ambassadeur de communiquer cette nouvelle à la reine
d'Angleterre.
Monsieur de La Mothe Fénélon, escrivant au Roy, Mon Seigneur et frère,
comme le Prince de Condé, avec grand nombre de seigneurs,
gentilshommes et cappitaines, tenans son parti, ont esté tués, à la
rencontre qui feust, entre nostre armée et la leur, le jour d'hier,
près ce lieu de Jarnac, outre la perte de plusieurs cappitaines et
personnages d'importance qui y feurent prins prisonniers, je vous ay
bien voulu escrire la présante pour vous mander ceste bonne nouvelle,
et afin que vous en fassiez part à la Reyne d'Angleterre; vous priant
luy faire bien entendre de quelle importance est la victoire que Dieu
nous a donnée sur noz ennemis, et comme leur armée, fuyant devant la
nostre, a esté poursuivie par nous, au galop, plus de deux grandes
lieues, où ilz ont perdu beaucoup de gens; et comme j'espère,
bientost, avec l'ayde de Dieu, venir à bout de ce qui est demeuré, et
leur ester le moyen de se remettre sus.
Et, entre autres choses, je vous prie luy faire bien entendre comme
Dieu nous a tant favorisés que nous n'avons fait aucune perte, en tout
ce combat, que d'un seul homme de marque, le sieur de Montsalles, qui
despuis est mort de quelques coups qu'il y avoit receus, et bien peu
de nos soldats; en sorte qu'il n'y a rien qui me puisse retarder de
poursuivre la victoire et les aller chercher en quelle part où ils se
soient retirez.
Et, pour cest effect, je fais, dez ce jourdhuy, passer la Charente à
toute mon advantgarde, pour marcher demain, avec tout le demeurant de
l'armée, droit à Cognac, où l'Admiral et d'Andelot se sont sauvez;
espérant n'obmettre aucune chose de ce qui sera nécessaire pour les
forcer là dedans, et en avoir la raison.
J'escris un mot à la dicte Dame, en créance sur vous, laquelle je vous
prie, Monsieur de La Mothe Fénélon, visiter de ma part, pour luy faire
entendre le discours de tout ce qui s'est passé entre nous et noz
ennemis, suivant le mémoire que je vous en envoye; et m'advertyr, le
plus tot que vous pourrez, comme la dicte Dame aura prise ceste
nouvelle, et ce que vous pourrez descouvrir de ses desseings et de ce
qu'elle voudra faire après avoir entendu...
(La fin de cette lettre manque, et le mémoire envoyé à
l'ambassadeur ne s'est pas retrouvé dans ses papiers; mais la
pièce suivante, qui fait partie des archives de Symancas, doit y
suppléer.)
_Nota._--Cette lettre est la première en date de celles qui sont
conservées aux archives; les lettres écrites par le roi à La
Mothe Fénélon avant cette époque n'ont pu être retrouvées; elles
sont énoncées dans les dépêches sous la date des 5, 15, 16 et 27
décembre 1568; 1er, 15 et 20 janvier; 7, 8, 9, 12, 14 et 22
février, et 7 mars 1569.
II
DISCOURS DE LA BATAILLE
donnée par Monseigneur, Duc d'Anjou et de Bourbonnoys, frère du
Roy, et lieutenant général pour Sa Majesté, par tout son
royaume et terre de son obéissance, contre les rebelles de sa
dicte Majesté, le XIIIe jour de mars mil V{c} soixante neuf,
entre la ville d'Angoulesme et Jarnac, près d'une maison,
nommée Vibrac, appartenant à la dame de Mézières[4].
[4] Cette pièce est la copie qui fut envoyée au roi d'Espagne,
Philippe II, par son ambassadeur en France, don Francès d'Alava.
--du XXIe jour de mars 1569.--
(_Archives du royaume, fonds de Symancas, carton K. 1391. B.--liasse
26, pièce 9._)
Relation de la bataille de Jarnac, livrée le 13 mars 1569.
Il fault premièrement sçavoir que, depuys que Monseigneur est party de
Chinon, avecques touts les princes, seigneurs et cappitaines, qui
l'ont, dès le commencement des troubles, accompaigné, et de toutes ses
forces, pour venir retrouver le Prince de Condé et aultres rebelles
subjectz de Sa Majesté, iceulx se sont toutjours retirés, petit à
petit, dans le pays par eulx conquis, pour fuyr le combat, lequel ilz
cognoissoyent que Mon dict Seigneur alloyt cherchant; de façon que Mon
dict Seigneur, pour l'extresme desir qu'il avoyt de les combatre et
joindre, estoit entré dans leur dicte conqueste, il y avoyt jà
longtemps, quand se retrouvant à Verteuil, maison du comte de La
Rochefoucault, distant de trois lieues de la dicte ville d'Angoulesme,
il s'apperceust que, tant plus il métoit peine de les rencontrer pour
les attirer au combat, que plus ilz fuyoient; et que, pour ce faire,
ilz avoyent mis la rivière de Charente entre luy et eulx, de façon
que Mon dict Seigneur se résolust de gaigner ung passaige sur la dicte
Charente, affin de n'avoir, après, rien qui l'empeschast de suyvre son
entreprise.
Et, pour ce faire, feist acheminer son avantgarde, conduicte par Mr le
Duc de Montpensier à Chasteauneuf, où elle arriva le mercredy,
neufviesme de ce moys de mars. Dans le chasteau se retrouva ung
escossoys, avecques cinquante ou soixante soldatz, que les ennemys y
avoyent laissé pour la garde d'icelluy, qui se deffendirent, d'entrée,
fort bien, et tuèrent quelques soldatz, faisans contenance de ne se
voulloir point rendre. Touteffoys, veoyans arriver Mon dict Seigneur
avecques la bataille et le reste de l'armée, ilz se rendirent à la
volunté et discrétion de Mon dict Seigneur, de sorte que, le dict IXe,
il demeura maistre du dict chasteau.
