OU MÉDÉRIC VULGARISE LA GÉOGRAPHIE, L'ASTRONOMIE, L'HISTOIRE, LA
THÉOLOGIE, LA PHILOSOPHIE, LES SCIENCES EXACTES, LES SCIENCES
NATURELLES ET AUTRES MENUES SCIENCES.
Cependant, le géant et le nain s'en allaient par les champs,
baguenaudant au soleil, désireux d'arriver et s'oubliant à chaque
coude des sentiers. Médéric s'était de nouveau logé dans l'oreille de
Sidoine; le logis lui convenait de tous points; il y découvrait sans
cesse de nouvelles commodités.
Les deux frères marchaient au hasard. Médéric se laissait conduire au
gré des jambes de Sidoine, insoucieux de la route; et, comme ces
jambes mesuraient sans peine dans un de leurs pas vingt degrés d'un
méridien terrestre, il s'ensuivit qu'au bout de la première matinée
les voyageurs avaient déjà fait le tour du monde un nombre
incalculable de fois. Vers midi, Médéric, las de se taire, ne put
laisser de nouveau passer les mers et les continents sans donner une
leçon de géographie à son compagnon.
--Hé! mon mignon, dit-il, il y a, en ce moment, des millions de
pauvres enfants, enfermés dans des salles froides, qui se tuent les
yeux et l'esprit à épeler le monde sur de sales bouts de papier,
peints de bleu, de vert, de rouge, couverts de lignes, de noms
bizarres, tout comme un grimoire cabalistique. L'homme est à plaindre
de ne voir les grands spectacles que rapetissés à sa mesure. Jadis,
j'ai par hasard regardé un de ces livres renfermant les contrées
connues en vingt ou trente feuilles; c'est une collection peu
récréative, bonne tout au plus à meubler la mémoire des enfants. Que
ne peut-on leur ouvrir le livre sublime qui s'étend devant nous, le
leur faire lire d'un regard, dans son immensité! Mais les marmots,
fils de nos mères, n'ont pas la taille pour embrasser la page entière.
Les anges seuls peuvent faire de la vraie science, si quelque vieux
saint d'esprit morose donne là-haut des leçons de géographie. Or,
puisqu'il plaît à Dieu de mettre sous nos yeux cette belle carte
naturelle, je désire profiter de cette rare faveur pour attirer ton
attention sur les diverses façons d'être de la terre.
--Mon frère Médéric, interrompit Sidoine, je suis un ignorant et je
crains fort de ne pas te comprendre. Si peu que parler te fatigue, il
est plus profitable pour nous deux que tu gardes le silence.
--Comme toujours, mon mignon, tu dis une sottise. J'ai en ce moment un
intérêt considérable à t'entretenir sur les connaissances humaines;
car, sache-le, je ne me propose rien moins que de vulgariser ces
connaissances. Avant tout, sais-tu ce que c'est que vulgariser?
--Non. Quitte à dire une nouvelle sottise, l'expression me parait
barbare.
--Vulgariser une science, mon mignon, c'est la délayer, l'affadir
autant que possible, pour la rendre d'une digestion facile aux
cerveaux des enfants et des pauvres d'esprit. Voilà ce qui arrive: les
savants dédaignent ces vérités cachées sous de lourdes draperies, et
leur préfèrent les vérités nues; les enfants, jugeant avec raison les
études sérieuses venir en leur temps, toujours assez tôt, continuent à
jouer jusqu'à l'âge où ils peuvent monter le rude chemin du savoir
sans se bander les yeux; les pauvres d'esprit, je parle de ceux qui
n'ont pas la sagesse de se boucher les oreilles, écoutent tant bien
que mal les plus belles vulgarisations, s'en bourrent immodérément le
cerveau, ce qui les rend des sots complets. Ainsi, personne ne profite
de cette idée éminemment philanthropique qui consiste à mettre la
science à la portée de tout le monde, personne, si ce n'est le
vulgarisateur. Il a fait un tour de force. Tu ne peux décemment
m'empêcher de faire un tour de force, mon mignon, si j'ai la moindre
vanité d'en vouloir faire un.
--Parle, mon frère Médéric, tes discours ne m'empêchent pas de
marcher.
--Voilà de sages paroles. Mon mignon, je te prie de regarder un peu
attentivement aux quatre points de l'horizon. De cette hauteur, nous
ne distinguons pas les hommes nos frères, nous pouvons prendre
aisément leurs villes pour des tas de pavés grisâtres, jetés au fond
des plaines ou sur la pente des coteaux. La terre, ainsi considérée,
offre un spectacle d'une grandeur singulière: ici des rochers par
longues arêtes, là des flaques d'eau dans les trous; puis, de loin en
loin, quelques forêts faisant des taches sombres sur la blancheur du
sol. Cette vue a la beauté des horizons immenses; mais l'homme
trouvera toujours plus de charme à contempler une chaumière adossée à
une rampe de roches, ayant deux églantiers et un filet d'eau à sa
porte.
Sidoine fit une grimace en entendant ce détail poétique. Médéric
continua:
--A de longs intervalles, assure-t-on, d'effrayantes secousses brisent
les continents, soulèvent les mers, changent les horizons. Un nouvel
acte commence dans la grande tragédie de l'Éternité. En ce moment, je
me figure regarder un de ces mondes antérieurs, alors que les
géographes n'étaient pas. Bienheureuses montagnes, fleuves fortunés,
calmes océans, vous vivez en paix vos milliers de siècles, sans noms
devant Dieu, formes passagères d'une terre qui changera peut-être
demain. Mon mignon et moi, nous vous voyons de bien haut, comme doit
vous voir votre Créateur, et nous n'avons point souci de la profondeur
des flots, de la hauteur des monts ni des diverses températures des
contrées. Ouvre l'oreille, Sidoine, je vulgarise plus que jamais; je
suis en plein dans la géographie physique du globe. Pour l'Éternel, il
devra exister autant de différents mondes qu'il y aura eu de
bouleversements. Tu dois comprendre cela. Mais l'homme, créature d'une
époque, ne peut envisager la terre que sous une seule façon d'être.
