Je repris mon panier, je me mis gravement à chercher l'herbe la moins
humide. Léon me suivait, suivi lui-même d'Antoinette et de ses
amoureux. Nous fîmes ainsi le tour de l'île. Revenu à notre point de
départ, je m'assis, décidé à ne pas chercher davantage. Antoinette fit
encore quelques pas, parut hésiter, puis revint se placer en face de
moi. Nous étions au nord, elle ne songeait point à aller au midi.
Alors Léon trouva le site charmant et jura que je ne pouvais mieux
choisir.
Je ne sais comment cela se fit, les paniers se trouvèrent côte à côte,
les provisions se mêlèrent si parfaitement, lorsqu'on les étala sur
l'herbe, que nous ne pûmes jamais reconnaître chacun notre bien. Il
nous fallut avoir une seule nappe. Par esprit de justice, nous
partageâmes tous les mets.
Les deux amoureux s'étaient empressés de prendre place aux côtés de la
jeune femme. Ils prévenaient ses désirs. Pour un morceau qu'elle
demandait, elle en recevait régulièrement deux. Elle mangeait
d'ailleurs de grand appétit.
Léon, au contraire, mangeait peu, nous regardant dévorer. Forcé de
s'asseoir près de moi, il se taisait, il m'adressait un regard
moqueur, chaque fois qu'Antoinette souriait à ses voisins. Comme elle
prenait des deux côtés, elle tendait les mains, à droite et à gauche,
avec une égale complaisance, remerciant chaque fois de sa voix douce.
Ce que voyant, il me faisait de grands signes que je ne comprenais
point.
Décidément, la jeune femme était, ce jour-là, d'une coquetterie
désespérante. Les pieds repliés sous ses jupes, elle disparaissait
presque dans l'herbe; un poète l'eût volontiers comparée à une grande
fleur qui aurait eu le don du regard et du sourire. Elle, si naturelle
d'ordinaire, avait des mouvements mutins, des minauderies dans la voix
que je ne lui connaissais pas. Les amoureux, confus de ses bonnes
paroles, se regardaient d'un air triomphant. Moi, étonné de cette
coquetterie soudaine; voyant par instant la maligne rire sous cape, je
me demandais lequel de nous transformait cette fille simple en rusée
commère.
Le gazon commençait à se dégarnir. On riait plus qu'on ne parlait.
Léon changeait de place à chaque instant, ne se trouvant bien à
aucune. Comme il avait repris son air méchant, je craignis un discours
et je suppliai du regard notre compagne de me pardonner un ami aussi
maussade. Mais elle était fille vaillante: un philosophe de vingt ans,
tout sérieux qu'il fût, ne la déconcertait pas.
--Monsieur, dit-elle à Léon, vous êtes triste, notre gaieté paraît
vous être importune. Je n'ose plus rire.
--Riez, riez, madame, répondit-il. Si je me tais, c'est que je ne sais
point, comme ces messieurs, trouver de ces belles choses qui vous
mettent en joie.
--Est-ce dire que vous n'êtes pas flatteur? Mais parlez vite, alors.
Je vous écoute, je veux de grosses vérités.
--Les femmes ne les aiment pas, madame. D'ailleurs, lorsqu'elles sont
jeunes et belles, quel mensonge peut-on leur faire qui ne soit vrai?
--Allons, vous le voyez, vous êtes un courtisan comme les autres.
Voilà que vous me forcez à rougir. Lorsque nous sommes absentes, vous
nous déchirez à belles dents, messieurs les hommes; mais que la
moindre de nous paraisse, vous n'avez pas de saluts assez profonds,
pas de phrases assez tendres. C'est de l'hypocrisie, cela! Moi, je
suis franche, je dis: Les hommes sont méchants, ils ne savent pas
aimer. Voyons, monsieur, soyez franc à votre tour. Que dites-vous des
femmes?
--Ai-je toute liberté?
--Certainement.
--Vous ne vous fâcherez pas?
--Eh! non, je rirai plutôt.
Léon se posa en orateur. Comme je connaissais le discours, l'ayant
entendu plus de cent fois, je me récréai, pour le supporter, à jeter
de petits cailloux dans la Seine.
--Lorsque Dieu, dit-il, s'aperçut qu'il manquait un être à sa
création, ayant employé toute la fange, il ne sut où prendre la
matière nécessaire pour réparer son oubli. Il lui fallut s'adresser
aux créatures; il reprit à chaque animal un peu de sa chair, et de ces
emprunts faits au serpent, à la louve, au vautour, il créa la femme.