Où il fut résolu de séjourner le lendemain, jeudy, affin de adviser à
ce qui seroyt de faire, tant affin de donner ordre à faire les
magasins nécessaires pour la suytte de l'armée, que pour faire
besongner et reffaire le pont de la dicte rivyère, que les dictz
ennemyz avoyent rompu. Et fut donnée ceste charge à Mr le président de
Birague, qui s'en acquicta fort bien, ainsy que, parcy après, l'on
pourra veoir.
Le lendemain, vendredy XIe, Mon dict Seigneur, ayant nouvelles que les
dicts ennemys estoient à Coignac, deslibéra et résolut, pour deux
raisons, d'aller au devant du dict Coignac: l'une que se présentant
devant la dicte ville, si les ennemys y estoient, come il se disoyt,
il espéroyt que ilz sortiroyent, et que, ce faisant, il pourroit les
attirer au combat; l'autre que, au pys aller, il recognoistroyt la
dicte ville pour après l'attaquer. Pour ces causes doncques, il
marcha jusques devant icelle ville, et commanda au comte de Brissac,
qui avoyt avecques luy la plus grande partie de la jeunesse
d'approcher plus près, ce qu'il feyt de telle façon qu'il donna
jusques dedans les barrières de la dicte ville, d'où il ne sortit
personne que ung nommé Cabryane, qui fut prins prisonnier; ayant
cependant le dict comte de Brissac fort bien recogneu l'assiette de la
place, comme feirent, en mesme temps, par le commandement de Mon dict
Seigneur, les seigneurs de Thavennes et de Losses, encores que de
dedans l'on tirast infiniz coups d'artillerye. A mesme heure, l'armée
des ennemyz se monstra de delà la rivière au devant du dict Coignac,
venant de Xainctes; et demeura longuement en bataille à la veue de
nostre armée, puys commencea à marcher vers Jarnac, tousjours estant
la rivyère entre nous et eulx. Et veoyant Monseigneur qu'il estoit jà
tard, et que personne ne comparoissoit de nostre cousté, se retira au
dict Chasteauneuf, où il arriva, à la nuit.
Le sabmedy XIIe, Mon dict Seigneur estant tousjours au dict
Chasteauneuf, faysant en toute dilligence, par le dict de Birague,
racoustrer le pont, les ennemys vindrent comparoistre, avecques toutes
leurs forces, sur une montaigne, au devant du dict pont. Nos soldatz
les veoyans si près d'eulx, encores que le lieu où estaient les dictz
ennemys fût fort advantageux, aucuns d'iceulx se desbendèrent pour
attacher l'escarmouche avecques eulx; mais Mon dict Seigneur, n'estant
le dict ponct refaict, où l'on travailloyt autant qu'il estoit
possible, et se pouvoyt faire, aussy bien que à en faire dresser ung
aultre sur les batteaulx, feit retenir nos dicts soldatz, attendant
que iceulx pontz feussent achevez, comme ilz feurent sur le minuit,
au grand contantement de Mon dict Seigneur et de toute son armée,
veoyant par ce moyen le passaige ouvert pour aller affronter les dicts
ennemys.
Sur quoy, lors, il fut résolu que, deux heures après, les régiments
des gens de cheval passeroient sur le pont refaict, et les Suysses et
gens de pied sur celuy de batteaulx. La plus grand part de la
cavallerye avoit passé, à la poincte du jour, le dimenche XIIIe; mais
les dicts Suysses et gens de pied eurent beaucoup de peine à passer
sur le dict pont de bateaux qui se rompit. Néantmoings, pour
l'extresme désir que ung chacun avoyt d'estre delà l'eau, l'on ne
layssa, après l'avoyr habillé au mieulx que l'on avoyt peu, de passer.
Il avoyt esté ordonné par Mon dict Seigneur, dès le soir, que tous les
bagaiges demeureroient de deçà l'eaue, sur le hault de la montaigne,
près du dict Chasteauneuf, avecques huict cens hommes de pied et
quatre cens chevaulx, pour couvrir le dict bagaige; ce qui servit
grandement, parce que les ennemys pensoient que ce fust le fort de
nostre armée.
Estant doncques en ceste sorte passé nostre armée la rivyère de la
Charente sur les dicts pontz, le dict dimenche XIIIe de ce dict moys,
Monseigneur, veoyant qu'il seroyt ce jour pour veoir de près ses
ennemys, voullust, suyvant sa bonne et louable coustume, commancer sa
matinée par se recommander à Dieu, de façon qu'il receust, avecques
les dicts princes, seigneurs et plusieurs cappitaines de son armée, le
corps prétieux de Nostre Seigneur Jhésus Christ avecques toute
dévotion et humilité. Puis après commanda aux seigneurs de Losses et
de Carnavallet d'aller recognoistre l'endroict où estoit l'ennemy,
qui comparust avecques soixante chevaulx sur le hault de la
montaigne. Et estant arrivé, à mesme heure, vers les dicts seigneurs
ung cappitaine provenssal, nommé Vins, de la maison de Mon dict
Seigneur et nepveu du Sr de Cazas, qui conduysoit cinquante
harquebusiers à cheval avecques luy, les dicts Srs de Losses et
Carnavallet feurent d'advis qu'il donnast dans ung village, bien près
de là, ce qu'il feit si furieusement que y trouvant une cornette de
gens de cheval des ennemys, il la meit en tel désordre que tout ce
qu'ilz peurent faire fût de s'en sauver une partye, et ramena le dict
Vins cinq ou six prisonniers d'iceulx, qui assurèrent les dicts Srs de
Losses et Carnavallet que l'Admiral et Andelot estoyent là avecques
toutes leurs trouppes, et qu'il y avoyt apparence de bataille.