Depuis la naissance d'Adam, les paysages n'ont pas changé; ils sont
tels que les eaux du dernier déluge les ont laissés à nos pères. Voilà
ma besogne singulièrement simplifiée. Nous avons seulement à étudier
des lignes immobiles, une certaine configuration nettement arrêtée. La
mémoire du regard va suffire. Regarde, tu seras savant. La carte est
belle, je pense, et tu as assez d'intelligence pour ouvrir les yeux.
--Je les ouvre, mon frère, je vois des océans, des montagnes, des
rivières, des îles, et mille autres choses. Même, lorsque je ferme les
paupières, je revois encore ces choses dans la nuit; c'est là sans
doute ce que tu as appelé la mémoire du regard. Mais il serait bon, je
crois, de me dire le nom de ces merveilles, de me parler un peu des
habitants, après m'avoir décrit la maison.
--Eh! mon pauvre mignon, j'ai pu te faire en quatre mots un cours de
géographie à l'usage des anges; s'il me fallait t'enseigner maintenant
les sornettes débitées aux écoliers dont je te parlais tantôt, je
n'aurais pas fini ton éducation dans dix ans d'ici. L'homme s'est plu
à tout brouiller sur la terre; il a donné vingt noms différents à la
même pointe de rocher; il a inventé des continents et en a nié plus
encore; il a tant fondé de royaumes, en a tant anéanti, que chaque
caillou, dans les champs, a sûrement servi de frontière à quelque
nation morte. Cette rigueur des lignes, cette éternité des mêmes
divisions, existent pour Dieu seul. En introduisant l'humanité sur ce
vaste théâtre, il se produit un effrayant pêle-mêle. Il est si aisé,
chaque cent ans, de prendre une feuille de papier et de dessiner une
nouvelle terre, celle du moment! Si la terre du Créateur avait subi
tous les changements de la terre de l'homme, nous aurions devant nous,
au lieu de cette carte naturelle si nette au regard, le plus étrange
mélange de couleurs et de lignes. Je ne puis m'amuser aux caprices de
nos frères. Je te répète de regarder attentivement. Tu en sauras plus
dans un regard que tous les géographes du monde; car tu auras vu de
tes yeux les grandes arêtes de la croûte terrestre, que ces messieurs
cherchent encore avec leurs niveaux et leurs compas. Voilà, si je ne
me trompe, une leçon de géographie physique et politique un peu bien
vulgarisée.
Comme le maître cessa de parler, l'élève, qui voyageait pour l'instant
au milieu des glaces, enjamba le pôle, sans plus de façons, et posa le
pied dans l'autre hémisphère. Il était midi d'un côté, minuit de
l'autre. Nos compagnons, qui quittaient un blanc soleil d'avril,
continuèrent leur voyage par le plus beau clair de lune qu'on puisse
voir. Sidoine, naïf de son naturel, pensa tomber à la renverse du
manque de logique que lui parurent avoir en ce moment la lune et le
soleil. Il leva le nez, considérant les étoiles.
--Mon mignon, lui cria Médéric dans l'oreille, voici l'instant ou
jamais de te vulgariser l'astronomie. L'astronomie est la géographie
des astres. Elle enseigne que la terre est un grain de poussière jeté
dans l'immensité. C'est une science saine entre toutes, quand elle est
prise à dose raisonnable. D'ailleurs, je ne m'appesantirai pas sur
cette branche des connaissances humaines; je te sais modeste, peu
curieux de formules mathématiques. Mais, si tu avais le moindre
orgueil, il me faudrait bien, pour le guérir de cette vilaine maladie,
te faire entrevoir, chiffres en mains, les effrayantes vérités de
l'espace. Un homme, si fou qu'il puisse être, quand il considère les
étoiles par une nuit claire, ne saurait conserver une seconde la sotte
pensée d'un Dieu créant l'univers, pour le plus grand agrément de
l'humanité. Il y a là, au front du ciel, un démenti éternel à ces
théories mensongères qui, considérant l'homme seul dans la création,
disposent des volontés de Dieu à son égard, comme si Dieu avait à
s'occuper uniquement de la terre. Les autres mondes, qu'en fait-on? Si
l'oeuvre a un but, toute l'oeuvre ne sera-t-elle pas employée à
atteindre ce but? Nous, les infiniment petits, apprenons l'astronomie
pour savoir quelle place nous tenons dans l'infini. Regarde le ciel,
mon mignon, regarde-le bien. Tout géant que tu es, tu as au-dessus de
ta tête l'immensité avec ses mystères. Si jamais il te prenait la
malencontreuse idée de philosopher sur ton principe et sur ta fin,
celle immensité t'empêcherait de conclure.
--Mon frère Médéric, vulgariser est un joli jeu. J'aimerais à
apprendre la raison du jour et de la nuit. Voilà d'étranges phénomènes
auxquels je n'avais jamais songé.
--Mon mignon, il en est de même de toutes choses. Nous les voyons sans
cesse sans en savoir le premier mot. Tu me demandes ce que c'est que
le jour; je n'ose te vulgariser cette grave question de physique.
Sache seulement que les savants ignorent, comme toi, la cause de la
lumière; chacun d'eux s'est fait une petite théorie à l'appui de son
raisonnement, et le monde n'en est ni plus ni moins éclairé. Mais je
puis tenter, pour mon plus grand honneur, une vulgarisation du
phénomène de la nuit. Avant tout, apprends que la nuit n'existe pas.
--La nuit n'existe pas, mon frère Médéric? cependant je la vois.
--Eh! mon mignon, ferme les yeux et écoute-moi. Ne le sais-tu pas?
seule, l'intelligence de l'homme voit distinctement; les yeux sont un
cadeau de l'esprit du mal, induisant la créature en erreur. La nuit
n'existe pas, cela est certain, si le jour existe. Tu vas me
comprendre. L'été, au temps des moissons, lorsque le ciel brûle et que
les voyageurs ne peuvent supporter l'éclat des routes blanches, ils
cherchent un mur, à l'ombre duquel ils marchent, dans une nuit
relative. Nous, en ce moment, nous nous promenons à l'ombre de la
terre, dans ce que le vulgaire appelle une nuit absolue. Mais, parce
que les voyageurs marchent à l'ombre, les champs voisins n'ont-ils
plus les chaudes caresses du soleil? parce que nous ne voyons goutte
et ne savons où poser nos pieds, l'infini a-t-il perdu un seul rayon
de lumière? Donc, la nuit n'existe pas, si le jour existe.
