Il est grand temps, Ninon, de te conter les merveilles du Royaume des
Heureux. Voici les détails que Médéric tenait de son ami le bouvreuil.
Le Royaume des Heureux est situé dans un monde que les géographes
n'ont encore pu découvrir, mais qu'ont bien connu les braves coeurs de
tous les temps, pour l'avoir maintes fois visité en songe. Je ne
saurais rien te dire sur la mesure de sa surface, la hauteur de ses
montagnes, la longueur de ses fleuves; les frontières n'en sont point
parfaitement arrêtées, et, jusqu'à ce jour, la science du géomètre
consiste, dans ce fortuné pays, à mesurer la terre par petits coins,
selon les besoins de chaque famille. Le printemps n'y règne pas
éternellement, comme tu pourrais le croire, la fleur a ses épines; la
plaine est semée de grands rocs; les crépuscules sont suivis de nuits
sombres, suivies à leur tour de blanches aurores. La fécondité, le
climat salubre, la beauté suprême de ce royaume, proviennent de
l'admirable harmonie, du savant équilibre des éléments. Le soleil
mûrit les fruits que la pluie a fait croître; la nuit repose le sillon
du travail fécondant du jour. Jamais le ciel ne brûle les moissons,
jamais les froids n'arrêtent les rivières dans leur course. Rien n'est
vainqueur; tout se contre-balance, se met pour sa part dans l'ordre
universel; de sorte que ce monde, où entrent en égale quantité toutes
les influences contraires, est un monde de paix, de justice et de
devoir.
Le Royaume des Heureux est très-peuplé; depuis quand? on l'ignore;
mais, à coup sûr, on ne donnerait pas dix ans à cette nation. Elle ne
paraît pas encore se douter de la perfectibilité du genre humain, elle
vit paisiblement, sans avoir besoin de voter chaque jour, pour
maintenir une loi, vingt lois qui chacune en demanderont à leur tour
vingt autres pour être également maintenues. L'édifice d'iniquité et
d'oppression n'en est qu'aux fondements. Quelques grands sentiments,
simples comme des vérités, y tiennent lieu de règles: la fraternité
devant Dieu, le besoin de repos, la connaissance du néant de la
créature, le vague espoir d'une tranquillité éternelle. Il y a une
entente tacite entre ces passants d'une heure, qui se demandent à quoi
bon se coudoyer lorsque la route est large et mène petits et grands à
la même porte. Une nature harmonieuse, toujours semblable à elle-même,
a influé sur le caractère des habitants: ils ont, comme elle, une âme
riche d'émotions, accessible à tous les sentiments. Cette âme, où la
moindre passion en plus amènerait des tempêtes, jouit d'un calme
inaltérable, par la juste répartition des facultés bonnes et
mauvaises.
Tu le vois, Ninon, ce ne sont pas là des anges, et leur monde n'est
pas un paradis. Un rêveur de nos pays fiévreux s'accommoderait mal de
cette région tempérée où le coeur doit battre d'un mouvement régulier,
aux caresses d'un air pur et tiède. Il dédaignerait ces horizons
tranquilles, baignés d'une lumière blanche, sans orages, sans midis
éblouissants. Mais quelle douce patrie pour ceux qui, sortis hier de
la mort, se souviennent en soupirant du bon sommeil qu'ils ont dormi
dans l'éternité passée, et qui attendent d'heure en heure le repos de
l'éternité future. Ceux-là se refusent à souffrir la vie; ils aspirent
à cet équilibre, à cette sainte tranquillité, qui leur rappelle leur
véritable essence, celle de n'être pas. Se sentant à la fois bons et
méchants, ils ont pris pour loi d'effacer autant que possible la
créature sous le ciel, de lui rendre sa place dans la création, en
réglant les harmonies de leur âme sur les harmonies de l'univers.
Chez un tel peuple, il ne peut exister grande hiérarchie. Il se
contente de vivre, sans se séparer en castes ennemies, ce qui le
dispense d'avoir une histoire. Il refuse ces choix du hasard qui
appellent certains hommes à la domination de leurs frères, en leur
donnant une part d'intelligence plus grande que la commune part dont
le ciel peut disposer envers chacun de ses enfants. Courageux et
poltrons, idiots et hommes de génie, bons et méchants, se résignent en
ce pays à n'être rien par eux-mêmes, à se reconnaître pour tout mérite
celui de faire partie de la famille humaine. De cette pensée de
justice est née une société modeste, un peu monotone au premier
regard, n'ayant pas de fortes personnalités, mais d'un ensemble
admirable, ne nourrissant aucune haine, constituant un véritable
peuple, dans le sens le plus exact de ce mot.