Pour gaigner tousjours temps, Mon dict Seigneur avoyt faict advancer
son avantgarde, de façon que, à mesme heure, Messeigneurs le Duc de
Guise et de Martigues arrivèrent avecques leurs régiments, ensemble la
suytte de la dicte avantgarde, conduicte, comme dict est, par Mon dict
Seigneur de Montpensier. Lors, l'ennemy comparust, estant jà entre dix
et unze heures du matin, au bas de la montaigne, du costé de Jarnac,
en bien grand nombre. Le dict Sr comte de Brissac se desbenda de la
dicte avantgarde, avecques vingt cinq ou trente gentilzhomes, et les
alla attacher. Mon dict Seigneur les feit soustenir par le dict Sr de
Martigues, faysant suyvre tousjours la dicte avantgarde, et après, la
bataille. Le dict Sr de Brissac ayant donné en queue sur ceulx qui
partoyent du village de Vibrac, en tailla en pièces quelques ungs.
Peu après, l'ennemy commença de s'acheminer vers Jarnac, et, se
rencontrant sur le hault d'une petite montaigne, fait teste en cest
endroict, ayant ung ruysseau bien malaysé au devant de luy, où il
avoyt mis huict cens ou mil harquebuziers, pour garder le passaige,
affin d'avoir cependant moyen et loysir de rassembler de tous costez
leurs forces et armée.
Lors Mon dict Seigneur commanda au dict Sr de Losses et cappitaine
Cossins d'aller recognoistre le dict ruysseau, pour veoir s'il seroyt
aysé à le passer. Estant de retour, Mon dict Seigneur y envoya, par
leur advis, mille harquebuziers pour combatre et gaigner le dict
passaige du dict ruysseau: ce qui fut faict et gaigné à l'instant, à
la veue de la cavalerye des ennemys, qui estoit tousjours sur le
tertre. Et se peult dire que les dicts harquebuziers nostres feirent
aussi bravement qu'il est possible, faysans habandonner le dict
passaige aux ennemys; lesquelz, veoyans que toute l'armée de Sa
Majesté marchoit droit à eulx, commencèrent à se retirer peu à peu.
Lors, le dict Admiral manda soubdainement au Prince de Condé, qui
estoyt encores à Jarnac, que il estoit attaqué de si près qu'il ne
pouvoyt plus se retirer, veu que les gens de nostre armée venoyent
avecques une extresme furye droict à luy, de façon qu'il estoyt forcé
de combatre, le suppliant de s'advancer pour le secourir.
Quoy veoyant, Mon dict Seigneur manda à ceulx qui conduysoient
l'avantgarde, que, quelque chose qu'ilz trouvassent, ilz
combattissent, estant résolu, à ceste foys, de passer sur le ventre à
tout ce qu'il trouveroyt des dicts ennemyz, ce qui fut suyvy par ceulx
de la dicte avantgarde; lesquelz, sans regarder aux inconvéniens qui
pouvoyent advenir, donnèrent à toute bride sur la queue des dicts
ennemys, où il fut tué beaucoup d'iceulx; et mesmes, à ung passaige
que aucuns voulloyent prendre, sur une chaussée d'estang, avecques ung
si grand désordre, que les ayans les nostres bien advancez, ilz se
meslèrent ensemble, de sorte que plusieurs des dicts enuemys, qui
avoyent casaques blanches, furent veuz tumber dans le dict estang pour
la presse qu'ilz avoyent au passaige.
Pendant que le dict combat se faisoyt, nostre bataille et Mon dict
Seigneur, auprès duquel estoit toujours le dict Sr de Thavennes, comme
l'un des plus vieulx et expérimentez cappitaines de la trouppe,
passoyt sur la main droicte du dict estang; et pouvoyt estre, lors,
entre midy et une heure.
Au dessoubz d'icelluy estang il fut trouvé ung villaige, en ung lieu
assez estroict, où le Prince de Condé se trouva bien accompaigné.
Aussy y survindrent les reistres; et se rengea le comte Ringraff
avecques la dicte avantgarde et Bassompierre à la bataille, ainsi que
l'avoyt ordonné Mon dict Seigneur. Cependant les deux armées eurent
quelque loysir de se préparer au combat, et fust si vivement résolu de
la part du dict Prince qu'il vint furieusement, à toute bride, donner
sur notre avantgarde, et de telle furye qu'il l'arresta à bon escient,
estant soustenue du dict comte de Reingraff avecques ses trouppes, qui
y combatist fort vaillamment. Et veoyant Mon dict Seigneur nos gens
porter et soustenir ung si grand faix, il part avecques la cavallerye,
qu'il avoyt près de luy, à toute bride, et chargea les dicts ennemys
par le flanc, de telle façon qu'il les meit en désordre, et tournèrent
bride, s'enfuyans à vau de route.
Et, en ce mesme lieu, de la première charge, fust tué le dict Prince
de Condé, le comte de Montgommery, Chastellier Portault et plusieurs
aultres, dont on sçaura cy après les noms, estant le dict Sr de
Losses, qui a apporté ceste nouvelle à Sa Majesté, party si à la
haste, après le gaing de la dicte bataille, que l'on ne sçavoyt
encores bonnement le nombre des mortz, ny de tous les prisonniers;
combien qu'il soyt très certain que il y ayt eu bon nombre, tant de
l'un que de l'aultre; et de ceulx qu'il asseure avoir veuz prisonniers
sont le comte de Choysy, La Noue, de La Force, l'aisné Clermont
d'Amboyse, Stuard escossoys, Montmédy, Soubize et Souppoix, avecques
infinis aultres, desquelz il n'a peu retenir les noms.
Il a rapporté que l'on tenoit que l'Admiral estoit fort blessé à
l'espaule; et ne laissoyt touteffoys, par le rapport des dicts
prisonniers, de se retirer à cinq grandes lieues de là, cependant que
l'on chassoytles dicts ennemys; qui dura jusques à la nuict, où les
gens de pied françoys et les Suysses se estoyent meslez, lesquelz ont
faict ung très grand carnage.