--Pourquoi cette dernière restriction, mon frère? Le jour peut-il ne
pas exister?
--Certes, mon mignon, le jour n'existe pas, si la nuit existe. Oh! la
belle vulgarisation, et que je voudrais avoir quelques douzaines
d'enfants pour leur faire oublier leurs jouets! Écoute: la lumière
n'est pas une des conditions essentielles de l'espace; elle est sans
doute un phénomène tout artificiel. Notre soleil pâlit, assure-t-on;
les astres s'éteindront forcément. Alors l'immense nuit régnera de
nouveau dans son empire, cet empire du néant dont nous sommes sortis.
Tout bien considéré, la nuit existe, si le jour n'existe pas.
--Moi, frère, je suis tenté de croire qu'ils n'existent ni l'un ni
l'autre.
--Peut-être bien, mon mignon. Si nous avions le temps nécessaire pour
prendre une idée sommaire de toutes les connaissances, je veux dire
plusieurs existences d'homme, je te prouverais, par un troisième
raisonnement, que la nuit et le jour existent l'un et l'autre. Mais
c'est assez nous occuper des sciences physiques; passons aux sciences
naturelles.
Médéric et Sidoine ne s'arrêtaient pas pour causer. Comme, après tout,
le seul but de leur promenade était de découvrir le Royaume des
Heureux, ils descendaient le globe du nord au midi, le traversaient de
l'est à l'ouest, sans se permettre la moindre halte. Cette façon de
chercher un empire avait certainement de grands avantages, mais on ne
saurait dire qu'elle fût exempte de désagréments. Sidoine risquait
depuis la veille des rhumes et des engelures, à passer sans transition
des chaleurs accablantes des tropiques aux vents glacés des pôles. Ce
qui le contrariait le plus était la brusque disparition du soleil,
quand il entrait d'un hémisphère dans l'autre. Toutes les
vulgarisations du monde n'auraient pu lui expliquer ce phénomène, qui
produisait à ses yeux le va-et-vient de lumière irritant que fait,
dans une chambre, un volet ouvert et fermé avec rapidité. Tu peux
juger par là le bon pas dont marchaient nos deux compagnons. Quant à
Médéric, voituré à l'aise dans l'oreille de son mignon, plus mollement
que sur les coussins de la calèche la mieux suspendue, il s'inquiétait
peu des incidents de la route, se garait du froid et du chaud.
D'ailleurs, il se souciait médiocrement du miroitement du jour et de
la nuit.
Les voyageurs venaient de rentrer dans l'hémisphère éclairé. Médéric
mit le nez dehors.
--Mon mignon, dit-il, dans les sciences naturelles, l'étude la plus
intéressante est celle des diverses races d'une même espèce animale.
D'autre part, l'étude de l'espèce humaine offre un attrait tout
particulier aux savants, car elle affirme avoir coûté au Créateur
toute une journée de travail et n'être pas de la même création que les
autres créatures. Nous allons donc examiner les différentes races de
la grande famille des hommes. Reste au soleil, afin de voir nos frères
et de lire sur leurs faces la vérité de mes paroles. Dès le premier
regard, tu peux t'en convaincre, leurs visages, pour l'observateur
désintéressé, est aussi laid en tous pays. Dans chaque contrée, je le
sais, ils trouvent, chez certains d'entre eux, une rare beauté de
lignes; mais c'est là une pure imagination, puisque les peuples ne
s'accordent pas sur l'idée de beauté absolue, chacun adorant ce que
dédaigne le voisin; une vérité est vraie, à la condition d'être vraie
toujours et pour tous. Je n'appuierai pas davantage sur la laideur
universelle. Les races humaines,--tu les vois à tes pieds-sont au
nombre de quatre: la noire, la rouge, la jaune et la blanche. Il y a
certainement des teintes intermédiaires; en cherchant, on arriverait à
établir la gamme entière, du noir au blanc, en passant par toutes les
couleurs. Une question, la seule que je veuille approfondir
aujourd'hui, se pose d'abord pour l'homme qui veut vulgariser avec
honneur. Voici cette question: Adam était-il blanc, jaune, rouge ou
noir? Si j'affirme qu'il était blanc, étant blanc moi-même, je ne sais
comment expliquer les singuliers changements de couleurs survenus chez
mes frères. Eux-mêmes faisant sans doute le premier père à leur image,
les voilà tout aussi embarrassés que moi, lorsqu'ils me considèrent.
Avouons-le, la question est épineuse. Ceux qui font métier de la haute
science t'expliqueraient peut-être le fait par les influences diverses
des climats et des aliments, par cent belles raisons difficiles à
prévoir et à comprendre. Moi, je vulgarise, tu m'entendras sans peine.
Mon mignon, si l'on trouve aujourd'hui des hommes de quatre couleurs,
des noirs, des rouges, des jaunes et des blancs, c'est que Dieu, au
premier jour, a créé quatre Adams, un blanc, un jaune, un rouge et un
noir.
--Mon frère Médéric, ton explication me satisfait pleinement. Mais,
dis-moi, n'est-elle pas un peu impie? Où serait la fraternité
universelle des hommes? En outre, n'existe-t-il pas un saint livre,
dicté par Dieu lui-même, qui parle d'un seul Adam? Je suis un simple
d'esprit, il serait mal à toi de me mettre en tentation de mal penser.
--Mon mignon, tu es trop exigeant. Je ne puis avoir raison et ne pas
donner tort aux autres. Sans doute, ma façon de voir en cette matière,
qui m'est d'ailleurs personnelle, attaque une vieille croyance,
très-respectable pour son grand âge. Mais quel mal cela peut-il faire
à Dieu, d'étudier son oeuvre en toute liberté, puisqu'il nous a laissé
cette liberté? Ce n'est pas le nier, que de discuter son ouvrage.
Quand même je nierais le Créateur sous une certaine forme, ce serait
pour te le présenter sous une autre. Eh! mon mignon, je vulgarise la
théologie à cette heure! La théologie est la science de Dieu.