Donc, ni petits ni grands, ni riches ni pauvres, pas de dignités, pas
d'échelle sociale, les uns en haut, les autres en bas, et ceux-ci
poussant ceux-là; une nation insouciante, vivant de tranquillité,
aimante et philosophe; des hommes qui ne sont plus des hommes.
Cependant, aux premiers jours du royaume, pour ne pas trop se faire
montrer au doigt par leurs voisins, ils avaient sacrifié aux idées
reçues en nommant un roi. Ils n'en sentaient pas le besoin; ils ne
virent dans cette mesure qu'une simple formalité, même un moyen
ingénieux d'abriter leur liberté à l'ombre d'une monarchie. Ils
choisirent le plus humble des citoyens, non point assez bête pour
qu'il pût devenir méchant à la longue, mais d'une intelligence
suffisante pour qu'il se sentît le frère de ses sujets. Ce choix fut
une des causes de la paisible prospérité du royaume. La mesure prise,
le roi oublia peu à peu qu'il avait un peuple, le peuple, qu'il avait
un roi. Le gouvernant et les gouvernés s'en allèrent ainsi côte à côte
dans les siècles, se protégeant mutuellement, sans en avoir
conscience; les lois régnaient par cela même qu'elles ne se faisaient
pas sentir; le pays jouissait d'un ordre parfait, résultant de sa
position unique dans l'histoire: une monarchie libre dans un peuple
libre.
Ce seraient de curieuses annales, celles qui conteraient l'histoire
des rois du Royaume des Heureux. Certes, les grands exploits et les
Réformes humanitaires y tiendraient peu de place, y offriraient un
mince intérêt; mais les braves gens prendraient plaisir à voir avec
quelle naïve simplicité se succédait sur le trône cette race
d'excellents hommes qui naissaient rois tout naturellement, qui
portaient la couronne, comme on porte au berceau des cheveux blonds ou
noirs. La nation, ayant au commencement pris la peine de se donner un
maître, entendait bien ne plus s'occuper de ce soin, et comptait avoir
voté une fois pour toutes. Elle n'agissait pas précisément ainsi par
respect pour l'hérédité, mot dont elle ignorait le sens; mais cette
façon de procéder lui paraissait de beaucoup la plus commode.
Aussi, lors du règne de l'aimable Primevère, aucun généalogiste
n'aurait-il pu, en remontant le cours des temps, suivre, dans ses
différents membres, cette longue descendance de rois, tous issus du
même père. L'héritage royal les suivait dans les âges, sans qu'ils
aient jamais à s'inquiéter si quelque mendiant ne le leur volait pas
en route. Maints d'entre eux parurent même ignorer toute leur vie la
haute sinécure qu'ils tenaient de leurs aïeux. Pères, mères, fils,
filles, frères, soeurs, oncles, tantes, neveux, nièces, s'étaient
passé le sceptre de main en main, comme un joyau de famille.
Le peuple aurait fini par ne plus reconnaître son roi du moment, dans
une parenté devenue nombreuse à la longue et fort embrouillée, sans la
bonhomie mise par les princes eux-mêmes à se faire reconnaître.
Parfois il se présentait telle circonstance où un roi était d'une
nécessité absolue. Comme, à tout prendre, le cours ordinaire des
choses est préférable, les sujets sommaient leur maître légitime de se
nommer. Alors celui qui possédait le bâton de bois doré dans un coin
de sa maison, le prenait modestement, jouait son personnage, quitte à
se retirer, la farce terminée. Ces courtes apparitions d'une majesté
mettaient un peu d'ordre dans les souvenirs de la nation.
Il faut le faire remarquer, au grand honneur de la famille régnante,
jamais, à l'appel du peuple, deux rois ne s'étaient présentés; entre
héritiers, le fait mérite d'être constaté: pas d'arrière-neveu envieux
du gros lot échu à la branche aînée. Je ne puis affirmer cependant que
l'aimable Primevère fût issue directement du roi fondateur de la
dynastie. Tu le sais de reste, on n'est pas toujours la fille de son
père. En toute certitude, la dignité de reine s'était transmise
jusqu'à elle, d'après les lois civiles de parenté. Elle avait dans les
veines un sang rose où peut-être pas une goutte de sang royal ne se
trouvait mêlée, mais qui certainement gardait encore quelques atomes
du sang du premier homme. Magnifique exemple, pour les peuples et les
princes de nos contrées, que cette dynastie se développant sans
secousse, descendant les âges, au gré des naissances et des morts.