Une partie des gens de pied des dicts ennemys se retirèrent dedans
Jarnac; ce que voyant Mon dict Seigneur il commanda au cappitaine
Cariez, et aultres cappitaines avecques luy, s'en aller donner la
teste baissée dans le dict Jarnac, ce qu'il feit fort courageusement,
de façon qu'il les meit en tel désordre qu'ilz furent contrainctz de
gaigner le pont, le passer et le rompre après eulx; qui leur vint fort
à propoz. Et le soir, Mon dict Seigneur alla loger au dict Jarnac,
prenant le logis du jour de devant du dict ennemy. Au dict lieu, l'a
laissé le dict Sr de Losses, remerciant Dieu de ceste heureuse
victoire qu'il luy avoyt donnée; et là, donna le corps du Prince de
Condé mort à Mr le duc de Longueville, sur la requeste qu'il en feit;
Mon dict Seigneur estant en bonne deslibération de partir, dès le
lendemain, pour suyvre les relicques des dicts rebelles, ennemys de
Dieu et de Sa Majesté. Et se peut dire avecques toute vérité que, en
l'exécution de la dicte victoyre, Mon dict Seigneur a faict tous les
actes que le plus grand et plus viel cappitaine, qui soyt aujourdhuy
en l'Europpe, pourroit faire; qui doibt faire espérer en luy à tout le
monde, par ung si beau et digne commancement, toutes les grandes et
dignes partyes qui se peuvent désirer à ung grand prince.
Faict à Metz le XXIe jour de mars 1569.
DE NEUFVILLE.
III
LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.
--du IIe jour d'apvril 1569.--
Confiance du roi que la victoire de Jarnac empêchera la reine
d'Angleterre de se déclarer pour les protestans de la
Rochelle.--Offre faite aux Anglais de leur ouvrir des ports
pour le commerce.
Monsieur de Lamothe Fénélon, depuis vos despesches du XXIe et XXVe du
passé[5], vous aurés entendu la nouvelle de la victoire que Dieu m'a
donnée sur mes rebelles, et comme mon frère, le Duc d'Anjou, poursuit
encore ceux qui se sont sauvés par la fuitte. Je m'asseure que estant
entendu par la Royne d'Angleterre, elle sera moins disposée que jamais
à leur prester secours d'argent et de rafraischissements; et si la
flotte que m'avés escrit qui commenceoit à s'acheminer vers la
Rochelle n'est fort avant, ce sera peust estre bien occasion pour la
révoquer et luy faire rebrousser chemin.
[5] Voyez XXVe et XXVIe dépêches, t. I, p. 268 et 277.
Au demeurant, j'ay bien veu et bien considéré tous les poincts de vos
susdictes dépesches et les menées que faict le cardinal de Chastillon,
et ceux qui sont avec luy, par delà, ayant prins grand plaisir de voir
tout ce qui s'y passe si bien desduict par le menu. Quant à la
plaincte que le comte de Lestre vous a faict faire du tort qu'il dict
avoir esté faict à l'un des gens de l'ambassadeur Noris, je trouve que
vous luy avés très bien respondu: car aussi n'a ce pas esté par mon
commandement, de mon sceu, ni sans grande occasion de soubçon que cela
a esté faict; et ne sçai non plus que c'est de celuy qui a esté détenu
prisonnier à Dieppe, et ne voudrois pas, pour le désir et affection
que j'ay de nourrir et entretenir la paix et amitié qui est entre ces
deux couronnes, qu'il feust fait aucun tort aux subjects de la dite
Royne, ou chose qui y apportât altération, encore que ses actions
fassent assés connoistre le peu d'envie qu'elle a de la conserver. Et
afin qu'elle connoisse avec quelle sincérité je chemine, si les
marchans de delà veullent quitter la route de la Rochelle et de
Brouage, et ne plus traffiquer avec mes dicts rebelles, je les feray
accommoder de toutes choses nécessaires qu'ils y vont quérir. Et si
cela se fait, et que doresnavant les marchants ne se fournissent
ailleurs que ès ports qui sont, de présent, en mon obéissance, j'auray
tant moins de soubçon de leurs actions, car la coulleur, qu'ils ont
d'aller à la Rochelle et de bailler les dicts rafraischissements, leur
sera ostée.
Je vous prie donc asseurer la dicte Dame Royne de ma bonne et sincère
intention envers elle et ses subjects, et que, comme elle veut voir
les siens traittés, selon que la paix et amytié que nous avons entre
nous le veult, elle ne fasse chose qui m'incite à y contrevenir, ainsi
que je n'en ay point de volonté, ne demandant qu'à vivre en paix avec
mes voisins: priant Dieu, Monsieur de la Mothe Fénélon, vous avoyr en
saincte garde.
A Mets le IIe jour d'apvril 1569.
CHARLES. Et plus bas: DE L'AUBESPINE.
IV
LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.
--du IIIe jour d'apvril 1569.--
Satisfaction du roi sur la déclaration d'Élisabeth qu'elle ne
veut pas entrer en guerre avec la France.--Ordonnance pour la
restitution des prises.--Plaintes contre les menées de
l'ambassadeur d'Angleterre en France.--Maladie de la
reine-mère.--Papiers trouvés sur le prince de Condé.