--Bon! interrompit Sidoine, je la sais, celle-là. Il suffit pour y
être passé maître d'avoir l'esprit droit. Enfin je trouve une science
simple, qui ne doit pas demander deux mois de raisonnement.
--Que dis-tu là, mon mignon! La théologie, une science simple! Pas
deux mots de raisonnement! Certes, il est simple, pour les coeurs
naïfs, de reconnaître un Dieu et de borner là leur science, ce qui
leur permet d'être savants à peu de frais. Mais les esprits inquiets,
une fois Dieu trouvé, en font leur Dieu. Chacun a le sien, qu'il a
abaissé à son niveau, afin de le comprendre; chacun défend son idole,
attaque l'idole d'autrui. De là un effroyable entassement de volumes,
une éternelle matière à querelle: les façons d'être de Celui qui est,
la meilleure méthode de l'adorer, ses manifestations sur la terre, le
but final qu'il se propose. Le ciel me garde de vulgariser une telle
science; je tiens trop à mon bon sens!
Médéric se tut, ayant l'âme attristée de ces mille vérités qu'il
remuait à la pelle. Sidoine, ne l'entendant plus, hasarda une enjambée
et arriva droit en Chine. Les habitants, leurs villes, leur
civilisation, l'étonnèrent profondément. Il se décida à poser une
question.
--Mon frère Médéric, demanda-t-il, voici un peuple qui me fait désirer
de t'entendre vulgariser l'histoire. Certainement cet empire doit
tenir une large place dans les annales des hommes?
--Mon mignon, répondit Médéric, puisque tu ne peux te lasser de
t'instruire, je veux bien te faire en peu de mots un cours d'histoire
universelle. Ma méthode est fort simple; je compte l'appliquer tout au
long, un de ces jours. Elle repose sur le néant de l'homme. Lorsque
l'historien interroge les siècles, il voit les sociétés, parties de la
naïveté première, s'élever jusqu'à la plus haute civilisation, puis
retomber de nouveau dans l'antique barbarie. Ainsi, les empires se
succèdent, en s'écroulant tour à tour; chaque fois qu'un peuple se
croit parvenu à la suprême science, cette science elle-même cause sa
ruine, et le monde est ramené à son ignorance native. Au commencement
des temps, l'Égypte bâtit ses pyramides, borde le Nil de ses cités;
dans l'ombre de ses temples, elle résout les grands problèmes dont
l'humanité cherche encore aujourd'hui les solutions; la première, elle
a l'idée de l'unité de Dieu et de l'immortalité de l'âme; puis, elle
meurt, au soir des fêtes de Cléopâtre, en emportant avec elle les
secrets de dix-huit siècles. La Grèce sourit alors, parfumée et
mélodieuse; son nom nous parvient mêlé à des cris de liberté et à des
chants sublimes; elle peuple le ciel de ses rêves, elle divinise le
marbre de son ciseau; bientôt lasse de gloire, lasse d'amour, elle
s'efface, ne laissant que des ruines pour témoigner de sa grandeur
passée. Enfin Rome s'élève, grandie des dépouilles du monde; la
guerrière soumet les peuples, règne par le droit écrit, et perd la
liberté en acquérant la puissance; elle hérite des richesses de
L'Égypte, du courage et de la poésie de la Grèce; elle est toute
volupté, toute splendeur; mais, lorsque la guerrière s'est changée en
courtisane, un ouragan venu du nord passe sur la ville éternelle, en
dissipe aux quatre vents les arts et la civilisation.
Si jamais discours fit bâiller Sidoine, ce fut celui que Médéric
déclamait de la sorte.
--Et la Chine? demanda-t-il d'un ton modeste.
--La Chine! s'écria Médéric, le diable t'emporte! Voilà mon histoire
universelle inachevée, j'ai perdu l'élan nécessaire pour une pareille
tâche. Est-ce que la Chine existe? Tu crois la voir, et les apparences
te donnent raison, je l'avoue; mais ouvre le premier traité d'histoire
venu, tu ne trouveras pas dix pages sur cet empire prétendu si grand
par ces mauvais plaisants de géographes. Une moitié du monde a
toujours parfaitement ignoré l'histoire de l'autre moitié.
--Le monde n'est pourtant pas si grand, remarqua Sidoine.
--D'ailleurs, mon mignon, sans plus vulgariser, j'estime
singulièrement la Chine, je la crains même un peu, comme tout ce qui
est inconnu. Je crois voir en elle la grande nation de l'avenir.
Demain, quand notre civilisation tombera, ainsi qu'ont tombé toutes
les civilisations passées, l'extrême Orient héritera sans doute des
sciences de l'Occident, et deviendra à son tour la contrée polie,
savante par excellence. C'est là une déduction mathématique de ma
méthode historique.
--Mathématique! dit Sidoine, qui venait de quitter la Chine à regret.
C'est cela. Je veux apprendre les mathématiques.
--Les mathématiques, mon mignon, ont fait bien des ingrats. Je consens
cependant à te faire goûter à ces sources de toutes vérités. La saveur
en est âpre; il faut de longs jours pour que l'homme s'habitue à la
divine volupté d'une éternelle certitude. Car sache-le, les sciences
exactes donnent seules cette certitude vainement cherchée par la
philosophie.
--La philosophie! Tu ne pouvais mieux parler, mon frère Médéric. La
philosophie me paraît devoir être une étude très-agréable.
--Sûrement, mon mignon, elle a certains charmes. Les gens du peuple
aiment à visiter les maisons d'aliénés, attirés par leur goût du
bizarre, par le plaisir qu'ils prennent au spectacle des misères
humaines. Je m'étonne de ne pas leur voir lire avec passion l'histoire
de la philosophie; car les fous, pour être philosophes, n'en sont pas
moins des fous très-récréatifs. La médecine...
--La médecine! que ne le disais-tu plus tôt? Je veux être médecin pour
me guérir, lorsque j'aurai la fièvre.
--Soit. La médecine est une belle science; quand elle guérira, elle
deviendra une science utile. Jusque-là, il est permis de l'étudier en
artiste, sans l'exercer, ce qui est plus humain. Elle a quelque
parenté avec le droit, qu'on étudie par simple curiosité d'amateur,
pour ne plus s'en préoccuper ensuite.