Le père de l'aimable Primevère, comme il vieillissait, oubliant le
grand art de ses ancêtres, eut la singulière idée de vouloir apporter
quelques réformes dans le gouvernement. Une république faillit bel et
bien être déclarée. Sur ces entrefaites, le bonhomme mourut, ce qui
évita à ses sujets la peine de se fâcher. Ils n'eurent garde, dès
lors, de changer un système politique dont ils se trouvaient au mieux
depuis tant de siècles, ils laissèrent tranquillement monter sur le
trône la fille unique du défunt, l'aimable Primevère, âgée de douze
ans.
L'enfant, qui avait un grand sens pour son âge, se garda de suivre
l'exemple de son père. Ayant appris ce qu'il en coûtait de vouloir le
bonheur d'une nation qui déclarait jouir d'une parfaite félicité, elle
chercha ailleurs des êtres à consoler, des existences à rendre plus
douces. Selon l'histoire, elle tenait du ciel une de ces âmes de
femmes, faites de pitié et d'amour, souffles d'un Dieu meilleur, et
d'une essence si pure que les hommes, pour expliquer cette bonté
pénétrante, ont été forcés d'inventer tout un peuple d'anges et de
chérubins. Eh! oui, Ninon, nous peuplons le ciel de nos amoureuses, de
nos soeurs à la voix tendre, de nos mères, ces saintes âmes, les anges
gardiens de nos prières. Dieu ne perd rien à cette croyance, qui est
la mienne. S'il lui faut une milice céleste, il a là-haut, autour de
son trône, les pensées miséricordieuses de tous les braves coeurs de
femmes aimant en ce monde.
Primevère donna, dès sa naissance, plusieurs preuves de sa mission;
elle naissait pour protéger les faibles et faire des oeuvres de paix
et de justice. Je ne te dirai point, quand sa mère l'enfanta, qu'on
remarqua plus de soleil aux cieux, plus d'allégresse dans les coeurs.
Cependant, ce jour-là les hirondelles du toit causèrent de l'événement
plus tard que de coutume. Si les loups ne s'attendrirent pas, les
larmes de joie n'étant guère dans leur nature, les brebis, passant
devant la porte, bêlèrent doucement, se regardant avec des yeux
humides. Il y eut, parmi les bêtes du pays, j'entends les bonnes
bêtes, une émotion qui adoucit pour une heure leur triste condition de
brute. Un Messie était né, attendu de ces pauvres intelligences; je te
le demande, et cela sans raillerie sacrilège, dans leurs souffrances
et leurs ténèbres, ne doivent-elles pas, comme nous, espérer un
Sauveur?
Couchée dans son berceau, Primevère, en ouvrant les yeux, accorda son
premier sourire au chien et au chat de la maison, assis sur leur
derrière, aux deux bords du petit lit, gravement, comme il sied à de
hauts dignitaires. Elle versa sa première larme, tendant les mains
vers une cage où chantait tristement un rossignol; lorsque, pour
l'apaiser, on lui eut remis la frêle prison, elle l'ouvrit et reprit
son sourire, à voir l'oiseau étendre larges ses ailes.
Je ne puis te conter, jour par jour, sa jeunesse passée à placer près
des fourmilières des poignées de blé, non tout à fait au bord, pour ne
pas ôter aux ouvrières le plaisir du travail, mais à une courte
distance, afin de ménager les pauvres membres de ces infiniment
petits; sa belle jeunesse dont elle fit une longue fête, soulageant
son besoin de bonté, donnant à son coeur la continuelle joie de faire
le bien, d'aider les misérables: pierrots et hannetons sauvés des
mains de méchants garçons, chèvres consolées par une caresse de la
perte de leurs chevreaux, bêtes domestiques nourries grassement d'os
et de soupes cuites, pain émietté sur les toits, fétu de paille tendu
aux insectes naufragés, bienfaits, douces paroles de toutes sortes. Je
l'ai dit, elle eut de bonne heure l'âge de raison. Ce qui d'abord
avait été chez elle instinct du coeur, devint bientôt jugement et
règle de conduite. Ce ne fut plus seulement sa bonté naturelle qui lui
fit aimer les bêtes; ce bon sens dont nous nous servons pour dominer,
eut en elle ce rare résultat, de lui donner plus d'amour, en l'aidant
à comprendre combien les créatures ont besoin d'être aimées. Quand
elle allait par les sentiers, avec les fillettes de son âge, elle
prêchait parfois sa mission, et c'était un charmant spectacle que ce
docteur aux lèvres roses, d'une naïveté grave, expliquant à ses
disciples la nouvelle religion, celle qui apprend à tendre la main,
dans la création, aux êtres les plus déshérités. Elle disait souvent
qu'elle avait eu jadis de grandes pitiés, en songeant aux bêtes
privées de la parole, ne pouvant ainsi nous témoigner leurs besoins;
elle craignait, dans ses premières années, de passer à leur côté,
quand elles avaient faim ou soif, et de s'éloigner sans les soulager,
leur laissant ainsi la haineuse pensée du mauvais coeur d'une petite
fille se refusant à la charité. De là, disait-elle, vient toute la
mésintelligence entre les fils de Dieu, depuis l'homme jusqu'au ver;
ils n'entendent point leurs langages, ils se dédaignent, faute de se
comprendre assez pour se secourir en frères.