Monsieur de La Mothe Fénélon, vous renvoyant le Sr de Sabran, présent
porteur, je vous ay bien voulu faire entendre le grand contentement
qui me demeure de ce que, par vos lettres des VIIIe et XIIIe du
passé[6], m'avés si particulièrement satisfaict des responces de la
Royne d'Angleterre, ma bonne sœur, sur tous les poincts dont je vous
avois escrit par mes despesches des VIIIe, XIIe et XIVe de
febvrier[7], ayant esté très prudamment advisé à vous, en la poursuite
de chose où elle n'eût, par avanture, eu volonté de faire si apparente
déclaration, de rejetter sur autres que sur elle les causes qui m'ont
meu de la rechercher en cest endroict; comme, en effaict, je me suis
toujours persuadé que les mauvais déportemens qui se faisoient au
préjudice de la bonne paix et confédération d'entre nous, et mon
royaume, procédoient plustost de quelques mauvais ministres que
d'elle. Aussi est il tout certain que je ne me suis meu à aucun
ressentiment que premièrement je ne fusse certain de sa volonté; se
pouvant asseurer que quelque alliance ni fraternité qui soit entre moy
et le Roy Catholique, mon bon frère, ni chose que me voulleust donner
à entendre le duc d'Alve, je ne condescendray, ni permettray, que mes
subjects facent aucune chose qui puisse altérer nostre commune amityé
et repos d'entre nos deux royaumes. Et suis contant, puisqu'elle se
déclare si avant de n'avoir eu aucune part au voyage, faveur et
support que son vice admiral Me Huynter a faict et porté à mes
ennemis, estants à la Rochelle, de croire qu'il soit ainsi, puisqu'il
a pleu à Dieu asseoir son jugement sur le chef de mes ennemis et
rebelles, comme vous aurez entendu par Montaffier, que je vous ay puis
naguières dépesché; et aussi que le temps nous pourra esclaircir de ce
doubte pour l'advenir: ne trouvant autrement nécessaire respondre sur
tous les poincts contenus au mémoire qui vous a esté baillé en réponse
des articles que vous présentiés, puisque ce ne sont que objections
pour couvrir les justes causes que j'ay d'avoir pour suspectes, et me
plaindre des actions de l'ambassadeur Norrys, estant icy près de moy,
comme aussi pour regard des entreprinses du Hâvre et Dieppe, et
armements faicts en Angleterre, sans apparance d'aucune guerre
déclarée; veu que, par toutes les despesches que je vous ay faictes,
vous pouvez avoir connu les justes occasions que j'en ay eu.
[6] Voyez XXIIe et XXIIIe dép. II. 217 et 252.
[7] Ces lettres manquent.
Toutesfois, puisqu'elle est en si bonne volonté de vouloir entretenir
et conserver la paix en laquelle nos deux royaumes ont vescu jusques
icy, elle ne me trouvera de moindre affection en cest endroict, ainsi
qu'elle pourra connoistre par l'ordonnance que j'ay faicte pour se
publier par tous mes ports et hâvres, pour assurer la mer et la
liberté du trafficq à tous ses subjects, avec commandement de leur
rendre et restituer tout ce qui a esté cy devant pris, saisy et
arresté sur eux, aussitost que j'ai veu, par l'ordonnance[8] que
m'avez envoyée, avec vostre despesche du XVIe, qu'elle en avoit autant
faict de son costé, vous envoyant une coppie de la mienne pour luy
monstrer et aux seigneurs de son conseil, que vous pourrez asseurer de
la sincérité de mon intention à l'observation de la paix et traittés;
et que je ne faudray de faire donner à ses subjects toute seureté,
faveur et bon traittement, qu'il me sera possible, en quelque endroict
de mon royaume, pays et terres de mon obéissance où ils voudront
traffiquer; de mesme qu'elle doit aussi tenir main que, pour la
mutuelle seurcéance, faicte entre les païs du Roy Catholique et elle,
mes subjects ne soient aucunement molestés, ny leur trafficq
interrompu; m'estant, au pardessus, advis que la dicte Royne ne
sçauroit avoir meilleur indice de la franchise, avec laquelle je
desire procéder envers elle et son royaume, que de luy faire déclarer
ouvertement les causes qui se présentent à moy et mes subjects de luy
faire remonstrer les contreventions qui se font, à mesure que ses
ministres m'en donnent occasion.
[8] Voy. XXIVe dép. p. 266.
Et pour conclure à ce propos, vous l'asseurerés, Monsieur de La Mothe
Fénélon, qu'il ne faut qu'elle doubte aucunement que je ferme les
oreilles à chose que son ambassadeur me veuille dire, soit pour se
justifier des soubçons que j'ay eus à bon droit qu'il eust pratiques
et intelligeances avec mes rebelles, ou pour autre chose concernant sa
négociation, comme elle dict avoir esté faict au sien d'Espagne; car,
si, par cy devant, il a toujours eu de moy bénigne et favorable
audience et satisfaction, toutes les fois et en tout ce qu'il a
voulleu rechercher de moy, comme il ne pourroit dire le contraire,
s'il ne vouloit taire la vérité, il doit espérer le mesme pour
l'advenir, de tant plus quand les effects se trouveront conformes à la
déclaration qu'elle faict de vouloir continuer la bonne paix et amityé
qui est entre nous et nos royaumes; laquelle, de ma part, je ne désire
rien plus que de voir inviolablement observée.
Vous n'aurés par ceste dépesche aucunes lettres de la Royne, Madame et
Mère, d'autant qu'elle n'est encore bien renforcée de la fiebvre qui
l'a tenue par quelques jours, comme il vous a esté par cy devant
escrit, de laquelle, grâces à Dieu, ne luy reste plus que la débilité.
Et n'ayant encore eu aucunes nouvelles de ce que mon frère, le Duc
d'Anjou, aura faict des reliques de la victoire qu'il a pleu à Dieu me
donner, dont le discours vous a esté envoyé par le dict Montaffier, je
ne vous fairai la présente plus longue que de prier Dieu vous avoir,
Monsieur de La Mothe Fénélon, en sa saincte et digne garde.
A Mets le IIIe jour d'apvril 1569.
CHARLES. DE NEUFVILLE.
Monsieur de La Mothe Fénélon, entre plusieurs papiers, que je viens
d'apprendre avoir esté trouvés sur le Prince de Condé, et ceux qui ont
esté tués ou pris avec luy, y a un grand mémoire du cardinal de
Chastillon, escrit partie en chiffre, par lequel il luy donnoit bonne
espérance, et à ceux de son party, de leur faire avoir beaucoup de
secours et faveurs de la Royne d'Angleterre, ma bonne sœur, non sans
espérance de la faire embarquer à prendre leur protection, et se
déclarer ouvertement; ce que je ne veus croire, puisque vous m'avez si
bien asseuré de sa bonne volonté: qui est cause que je ne vous envoye
les dicts papiers pour luy en faire aultre instance, afin de ne luy
imprimer que je sois en aucune deffiance d'elle ny de ses actions; le
vous aïant néantmoins voulu faire entendre pour en faire vostre
proffit, en ce que vous cognoistrés estre à propos pour mon service.