--Alors, mon frère Médéric, je ne vois aucun inconvénient à commencer
par l'étude du droit.
--Quelques mots d'abord sur la rhétorique, mon mignon.
--Oui, la rhétorique me convient assez.
--En grec...
--Le grec, je ne demande pas mieux.
--En latin...
--Le latin d'abord, le grec ensuite, comme tu voudras, mon frère
Médéric. Mais ne serait-il pas bon de connaître auparavant l'anglais,
l'allemand, l'italien, l'espagnol et les autres langues modernes?
--Oh! la la! mon mignon! cria Médéric essoufflé, vulgarisons avec
mesure, je te prie. J'ai la langue sèche. Je reconnais humblement ne
pouvoir dire qu'un nombre limité de mots par minute. Chaque science,
s'il plaît à Dieu, viendra à son heure. Par grâce, un peu de méthode.
Ma première leçon n'est pas précisément remarquable par la clarté de
l'exposition ni l'enchaînement logique des sujets. Causons toujours,
si cela te plaît, mais causons à l'avenir avec l'ordre et le calme qui
distinguent la conversation des honnêtes gens.
--Mon frère Médéric, tes sages paroles me donnent à réfléchir. J'aime
peu à parler, encore moins à écouter, parce que, dans le second cas,
il me faut penser pour comprendre, besogne inutile dans le premier.
Certes, il me plairait d'approfondir toutes les connaissances
humaines; mais, vraiment, je préfère les ignorer ma vie entière, si tu
ne peux me les communiquer toutes ensemble en trois mots.
--Eh! mon mignon, que ne me confiais-tu ton horreur des détails? Je
t'aurais, dès le début et sans ouvrir la bouche, donné la pure essence
des mille et une vérité de ce monde, cela dans un simple geste.
N'écoute plus, regarde. Voici la suprême science.
Ce disant, Médéric grimpa sur le nez de Sidoine, ce nez qu'il avait si
heureusement comparé au clocher de son village. Il s'assit à
califourchon sur l'extrémité, les jambes dans l'abîme; puis, il se
renversa un peu en arrière, regardant son mignon d'une façon sournoise
et railleuse. Il leva ensuite la main droite grande ouverte, appuya
délicatement le pouce au bout de son propre nez; et, se tournant aux
quatre points de l'horizon, il salua la terre en agitant les doigts de
l'air le plus galant qu'on puisse voir.
--Oh! alors, dit Sidoine, les ignorants ne sont pas ceux qu'on pense.
Grand merci de la vulgarisation.
X
DE DIVERSES RENCONTRES, ÉTRANGES ET IMPRÉVUES, QUE FIRENT SIDOINE ET
MÉDÉRIC
Le soir venu, Sidoine s'arrêta court. Je dis le soir, et je m'exprime
mal. Les moments que nous nommons soir et matin n'existaient pas pour
des gens suivant le soleil dans sa course, faisant le jour et la nuit
à leur volonté. En toute vérité, nos voyageurs couraient le monde
depuis environ douze heures.
--Les poings me démangent, dit Sidoine.
--Gratte-les, mon mignon, répondit Médéric. Je ne puis t'offrir
d'autre soulagement. Mais, dis-moi, l'éducation n'a-t-elle pas un peu
adouci ton naturel batailleur?
--Non, frère. A vrai dire, mon métier de roi m'a dégoûté des taloches.
Les hommes sont vraiment trop faciles à tuer.
--Voilà, mon mignon, de l'humanité bien entendue. Hé! marche donc! Tu
le sais, nous cherchons la Royaume des Heureux.
--Si je le sais! Cherchons-nous réellement le Royaume des Heureux?
--Comment! mais nous ne faisons autre chose. Jamais homme n'est allé
aussi droit au but. Ce Royaume des Heureux doit être singulièrement
situé, je l'avoue, pour toujours échapper à nos regards. Il serait
peut-être bon de demander notre chemin.
--Oui, frère, occupons-nous des sentiers, si nous voulons qu'ils nous
conduisent quelque part.
En ce moment, Sidoine et Médéric se trouvaient sur une grande route,
non loin d'une ville. Des deux côtés s'étendaient de vastes parcs,
enclos de murs peu élevés, au-dessus desquels passaient des branches
d'arbres fruitiers, chargées de pommes, de poires, de pêches,
appétissantes à voir, et qui auraient suffi au dessert d'une armée.
Comme ils avançaient, ils avisèrent, assis contre un de ces murs, un
bonhomme d'aspect misérable. A leur approche, la pauvre créature se
leva, traînant les pieds, grelottant de faim.
--La charité, mes bons messieurs! demanda-t-il.
--La charité! lui cria Médéric; mon ami, je ne sais où elle est.
Seriez-vous égaré comme nous?
Vous nous obligeriez, si vous pouviez nous indiquer le Royaume des
Heureux.
--La charité, mes bons messieurs! répéta le mendiant. Je n'ai pas
mangé depuis trois jours.
--Pas mangé depuis trois jours! dit Sidoine émerveillé. Je ne pourrais
en faire autant.
--Pas mangé depuis trois jours! reprit Médéric. Eh! mon ami, pourquoi
tenter une pareille expérience? il est universellement reconnu qu'il
faut manger pour vivre.
Le bonhomme s'était de nouveau assis au pied du mur. Il se frottait
les mains l'une contre l'autre, fermant les yeux de faiblesse.
--J'ai bien faim, dit-il à voix basse.
--Vous n'aimez donc ni les pèches, ni les poires, ni les pommes?
demanda Médéric.
--J'aime tout, mais je n'ai rien.
--Eh! mon ami, êtes-vous aveugle? Allongez la main. Il y a là, sur
votre nez, une pêche magnifique qui vous donnera à boire et à manger,
le tout ensemble.
--Cette pêche n'est pas à moi, répondit le pauvre.
Les deux compagnons se regardèrent, stupéfaits de dette réponse, ne
sachant s'ils devaient rire ou se fâcher.