Bien des fois, en face d'un grand boeuf qui arrêtait, des heures
entières, ses yeux mornes sur elle, elle avait cherché avec angoisse
ce que pouvait désirer la pauvre créature qui la regardait si
tristement. Mais maintenant, pour sa part, elle ne craignait plus
d'être jugée méchante. La langue de chaque bête lui était connue; elle
devait cette science à l'amitié de ses chers malheureux qui la lui
avaient enseignée dans une longue fréquentation. Et quand on lui
demandait la façon d'apprendre ces milliers de langages, pour mettre
fin à un malentendu qui rend la création mauvaise, elle répondait avec
un doux sourire: "Aimez les bêtes, vous les comprendrez."
Ce n'étaient pas d'ailleurs des raisonnements bien profonds que les
siens; elle jugeait avec le coeur, ne s'embarrassant pas d'idées
philosophiques qu'elle ignorait. Sa façon de voir avait ceci
d'étrange, en notre siècle d'orgueil, qu'elle ne considérait pas
l'homme seul dans l'oeuvre de Dieu.
Elle aimait la vie sous toutes les formes; elle voyait les êtres, du
plus humble jusqu'au plus grand, gémir sous une même loi de
souffrance; dans cette fraternité des larmes, elle ne pouvait
distinguer ceux qui ont une âme de ceux auxquels nous n'en accordons
pas. La pierre seule la laissait insensible; et encore, par les rudes
gelées de janvier, elle songeait à ces pauvres cailloux qui devaient
avoir si froid sur les grands chemins. Elle s'était attachée aux
bêtes, comme nous nous attachons aux aveugles et aux muets, parce
qu'ils ne voient ni n'entendent. Elle allait chercher les plus
misérables des créatures, par besoin d'aimer beaucoup.
Certes, elle n'avait pas la sotte idée de croire un homme caché sous
la peau d'un âne ou d'un loup; ce sont là d'absurdes inventions
pouvant venir à un philosophe, mais peu faites pour la tête blonde
d'une petite fille. Voilà encore un parfait égoïste, le sage qui a
déclaré aimer les bêtes parce que les bêtes sont des hommes déguisés!
Pour elle, Dieu merci! elle croyait les bêtes des bêtes complètes.
Elle les aimait naïvement, songeant qu'elles vivent, qu'elles sentent
la joie et la douleur comme nous. Elle les traitait en soeurs, tout en
comprenant la différence qui existe entre leur être et le nôtre, mais
en se disant aussi que Dieu, leur ayant donné la vie, les a faites
pour être consolées.
Lorsque l'aimable Primevère monta sur le trône, voyant qu'elle ne
pouvait faire oeuvre de charité en travaillant au bonheur de son
peuple, elle prit la résolution de travailler à celui des bêtes de son
royaume. Puisque les hommes se déclaraient parfaitement heureux, elle
se consacrait à la félicité des insectes et des lions. Ainsi elle
apaisait son besoin d'aimer.
Il faut le dire, si la concorde régnait dans les villes, il n'en était
pas de même dans les bois. De tous temps, Primevère avait éprouvé de
douloureux étonnements à voir la guerre éternelle que se livrent entre
elles les créatures. Elle ne pouvait s'expliquer l'araignée buvant le
sang de la mouche, l'oiseau se nourrissant de l'araignée. Un de ses
plus pesants cauchemars consistait à voir, par les mauvaises nuits
d'hiver, une sorte de ronde effrayante, un cercle immense emplissant
les cieux; ce cercle était formé de tous les êtres placés à la file,
se dévorant les uns les autres; il tournait sans cesse, emporté dans
la furie du terrible festin. L'épouvante mettait au front de l'enfant
une sueur froide, lorsqu'elle comprenait que ce festin ne pouvait
finir, que les êtres tourneraient ainsi éternellement, au milieu de
cris d'agonie.