Et, si vous luy en parlez, ce sera toujours en rejettant le tort sur
la malice de ceux de mes subjects qui sont près d'elle. Et cependant
ne sera que bon que vous continuiés d'avoir l'œil ouvert pour
descouvrir leurs menées et pratiques. De quoy j'espère que vous
m'advertirez.
V
LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.
--du XVIe jour d'apvril 1569.--
Envoi des papiers trouvés sur le prince de Condé.
Monsieur de La Mothe Fénélon, je vous ay, puis peu de jours, faict une
ample despesche. Despuis, ayant advisé de vous envoyer certains
mémoires et papiers qui peuvent beaucoup servir au bien de mes
affaires, j'ay pensé qu'il seroit à propos de vous dépescher ce
courrier en diligence, avec ceste cy, pour vous dire que, lorsque le
Prince de Condé feust tué, on trouva sur luy un long mémoire envoyé à
la Royne de Navarre par le cardinal de Chatillon, ensemble une lettre,
par où vous verrez et sçaurés bien juger beaucoup de particulières
négociations, tant du dict cardinal que des ministres, que mes
rebelles ont près de la Royne d'Angleterre, et comme ils ont embarqué
la dicte Royne, sans y penser, plus avant qu'elle ne cuydoit. Et
d'autant que j'estime que le dict mémoire pourra servir au bien de mes
affaires, je vous en envoye l'original, vous priant, Monsieur de La
Mothe Fénélon, selon que les occasions se présenteront et qu'il vous
semblera à propos, user du dict mémoire et vous en servir de façon que
cella puisse nuire aux desseins et entreprises qu'il pourroit y avoir
par delà, me remettant à vous, comme sçaurez très bien faire, de vous
y conduire de telle façon que adviserez pour le bien de mon service.
Et n'estant rien survenu depuis ma dernière dépesche digne de vous
écrire, je prierai Dieu, etc.
A Nouyon le XVIe jour d'apvril 1569.
CHARLES. DE L'AUBESPINE.
VI
LA ROYNE MÈRE A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.
--du XVIIe jour d'apvril 1569.--
Convalescence de la reine-mère.
Monsieur de La Mothe Fénélon, vous verrés par la lettre du Roy[9],
Monsieur mon fils, l'occasion de ceste despesche, qui me gardera de
vous en rien dire, sinon que, grâces à Dieu, je me porte très bien, et
suis en bon chemin de revenir en ma première santé; de quoy j'ay
grande occasion de le louer et remercier; ce que je suis bien asseurée
que vous fairés encore, de vostre costé, puisque je vous tiens pour le
plus fidelle de tous mes serviteurs. Ce que j'ay bien voulu vous
escrire et signer de ma main pour vous en asseurer davantage; priant
Dieu qu'il vous ait en sa saincte garde.
De Nouyon le XVIIe jour d'apvril 1569.
CATERINE.
[9] Cette lettre manque.
VII
LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.
--du XIVe jour de may 1569.--
Délai nécessaire pour prendre une résolution sur les offres
secrètes faites à l'ambassadeur par les seigneurs catholiques
d'Angleterre.--Succès remportés par le duc d'Anjou.--Confiance
du roi que le duc de Deux-Ponts ne pourra pas traverser la
France.--Mort de Mr d'Andelot.
Monsieur de La Mothe Fénélon, je voulois vous renvoïer le Sr de La
Croix, aussitost après son arrivée par deçà, bien instruit sur tous
les poincts principaulx de sa despesche[10]; mais d'autant que je ne
le trouvai pas disposé de pouvoir si tost retourner par devers vous,
pour beaucoup de raisons qu'il m'allégua, et aussi que je considéray
qu'il estoit nécessaire de prendre une bonne et meure délibération sur
un faict de telle importance, en lieu de sesjour, et où on eust eu
loysir d'y penser; joint qu'il me semble n'estre pas à propos de
commettre une affaire de telle conséquance entre les mains de personne
qui n'eust autant de connaissance des affaires de delà comme le Sr de
La Croix, je pensay, pour toutes ces raisons, qu'il seroit bon de
différer jusques à tant que je visse quel train prendroient les
affaires, de ce costé, et de Flandres, suivant lesquelles je pourrois
vous despescher le dict Sr de La Croix pour vous faire sçavoir, plus
au long, mon intention. Et cependant, pour vous donner plus de lumière
de ce qui se passe par deçà, je vous dirai en quel estat sont mes
affaires.
[10] Voyez XXXIe dép. du 20 avril 1569, tom. 1, pag. 317.
Vous avés sceu, Monsieur de La Mothe Fénélon, comme mon frère, le Duc
d'Anjou, aïant battu mes ennemys par deux ou troys fois, il y est
demeuré si bon nombre des leurs que, jusques icy, ils ont quitté la
campagne, et se sont retirés ès petites villes qu'ilz avoient cy
devant prises et occupées, layssans néantmoins toujours quelque nombre
de cavaliers pour tanter s'il y auroit aucun moyen de passer la
rivière de Loyre pour aller joindre leurs Allemands. Ce que prévoyant,
mon dict frère a faict en sorte qu'avec son infanterie s'est attaché
aux places, d'une bonne partie dequels il s'est déjà fait maistre; et
avec la cavalerie s'est mis en lieu si à propos que, n'estant guières
esloigné de la dicte infanterie, et toujours proche des passages de la
rivière, il luy est facile, en peu de temps, secourir sa dicte
infanterie, si elle en avoit besoing, ou bien empescher ceux qui
voudroient passer la rivière; tellement que eux, réduits à ceste
extrémité de ne pouvoir attenter aucune chose sur l'infanterie, qui
est après à remettre les dictes places à mon obéissance, et ne pouvans
aussi tenter aucun passage de la rivière, sans estre perdus et
deffaits, je vous laisse à juger en quel estat ilz sont.