--Écoutez, bonhomme, reprit Médéric, nous n'aimons pas qu'on se moque
de nous. Si vous avez fait gageure de vous laisser mourir de faim,
gagnez tout à votre aise votre pari. Si, au contraire, vous désirez
vivre le plus longtemps possible; mangez et digérez au soleil.
--Monsieur, répondit le mendiant, je le vois, vous n'êtes pas de ce
pays. Vous sauriez qu'on y meurt parfaitement de faim, sans en faire
la gageure. Ici, les uns mangent, les autres ne mangent pas. On se
trouve dans l'une ou l'autre classe, selon le hasard de la naissance.
D'ailleurs, c'est là un état de choses accepté; il faut que vous
veniez de loin pour vous en étonner.
--Voilà de singulières histoires. Et combien êtes-vous qui ne mangez
pas?
--Mais plusieurs centaines de mille.
--Ah! mon frère Médéric, interrompit Sidoine, la rencontre me paraît
des plus étranges et des plus imprévues. Je n'aurais jamais cru qu'on
pût trouver sur la terre des gens qui eussent le singulier don de
vivre sans manger. Tu ne m'as donc pas tout vulgarisé?
--Mon mignon, j'ignorais cette particularité. Je la recommande aux
naturalistes, comme un nouveau caractère bien tranché séparant
l'espèce humaine des autres espèces animales. Je comprends maintenant
que, dans ce pays, les pêches ne soient pas à tout le monde. Les
petitesses de l'homme ont leurs grandeurs. Du moment où tous n'ont pas
une commune richesse, il naît de cette injustice une belle et suprême
justice, celle de conserver à chacun son bien.
Le mendiant avait repris son sourire doux et navrant. Il s'affaissait
sur lui-même, comme ne pensant plus, comme s'abandonnant au bon
plaisir du ciel. Il balbutia de nouveau, de sa voix traînante:
--La charité, mes bons messieurs!
--La charité, bonhomme, dit Médéric, je sais où elle est. Cette pêche
n'est pas à toi, et tu n'oses la prendre, obéissant en cela aux lois
de ton pays, te conformant à cette idée du respect de la propriété que
tu as sucée avec le lait de ta mère. Ce sont là de bonnes croyances
qui doivent être fortement enseignées chez les hommes, s'ils veulent
que le tremblant échafaudage de leur société ne croule pas aux
premières attaques de l'esprit d'examen. Moi, qui ne suis pas de cette
société, qui refuse toute fraternité avec mes frères, je puis
enfreindre leurs lois, sans porter le moindre tort à leur législation
ni à leurs croyances morales. Prends donc ce fruit, mange-le, pauvre
misérable. Si je me damne, je le fais de gaieté de coeur.
Médéric, en parlant ainsi, cueillait la pêche et l'offrait au
mendiant. Celui-ci s'empara du fruit, qu'il considéra avidement. Puis,
au lieu de le porter à la bouche, il le rejeta dans le parc,
par-dessus le mur. Médéric le regarda faire sans s'étonner.
--Mon mignon, dit-il à Sidoine, je te prie de regarder cet homme. Il
est le type le plus pur de l'humanité. Il souffre, il obéit; il est
fier de souffrir et d'obéir. Je le crois un grand sage.
Sidoine fit quelques enjambées, le coeur triste d'abandonner ainsi un
pauvre diable mourant de faim. D'ailleurs, il ne cherchait pas à
s'expliquer la conduite du misérable; il fallait être un peu plus
homme qu'il ne l'était pour résoudre un pareil problème. Au départ, il
avait ramassé la pêche; il regardait maintenant devant lui, cherchant
du regard quelque pauvre moins scrupuleux à qui la donner.
Comme il approchait de la ville, il vit sortir d'une des portes un
cortège de riches seigneurs, accompagnant une litière où se trouvait
couché un vieillard. A dix pas, il reconnut que le vieillard n'avait
guère plus de quarante ans; l'âge ne pouvait avoir flétri ses traits
ni blanchi ses cheveux. Assurément, le malheureux mourait de faim, à
voir sa face pâle et la faiblesse qui alanguissait ses membres.
--Mon frère Médéric, dit Sidoine, offre donc ma pêche à cet indigent.
Je ne puis comprendre comment il manque de tout, couché dans le
velours et la soie. Mais il a si mauvaise mine que ce ne peut être
qu'un pauvre.
Médéric pensait comme son mignon.
--Monsieur, dit-il poliment à l'homme de la litière, vous n'avez sans
doute pas mangé ce matin. La vie a ses hasards.
L'homme ouvrit les yeux à demi.
--Depuis dix ans je ne mange plus, répondit-il.
--Que disais-je! s'écria Sidoine. L'infortuné!
--Hélas! reprit Médéric, ce doit être une double souffrance, de
manquer de pain au milieu de ce luxe qui vous entoure. Tenez, mon ami,
prenez cette pêche, apaisez votre faim.
L'homme n'ouvrit pas même les yeux. Il haussa les épaules.
--Une pêche, dit-il, voyez si mes porteurs ont soif. Ce matin, mes
servantes, de belles filles aux bras nus, se sont agenouillées devant
moi, m'offrant leurs corbeilles, pleines de fruits qu'elles venaient
de cueillir dans mes vergers. L'odeur de toute cette nourriture m'a
fait mal.
--Vous n'êtes donc pas un mendiant? interrompit Sidoine désappointé.
--Les mendiants mangent quelquefois. Je vous ai dit que je ne mangeais
jamais.
--Et le nom de cette laide maladie?
Médéric, ayant compris quelle était la misère de cet indigent paré de
bijoux et de dentelle, se chargea de répondre à Sidoine.
--Cette maladie est celle des pauvres millionnaires, dit-il. Elle n'a
pas de nom savant, parce que les drogues n'ont aucun effet sur elle;
elle se guérit par une forte dose d'indigence. Mon mignon, si ce
seigneur ne mange plus, c'est qu'il a trop à manger.
--Bon! s'écria Sidoine, voici un monde bien étrange! Que l'on ne mange
pas, quand on manque de pêches, je le comprends jusqu'à un certain
point; mais que l'on ne mange pas davantage, quand on possède des
forêts d'arbres à fruits, je me refuse à accepter cela comme logique.
Dans quel absurde pays sommes-nous donc?