Mais c'était là un rêve pour elle; la chère fillette n'avait pas
conscience de la loi fatale de la vie, qui ne peut être sans la mort.
Elle croyait au pouvoir souverain de ses larmes.
Voici le beau projet qu'elle forma, dans son innocence et sa bonté,
pour le plus grand bonheur des bêtes de son royaume.
A peine maîtresse du pouvoir, elle fit publier à son de trompe, aux
carrefours de chaque forêt, dans les basses-cours et sur les places
des grandes villes, que toute bête se sentant lasse du métier de
vagabond trouverait un asile sûr à la cour de l'aimable Primevère. En
outre, disait la proclamation, les pensionnaires, instruits dans l'art
difficile d'être heureux, selon les lois du coeur et de la raison,
jouiraient d'une nourriture abondante, exempte de larmes. Comme
l'hiver appréciait, les repas devenant rares, des loups maigres, des
insectes frileux, tous les animaux domestiques de la contrée, les
chats et les chiens errants, enfin cinq à six douzaines de bêtes
fauves curieuses se rendirent à l'appel de la jeune reine.
Elle les logea commodément dans un grand hangar, leur donnant mille
douceurs les plus nouvelles pour eux. Son système d'éducation était
simple comme son âme; il consistait à beaucoup aimer ses élèves, leur
prêchant d'exemple un amour mutuel. Elle fit construire pour chacun
d'eux une cellule semblable, sans se soucier de leurs différences de
nature, les pourvut de bonnes couches de paille et de bruyère, d'auges
propres et à hauteur convenable, de couvertures en hiver, de branches
de feuillage en été. Le plus possible, elle voulait les amener à
oublier leur vie vagabonde, aux joies cuisantes; aussi avait-elle,
bien à regret, fait entourer le hangar de fortes grilles, pour aider à
la conversion, en mettant une barrière entre l'esprit de révolte des
bêtes du dehors et les excellentes dispositions de ses disciples.
Matin et soir, elle les visitait, les réunissait dans une salle
commune, où elle les caressait, chacune selon le mérite. Elle ne leur
tenait pas elle-même de longs discours, mais les excitait à des
discussions amicales, sur des cas délicats de fraternité et
d'abnégation, encourageant les orateurs bien pensants, réprimandant
avec bonté ceux qui élevaient un peu trop la voix. Son but était de
les confondre peu à peu en un même peuple; elle espérait faire perdre
à chaque espèce sa langue et ses habitudes, les conduire toutes
insensiblement à une unité universelle, en brouillant pour elles, par
un continuel contact, leurs diverses façons de voir et d'entendre.
Ainsi elle posait les faibles sous les pattes des forts, elle amenait
à converser entre eux la cigale, au cri aigre, et le taureau, ronflant
à pleins naseaux; elle logeait à côté des lévriers les lièvres, et les
renards, au beau milieu des poules. Mais la mesure qu'elle pensa la
plus habile fut de servir dans les écuelles de tous une même
nourriture. Cette nourriture ne pouvant être ni chair ni poisson,
l'ordinaire se composa pour chacun d'une écuelle de lait par jour,
plus ou moins profonde, selon l'appétit du pensionnaire.
Tout se trouvant réglé de la sorte, l'aimable Primevère attendit les
résultats. Ils ne pouvaient manquer d'être bons, pensait-elle, puisque
les moyens employés étaient excellents en eux-mêmes. Les hommes de son
royaume se déclaraient de plus en plus heureux, se fâchant dès qu'un
philanthrope cherchait à leur démontrer leur misère. Les bêtes, au
contraire, avouaient leur malheur et travaillaient à se donner une
félicité parfaite. L'aimable Primevère, à cette époque, se trouvait
être sans aucun doute la meilleure, la plus satisfaite des reines.
Médéric n'en savait pas plus long sur le Royaume des Heureux. Son ami
le bouvreuil lui avait fait entendre qu'il s'était envolé, un beau
matin, du hangar hospitalier, sans lui confier la raison de cette
fuite inexplicable. Franchement, ce bouvreuil devait être un méchant
garnement, n'aimant pas le lait, préférant le soleil et les ronces.