Aussi, les sages qui ont connaissance de ce fait, omis dans la Bible,
ne s'étonnent-ils pas en voyant la femme fantasque, sans cesse en
proie à des humeurs contraires, fidèle image des éléments divers qui
la composent. Chaque être lui a donné un vice; le mal épars dans la
création s'est réuni en elle; de là ses caresses hypocrites, ses
trahisons, ses débauches...
On eût dit que Léon récitait une leçon. Il se tut, cherchant la suite.
Antoinette applaudit.
--Les femmes, reprit l'orateur, naissent légères et coquettes, comme
elles naissent brunes ou blondes. Elles se livrent par égoïsme, peu
soucieuses de choisir selon le mérite. Un homme est fat, il a la
beauté régulière des sots: elles vont se le disputer. Qu'il soit
simple et affectueux, qu'il se contente d'être homme d'esprit, sans le
crier sur les toits, elles ne sauront même pas s'il existe. En toutes
choses, il leur faut des joujoux qui brillent: jupes de soie, colliers
d'or, pierreries, amants peignés et fardés. Quant aux ressorts de
l'amusante machine, peu leur importe qu'ils fonctionnent bien ou mal.
Elles n'ont pas charge d'âmes. Elles se connaissent en cheveux noirs,
en lèvres amoureuses, mais elles sont ignorantes des choses du coeur.
C'est ainsi qu'elles se jettent dans les bras du premier niais venu,
confiantes en sa grande mine. Elles l'aiment, parce qu'il leur plaît;
il leur plaît, parce qu'il leur plaît. Un jour, le niais les bat.
Alors elles crient au martyre, elles se désolent, disant qu'un homme
ne peut toucher à un coeur sans le briser. Les folles, que ne
cherchent-elles la fleur d'amour où elle fleurit!
Antoinette applaudit de nouveau. Le discours, tel que je le
connaissais, s'arrêtait là. Léon l'avait prononcé tout d'un trait,
comme ayant hâte de le finir. La dernière phrase dite, il regarda la
jeune femme et parut rêver. Puis, ne déclamant plus, il ajouta:
--Je n'ai eu qu'une bonne amie. Elle avait dix ans, et moi douze. Un
jour elle me trompa pour un gros dogue qui se laissait tourmenter sans
jamais montrer les dents. Je pleurai beaucoup, je jurai de ne plus
aimer. J'ai tenu ce serment. Je n'entends rien aux femmes. Si
j'aimais, je serais jaloux et maussade; j'aimerais trop, je me ferais
haïr; on me tromperait, et j'en mourrais.
Il se tut, les yeux humides, tâchant vainement de rire. Antoinette ne
raillait plus; elle l'avait écouté, toute sérieuse; puis, s'écartant
de ses voisins, regardant Léon en face, elle vint poser la main sur
son épaule,
--Vous êtes un enfant, lui dit-elle simplement.
V
Un dernier rayon qui glissait sur la rivière, la changeait en un ruban
d'or et de moire. Nous attendions la première étoile pour descendre le
courant à la fraîcheur du soir. Les paniers avaient été reportés dans
la barque. Nous nous étions couchés dans l'herbe, à l'aventure, chacun
selon son gré.
Antoinette et Léon s'étaient placés sous un grand églantier, qui
allongeait ses bras au-dessus de leurs têtes. Les branches vertes les
cachaient à demi; comme ils me tournaient le dos, je ne pouvais voir
s'ils riaient ou s'ils pleuraient. Ils parlaient bas, paraissait se
quereller. Moi, j'avais choisi un petit tertre, semé d'une herbe fine;
paresseusement étendu, je voyais à la fois le ciel et la pelouse où se
posaient mes pieds. Les deux galants, appréciant sans doute le charme
de mon attitude, étaient venus se coucher, l'un à ma gauche, l'autre à
ma droite.
Ils abusaient de leur position pour me parler tous deux à la fois.
Celui qui se trouvait à ma gauche, me touchait légèrement au bras,
lorsqu'il voyait que je ne l'écoutais plus.
--Monsieur, me disait-il, j'ai rarement rencontré une femme plus
capricieuse que mademoiselle Antoinette. Vous ne sauriez croire comme
sa tête tourne au moindre souffle. Pour citer un exemple, lorsque nous
vous avons rencontrés, ce matin, nous allions dîner à deux lieues
d'ici. A peine aviez-vous disparu, qu'elle nous a fait revenir sur nos
pas; la contrée lui plaisait, disait-elle. C'est à perdre l'esprit.
Moi, j'aime les choses qui s'expliquent.