L'homme à la litière se souleva à demi, soulagé dans son ennui par la
naïveté de Sidoine.
--Monsieur, répondit-il, vous êtes en plein pays de civilisation. Les
faisans coûtent fort cher; mes chiens n'en veulent plus. Dieu vous
garde des festins de ce monde. Je me rends chez une brave femme de ma
connaissance, pour essayer de manger une tranche de bon pain noir.
Votre gaillarde mine m'a mis en appétit.
L'homme se recoucha, et le cortège se remit lentement en marche.
Sidoine, en le suivant des yeux, haussa les épaules, hocha la tête,
fit claquer les doigts, donnant ainsi des signes fort clairs de dédain
et d'étonnement. Puis il enjamba la ville, tenant toujours à la main
la pêche dont il avait tant de peine à faire l'aumône. Médéric
songeait.
Au bout d'une dizaine de pas, Sidoine sentit une légère résistance à
la jambe gauche. Il crut que sa culotte venait de rencontrer quelque
ronce. Mais s'étant baissé, il demeura fort surpris: c'était un homme,
d'air avide et cruel, qui gênait ainsi sa marche. Cet homme demandait
tout simplement la bourse aux voyageurs.
Sidoine ne voyait plus que mendiants affamés sur les routes; sa
charité de fraîche date avait hâte de s'exercer. Il n'entendit pas
bien la demande de l'homme, il le prit par la peau du cou, l'élevant à
la hauteur de son visage, pour converser plus librement.
--Hé! pauvre hère, lui dit-il, n'as-tu pas faim? Je le donne
volontiers cette pêche, si elle peut te soulager dans tes souffrances.
--Je n'ai pas faim, répondit le brigand mal à l'aise. Je sors d'une
excellente taverne où j'ai bu et mangé pour trois jours.
--Alors que me veux-tu?
--Je ferais un joli métier, si je ne détroussais les passants que pour
leur prendre des pêches. Je veux ta bourse.
--Ma bourse! et pourquoi faire, puisque tu n'auras pas faim de trois
jours?
--Pour être riche.
Sidoine, stupéfait, prit Médéric dans son autre main. Il le regarda
gravement.
--Mon frère, dit-il, les gens de ce pays s'entendent pour se moquer de
nous. Dieu ne peut avoir créé des créatures aussi peu sensées. Voici
maintenant un imbécile n'ayant pas faim et arrêtant les passants pour
leur demander leur bourse, un fou qui a un bon appétit et qui cherche
à le perdre en devenant riche.
--Tu as raison, répondit Médéric, tout ceci est parfaitement ridicule.
Seulement tu ne me parais pas avoir bien compris quelle sorte de
mendiant tu tiens là entre tes doigts. Les voleurs font métier
d'accepter uniquement les aumônes qu'ils prennent.
--Écoute, dit alors Sidoine au brigand: d'abord tu n'auras pas ma
bourse, et cela pour une excellente raison. Ensuite je crois juste de
t'infliger une légère correction. Tout bien examiné, ce qui est doit
être; je ne puis te laisser manger en paix, lorsque je viens de
quitter un pauvre diable mourant de faim. Mon frère Médéric me lira un
jour le code, pour que je revienne te pendre dans les formes.
Aujourd'hui, je me contenterai de laver ta laide mine dans la mare qui
est là, à mes pieds. Bois pour trois jours, mon ami.
Sidoine ouvrit les doigts, et le voleur tomba dans la mare. Un honnête
homme se serait noyé; le coquin se sauva à la nage.
Les voyageurs, sans regarder derrière eux, continuèrent à marcher,
Sidoine tenant toujours sa pêche, Médéric songeant aux trois dernières
rencontres.
--Mon mignon, dit soudain ce dernier, tu alignes assez proprement les
phrases, maintenant. Jamais tu n'as si bien parlé.
--Oh! répondit Sidoine, c'est une simple habitude à prendre. Je ne me
bats plus, je parle.
--Tais-toi, je te prie, j'ai à te faire part de graves réflexions. Je
reconstruis en pensée la triste société qui a pu nous offrir au
regard, en moins d'une heure, un honnête homme mourant de faim, un
gueux le ventre plein pour trois jours, un puissant frappé
d'impuissance. Il y a là un grand enseignement.
--Plus d'enseignement, par pitié, mon frère! Je veux croire simplement
que nous avons rencontré aujourd'hui des hommes de race particulière,
qui n'ont encore été décrits par aucun voyageur.
--Je t'entends, mon mignon. J'ai lu de bien curieux détails dans de
vieux livres. Il est des pays dont les habitants n'ont qu'un oeil au
milieu du front, d'autres où leurs corps sont mi-partis homme et
cheval, d'autres encore où leurs têtes et leurs poitrines, ne font
qu'un. Sans doute nous traversons, en ce moment, une contrée dont les
habitants ont l'âme dans les talons, ce qui les empêche de juger
sainement les choses et leur donne une remarquable absurdité d'actes
et de paroles. Ce sont des monstres. L'homme, fait à l'image de son
Dieu, est une créature bien autrement supérieure.--
--C'est cela, mon frère Médéric, nous sommes dans un pays de monstres.
Hé! regarde. Vois-tu venir à nous ce quatrième mendiant que
j'attendais? Est-il assez déguenillé, assez maigre, assez affamé,
assez effarouché? Certes, celui-là marche sur son âme, comme tu le
disais tantôt.
L'homme qui s'avançait suivait le bord du fossé, faisant avec amour
des miracles d'équilibre. Il venait, les mains derrière le dos, le nez
au vent; son pauvre corps flottait dans ses minces vêtements, sa face
exprimait je ne sais quel singulier mélange de béatitude et de
souffrance. Il paraissait rêver, le ventre vide, d'un large et
plantureux festin.
--Je ne comprends plus rien à la terre, reprit Sidoine, si ce vagabond
n'accepte pas ma pêche. Il meurt de faim, et ne me paraît ni un coquin
ni un honnête homme. Le tout est de la lui offrir poliment. Mon frère
Médéric, charge-toi de cette délicate expédition.
Médéric descendit à terre. Comme il était sur le bout du soulier de
Sidoine, l'homme vint à l'apercevoir.