Il leur reste ceste seule espérance pour dernier reffuge que le duc de
Deux Ponts se hazardera tant que de les aller chercher jusques là où
ils sont, à quoy il n'y a pas grande apparance qu'une armée
d'estrangers, suivie d'une autre, aussi puissante à peu près, qui n'a
aucunes villes à soy, sans passage de rivière, n'estant favorisée de
qui que ce soit en mon royaume, mourant de faim, travaillés et
incommodés si souvant, puisse faire tant de chemin sans se perdre et
dissiper d'elle même, quand bien je n'aurois aucunes forces pour les
combattre.
Tout cela me faict espérer que leurs affaires n'yront pas si bien
qu'ils voudroient le faire croire à un chascun, estant leur ressource
fondée sur le secours du dict duc, lequel est véritablement avancé
dedans mon royaume jusques près d'Autun; mais avec perte de tant de
gens que, s'il continue à se laisser battre comme il a fait jusques
icy, il n'yra guères loing, sans se repentir, à bon escient, de la
folle entreprise qu'il a faicte d'entrer dedans ce royaume, et vouloir
passer la rivière de Loyre, à laquelle on a si bien pourveu.
Voylà, Monsieur de La Mothe Fénélon, comme vont mes affaires de deçà,
que je désire que vous fassiez entendre bien au long à la Royne
d'Angleterre, ma bonne sœur, comme chose certaine et véritable, et
non pas ce que mes rebelles luy veulent imprimer et faire croire, qui
ne sont que mensonges et tromperies; et que l'asseuriés toujours de la
continuation de ma bonne amytié en son endroict, comme je luy fairai
paraistre par effect. Aussi attends je d'elle le semblable, comme elle
m'a toujours promis et asseuré, ce que vous sçaurez bien et sagement
faire entendre; et la conforterez en ceste opinion, la sollicitant des
effects convenables et nécessaires à la conservation de la dicte
amytié, si vous voyés que ses ministres la veuillent persuader du
contraire; priant Dieu, etc.
A Reyms le XIVe jour de may 1569.
Monsieur de La Mothe Fénélon, despuis cette despesche faicte, j'ay eu
advis certain que Mr d'Andelot est mort, ayant été frappé à la
deffaite que fit mon frère, le Duc d'Anjou, dernièrement sur eux, d'un
coup d'arquebuze dont il n'est depuis sceu guérir, ce que vous fairés
bien entendre à la Royne d'Angleterre, ma bonne sœur, m'asseurant que
telles nouvelles luy apporteront plaisir.
Ce XIVe jour de may 1569.
CHARLES. DE L'AUBESPINE.
VIII
LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.
--du XXVIIIe jour de may 1569.--
Promesses faites par le roi à Marie Stuart.--Prise de la Charité
par le duc de Deux-Ponts.--Mesures adoptées pour l'empêcher de
se joindre aux protestans.--Marches des ducs d'Aumale et
d'Anjou afin d'arrêter ses progrès.--Succès remporté par
Montluc qui a empêché les vicomtes de s'avancer.
Monsieur de La Mothe Fénélon, j'ay, en peu de jours, receu deux
dépesches de vous, l'une du XIIe et l'autre du XVIe de ce mois[11] sur
lesquelles en général je vous dirai que je reçois un très grand
contentement du soigneux debvoir dont vous usez par delà pour mon
service; mais, pour plus particulièrement vous respondre sur icelles,
je veux bien vous advertir que j'ay donné ordre de fère, pour ma bonne
sœur, la Royne d'Escosse, ce dont m'escrivez; dont vous luy donnerez
advis, à ce qu'elle connoisse la recommandation en laquelle j'ay ses
affaires. Quant à vostre seconde dépesche, ce m'est un singulier
plaisir de ce que me tenez si particulièrement adverti des occurrances
qui s'offrent par delà, et des menées et pratiques dont mes rebelles y
usent, vous priant continuer à avoir toujours l'œil ouvert pour
descouvrir leurs actions, aussi soigneusement que vous avez faict
jusques à ceste heure, et me tenez diligemment adverti de ce que en
apprendrés, à ce que je ne puisse être prévenu de ce costé là, s'il
est possible.
[11] Voyez XXXVe et XXXVIe dép., tom. I, p. 372 et 385.
J'ay veu les remonstrances que vous avez faites à la Royne
d'Angleterre, ma bonne seur, que m'avez envoyé par vostre dernière
dépesche, par où je connois d'autant plus le soing que vous employés
par delà; ce que je vous prie continuer, et de la prudance que y avez
usé jusques à ceste heure.
Au demeurant, Monsieur de La Mothe Fénélon, je veux bien vous advertir
comme le duc de Deux Ponts a pris, despuis peu de jours, la Charité,
chose qui est advenue par la lâcheté d'aucuns cappitaines qui estoient
dedans; lesquels s'enfuyans desbauchèrent et emmenèrent, quant et eux,
la plus grande partie des soldats qui y estoient: qui fut cause que
les habitans d'icelle, se voyant ainsi abandonnés de ceux qui les
debvoient conserver, se rendirent; ne pensant aussi que mon cousin le
duc d'Aumale, qui laissant le dict duc devant, alla en diligence
passer la rivière à Gien pour gaigner l'autre costé d'icelle, et par
là secourir la dicte ville et y mettre plus de forces, comme il eust
faict, encore que celles qui estoient dedans déjà feussent bastantes
pour la garder; d'autant que le dict duc n'y pouvoit autrement
grandement proffiter, n'aïant que deux petites pièces d'artillerie
devant la dicte ville, dont il faisoit batterie. Ce que voyant, mon
dit cousin est allé, avec mon armée, à Bourges pour estre à la teste
de l'armée du dit duc, et lui empescher le passaige et de se joindre à
mes rebelles; chose que je me promets à ceste cause ne luy faillir
seulement[12], mais aussi venant mon frère le Duc d'Anjou se joindre
avecque mon dict cousin, avec la plus grande et meilleure partie de
l'armée qu'il avoit, ayant laissé le reste pour opposer à mes
rebelles, s'ils vouloient se remettre en campagne et leur empescher le
passaige. Et au demeurant [il a esté] si bien pourveu à toutes choses
qu'ils ne pourront, quant ils voudroient, rien effectuer d'importance,
[et j'espère] de bientost avoir la raison de son entreprinse, pour les
grandes forces que j'auray à l'encontre de luy; qui seront renforcées
de quatre mille hommes de pied et deux mille chevaus italiens, qui
sont, il y a quelques jours, arrivés à Lyon, et seront en brief
joincts à mon armée. Outre ce, que aussi les vicontes ne peuvent se
joindre avecque le duc, comme il luy avoit esté promis, les tenants le
sieur de Montluc tellement arrestés qu'ils ne peuvent et oseroient
bouger du lieu où ils sont.