Celui qui était à ma gauche disait en même temps, me forçant aussi à
l'écouter:
--Monsieur, je désire depuis ce matin vous parler en particulier. Nous
croyons, mon compagnon et moi, vous devoir des explications. Nous
avons remarqué votre grande amitié pour mademoiselle Antoinette, et
nous regrettons vivement de vous gêner dans vos projets, Si nous
avions connu votre amour une semaine plus tôt, nous nous serions
retirés, pour ne pas causer le moindre chagrin à un galant homme;
mais, aujourd'hui, il est un peu tard: nous ne nous sentons plus la
force du sacrifice. D'ailleurs, je veux être franc: Antoinette m'aime.
Je vous plains, et je me mets à votre disposition.
Je me hâtai de le rassurer. Mais j'eus beau lui jurer que je n'avais
jamais été et que je ne serais jamais l'amant d'Antoinette, il n'en
continua pas moins à me prodiguer les plus tendres consolations. Il
lui était trop doux de penser qu'il m'avait volé ma maîtresse.
L'autre, fâché de l'attention accordée à son camarade, se pencha vers
moi. Pour m'obliger à prêter l'oreille, il me fit une grosse
confidence.
--Je veux être franc avec vous, me dit-il: Antoinette m'aime. Je
plains sincèrement ses autres adorateurs.
A ce moment, j'entendis un bruit singulier; il partait du buisson sous
lequel Léon et Antoinette s'abritaient. Je ne sus si c'était un baiser
ou le petit cri d'une fauvette effarouchée.
Cependant, mon voisin de droite avait surpris mon voisin de gauche me
disant qu'Antoinette l'aimait. Il se souleva, le regarda d'un air
menaçant. Je me laissai glisser entre eux, je gagnai sournoisement une
haie derrière laquelle je me blottis. Alors, ils se trouvèrent face à
face.
Ma broussaille était admirablement choisie. Je voyais Antoinette et
Léon, sans entendre toutefois leurs paroles. Ils se querellaient
toujours; seulement, ils paraissaient plus près l'un de l'autre. Quant
aux amoureux, ils se trouvaient au-dessus de moi, et je pus suivre
leur dispute. La jeune femme leur tournant le dos, ils étaient furieux
tout à leur aise.
--Vous avez mal agi, disait l'un; voici deux jours que vous auriez dû
vous retirer. N'avez-vous pas l'esprit de le voir? c'est moi
qu'Antoinette préfère.
--En effet, répondit l'autre, je n'ai point cet esprit-là. Mais vous
avez la sottise, vous, de prendre comme vous appartenant les sourires
et les regards qu'on m'adresse.
--Soyez certain, mon pauvre monsieur, qu'Antoinette m'aime.
--Soyez certain, mon heureux monsieur, qu'Antoinette m'adore.
Je regardai Antoinette. Décidément, il n'y avait pas de fauvette dans
le buisson.
--Je suis las de tout ceci, reprit l'un des soupirants. N'êtes-vous
pas de mon avis, il est temps que l'un de nous disparaisse?
--J'allais vous proposer de nous couper la gorge, répondit l'autre.
Ils avaient élevé la voix; ils gesticulaient, se levant, s'asseyant
dans leur colère. La jeune femme, distraite par le bruit croissant de
la querelle, tourna la tête. Je la vis s'étonner, puis sourire. Elle
attira sur les deux jeunes gens l'attention de Léon, auquel elle dit
quelques mots qui le mirent en gaieté.
Il se leva, s'approchant de la rive, entraînant sa compagne. Ils
étouffaient leurs éclats de rire et marchaient en évitant de faire
rouler les pierres. Je pensai qu'ils allaient se cacher, pour se faire
chercher ensuite.
Les deux galants criaient plus fort; faute d'épées, ils préparaient
leurs poings. Cependant, Léon avait gagné la barque; il y fit entrer
Antoinette, et se mit à en dénouer tranquillement l'amarre; puis, il y
sauta lui-même.
Comme l'un des amoureux allait lever le bras sur l'autre, il vit le
canot au milieu de la rivière. Stupéfait, oubliant de frapper, il le
montra à son compagnon.
--Eh bien! eh bien! cria-t-il en courant à la rive, que veut dire
cette plaisanterie?
On m'avait parfaitement oublié derrière ma broussaille. Le bonheur et
le malheur rendent égoïste. Je me levai.
--Messieurs, dis-je aux pauvres garçons béants et effarés, vous
souvient-il de certaine fable? Cette plaisanterie veut dire ceci: On
vous vole Antoinette, que vous pensiez m'avoir volée.
--La comparaison est galante! me cria Léon. Ces messieurs sont des
larrons et madame est un....
Madame l'embrassait. Le baiser étouffa le vilain mot.
--Frères, ajoutai-je en me tournant vers mes compagnons de naufrage,
nous voici sans vivres et sans toit pour abriter nos têtes. Bâtissons
une hutte, vivons de baies sauvages, en attendant qu'il plaise à un
navire de nous venir tirer de notre île déserte.