--Oh! dit-il, le joli petit insecte! Mon bel ami, buvez-vous la rosée,
vous nourrissez-vous de fleurs?
--Monsieur, répondit Médéric, l'eau pure m'indispose, et je ne puis,
sans maux de tête, endurer les parfums.
--Eh! l'insecte parle! L'excellente rencontre! Vous me sauvez d'une
grande disette, mon aimable scarabée.
--Ainsi, vous avouez que vous avez faim?
--Faim! ai-je dit cela? Certes, j'ai toujours faim.
--Et vous mangerez volontiers une pêche?
--La pêche est un fruit que j'estime pour le velouté de sa peau.
Merci, je ne puis manger. J'ai bien autre chose en tête. Enfin je
viens de trouver ce que je cherchais depuis une heure.
--Ça, dit Sidoine impatienté, que cherchiez-vous donc, monsieur
l'affamé, si ce n'est un morceau de pain?
--Bon! s'écria le pauvre diable, seconde trouvaille! Un géant en chair
et en os. Monsieur le géant, je cherchais une idée.
À cette réponse, Sidoine s'assit sur le bord de la route, prévoyant de
longues explications.
--Une idée! reprit-il, quel est ce mets?
--Monsieur le géant, continua l'homme sans répondre, je suis poète de
naissance. Vous ne l'ignorez pas, la misère est mère du génie. J'ai
donc jeté ma bourse à la rivière. Depuis cet heureux jour, je laisse
aux sots le triste soin de chercher leur repas. Moi, qui n'ai plus à
m'occuper de ce détail, je cherche des idées le long des routes. Je
mange le moins possible pour avoir le plus possible de génie. Ne
perdez pas votre pitié à me plaindre; je n'ai vraiment faim que
lorsque je ne trouve pas mes chères idées. Les beaux festins parfois!
Tantôt, en voyant votre petit ami d'une tournure si galante, il m'est
venu à la pensée deux ou trois strophes exquises: un mètre harmonieux,
des rimes riches, un trait final du meilleur esprit. Jugez si je me
suis rassasié. Puis, quand je vous ai aperçu, franchement, j'ai craint
les suites d'un pareil régal. Je tenais une antithèse, une belle et
bonne antithèse, le plus fin morceau qui puisse être servi à un poète.
Vous le voyez, je ne saurais accepter votre pêche.
--Bon Dieu! s'écria Sidoine après un moment de silence, le pays est
décidément plus absurde que je ne croyais. Voilà un fou d'une étrange
sorte.
--Mon mignon, répondit Médéric, celui-ci est un fou, mais un fou
innocent, un mendiant d'âme généreuse, donnant aux hommes plus qu'il
ne reçoit. Je me sens aimer comme lui les grandes routes et la jolie
chasse aux idées. Pleurons ou rions, si tu veux, à le voir grand et
ridicule; mais, je t'en prie, ne le rangeons pas parmi les trois
monstres de tantôt.
--Range-le comme tu voudras, mon frère, reprit Sidoine de méchante
humeur. La pêche me reste, et ces quatre imbéciles ont tellement
troublé mes idées sur les biens de la terre, que je n'ose y porter la
dent.
Cependant, le poète s'était assis au bord de la route, écrivant du
doigt sur la poussière. Un bon sourire éclairait sa figure maigre,
donnant à ses pauvres traits fatigués une expression enfantine. Dans
son rêve, il entendit les dernières paroles de Sidoine. Et, comme
s'éveillant:
--Monsieur, dit-il, êtes-vous véritablement embarrassé de cette pêche?
Donnez-la-moi. Je sais, près d'ici, un buisson aimé des moineaux
d'alentour. J'irai y déposer votre offrande, et je vous assure qu'elle
ne sera pas refusée. Demain, je reprendrai le noyau, je le planterai
dans quelque coin, pour les moineaux des printemps à venir. Il prit la
pêche, il se remit à écrire.
--Mon mignon, dit Médéric, voilà notre aumône donnée. Pour te
tranquilliser l'esprit, je veux bien te faire remarquer que nous
rendons aux moineaux ce qui appartenait aux moineaux. Quant à nous,
puisque l'homme ne jouit pas d'une nourriture providentielle, nous
tâcherons de ne plus manger ce que le ciel nous enverra. Notre passage
en ce pays a fait naître dans nos esprits de nouvelles et tristes
questions. Nous les étudierons prochainement. Pour l'instant,
contentons-nous de chercher le Royaume des Heureux.
Le poète écrivait toujours, couché dans la poussière, la tête nue au
soleil.
--Hé! monsieur, lui cria Médéric, pourriez-vous nous indiquer le
Royaume des Heureux?
--Le Royaume des Heureux? répondit le fou en levant la tête, vous ne
sauriez mieux vous adresser. Je me rends souvent dans cette contrée.
--Eh quoi! serait-elle près d'ici? Nous venons de battre le monde,
sans pouvoir la trouver.
--Le Royaume des Heureux, monsieur, est partout et nulle part. Ceux
qui suivent les sentiers, les yeux grands ouverts, ceux qui le
cherchent, comme un royaume de la terre, étalant au soleil ses villes
et ses campagnes, passeront à son côté toute leur vie, sans jamais le
découvrir. Si vaste qu'il soit, il tient bien peu de place en ce
monde.
--Et le chemin, je vous prie?
--Oh! le chemin est simple et direct. Quel que soit le pays où vous
vous trouviez, au nord ou au midi, la distance reste la même, et vous
pouvez d'une enjambée passer la frontière.
--Bon! interrompit Sidoine, voici qui me regarde. Dans quel sens
dois-je faire cette enjambée?
--Dans n'importe quel sens, vous dis-je. Voyons, laissez-moi vous
introduire. Avant tout, fermez les yeux. Bien. Maintenant, levez la
jambe.
Sidoine, les yeux fermés, la jambe en l'air, attendit une seconde.
--Posez le pied, commanda de nouveau le poëte. La, vous y êtes,
messieurs.
Il n'avait pas bougé de son lit de poussière, il acheva tranquillement
une strophe.
Sidoine et Médéric se trouvaient déjà au beau milieu du Royaume des
Heureux.