[12] Quand même il serait seul, et à plus forte raison venant mon
frère le duc d'Anjou se joindre avec lui.
Ce que vous aurez, pour ceste heure, pour le faire entendre par delà
sur ce que mes rebelles voudroient faire courir par delà au contraire,
comme je vous en prie; et, au reste, vous employer le plus
soigneusement que pourrez pour descouvrir ce que mes rebelles y
voudroient pratiquer au préjudice de mes affaires, et que l'on
voudroit entreprendre de faire en leur faveur, ainsi que j'en doubte
aucunement, sur ce que le dit duc est ainsi passé et si avant entré en
mon royaulme. Et ce j'attends, de vostre prudance et dextérité, et de
la grande dévotion que vous portez au bien de mon service, que vous
leur rompiés tellement leurs coups qu'ils ne puissent davantage
obtenir chose aucune au préjudice de mes affaires; priant Dieu, etc.
A Saint Maur, le XXVIIIe jour de may 1569.
CHARLES. DE L'AUBESPINE.
IX
LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.
--du IIe jour de juing 1569.--
Satisfaction témoignée par le roi à l'ambassadeur.--Consentement
donné à l'envoi de députés à Rouen pour traiter de la
restitution des prises.--Voyage de la reine-mère à l'armée, à
l'effet de prendre les mesures nécessaires pour arrêter le duc
de Deux-Ponts dans sa marche.
Monsieur de La Mothe Fénélon, bientost après vous avoir faict ma
dernière dépesche, du XXVIIIe du passé, qui vous a esté envoyée depuis
cinq ou six jours, est arrivé le Sr de Vassal avec la vostre du XXIIIe
du passé[13], fort ample sur toutes les choses qui se peuvent désirer
d'entendre du lieu où vous estes; qui m'a esté d'autant plus agréable
que j'ay bonne occasion de remarquer, en vous et en vos actions, toute
la dextérité et diligence en un bon et fidel ministre et serviteur, ne
pouvant que me servir infiniment à la conduite et direction de mes
affaires, d'estre ainsy souvant et particulièrement adverti des
humeurs et particuliers conseils de mes voisins. Si est ce que, n'y
ayant dans vostre dépesche aucune chose qui requière une bien
particulière réponse, je n'y entrerai plus avant que de vous prier de
continuer ce que vous avez faict bien prudament jusques icy: qui est
d'entretenir les seigneurs de ce conseil, que vous connoissés
affectionnés à ma cause, en leur bonne volonté et user dextrement de
la jalousie et deffiance, en quoy ils sont contre les autres, selon
que vous pouvés juger qu'il viendroit à propos pour le bien de mes
affaires, prenant soigneusement garde aux menées et pratiques de mes
adversaires, à ce que, sinon du tout, au moins qu'ils remportent le
moins qu'il sera possible en mon préjudice, et m'advertir souvent de
toutes occurances.
[13] Voyez XXXVIIe dép., tom. 1, pag. 396.
Or, affin, Monsieur de La Mothe Fénélon, que les choses se puissent
mieux establir à la conservation et entretènement de la paix entre ces
deux royaumes, je trouve bon l'expédiant, que vous avés escrit à mon
cousin le maréchal de Cossé, d'envoyer deux anglois en Normandie pour
voir faire la délivrance des marchandises qu'ils maintiennent y avoir
esté arrestées, et que mon dict cousin envoye deux de mes subjects,
pour le mesme effect, en Angleterre, luy ayant dès maintenant escrit
qu'il y satisface, au premier advis qu'il aura de vous, et qu'il donne
tout libre accès aux dicts deux anglois pour l'exécution de ce que
dessus; avant le partement desquels de leur pays, vous les fairés bien
advertir qu'estans en mon pays, ils se gardent de toutes pratiques, ny
de s'entremettre d'autre chose que du faict pour lequel ils seront
venus, affin que, faisans le contraire, s'ils en estoient chastiés,
cela ne fust cause de venir à nulle dispute avec ma bonne sœur, la
Royne d'Angleterre. Laquelle pourra connoistre par là que je ne desire
que l'entretènement des traittés de la paix d'entre nos deux royaumes.
Quant à mes affaires, les choses sont encore en l'estat que je vous ay
fait entendre par ma précédente; sinon que la Royne, Madame et Mère,
est partie, depuis quatre ou cinq jours, pour approcher de mon armée
et conférer avec mon frère, le Duc d'Anjou, et les cappitaines qui luy
adcistent, des moyens qui se debvront tenir pour rompre ou chasser le
duc de Deux Ponts: dont je ne doubte point que Dieu me fasse la grâce,
tant pour la justice de ma cause que pour les gaillardes forces que
j'auray ensemble, quand mes deux armées seront joinctes, et toute ma
noblesse, et autres forces qui estoient dispersées par mon royaume,
lesquelles je fais assembler. Et espère vous en envoyer bientost
quelques bonnes nouvelles. Cependant je fairai fin à ceste lettre par
prière à Dieu qu'il vous ayt, etc.
A St Maur des Fossés le IIe jour de juing 1569.
CHARLES. DE NEUFVILLE.
X