Nous étions enfin sortis des haies. La Seine coulait à nos pieds; sur
l'autre rive, un village mirait ses pieds dans la rivière. Nous nous
trouvions en pays de connaissance; maintes fois nous avions rôdé dans
les îles qui descendaient au fil de l'eau.
Après un long repos sous un chêne voisin, Léon me déclara qu'il
mourait de faim et de soif. J'allais lui déclarer que je mourais de
soif et de faim. Alors nous tînmes conseil. La décision fut touchante
d'unanimité: nous devions nous rendre au village; là, nous procurer un
grand panier; ce panier serait convenablement empli de plats et de
bouteilles; enfin tous trois, le panier et nous, nous gagnerions l'île
la plus verte.
Vingt minutes après, nous n'avions plus qu'à trouver un canot. Je
m'étais obligeamment chargé de la corbeille; je dis corbeille, et le
terme est encore modeste. Léon marchait en avant, demandant une barque
à chaque pêcheur. Les barques étaient toutes en campagne. J'allais
proposer à mon compagnon de dresser notre table sur le continent,
lorsqu'on nous indiqua un loueur qui peut-être nous contenterait.
Le loueur habitait, au bout du village, une cabane bâtie à l'angle de
deux rues. Or, il arriva qu'en tournant cet angle, nous nous trouvâmes
de nouveau en face de mademoiselle Antoinette, suivie de ses deux
amoureux. L'un, comme moi, pliait sous le poids d'un énorme panier;
l'autre, comme Léon, avait l'air effaré d'un homme en quête de quelque
objet introuvable. J'eus un regard de pitié pour le pauvre diable qui
suait, tandis que Léon parut me remercier d'avoir accepté un fardeau
qui fit rire un peu méchamment la jeune femme.
Le loueur fumait, debout sur le seuil de sa porte.
Depuis cinquante ans, il avait vu des milliers de couples lui venir
emprunter ses rames pour gagner le désert. Il aimait ces blondes
amoureuses qui, parties les fichus empesés, revenaient, un peu
chiffonnées, les rubans en grand désordre. Il leur souriait au retour,
lorsqu'elles le remerciaient de ses barques qui connaissaient si bien
et gagnaient d'elles-mêmes les îles aux herbes les plus hautes.
Le brave homme vint à nous, en apercevant nos paniers.
--Mes enfants, nous dit-il, je n'ai plus qu'un canot. Que ceux qui ont
trop faim aillent s'attabler là-bas, sous les arbres.
Cette phrase était, certes, très-maladroite: on n'avoue jamais devant
une femme qu'on a trop faim. Nous nous faisions, indécis, n'osant plus
refuser la barque. Antoinette, toujours railleuse, eut cependant pitié
de nous.
--Ces messieurs, dit-elle en s'adressant à Léon, nous ont déjà cédé le
pas ce matin; nous le leur cédons à notre tour.
Je regardai mon philosophe. Il hésitait, il balbutiait, comme
quelqu'un qui n'ose dire sa pensée. Quand il vit mes yeux se fixer sur
lui:
--Mais, dit-il vivement, le dévouement n'a que faire ici: un seul
canot peut nous suffire. Ces messieurs nous déposeront dans la
première île venue, et nous reprendront au retour. Acceptez-vous cet
arrangement, messieurs?
Antoinette répondit qu'elle acceptait. Les paniers furent
soigneusement déposés au fond de la barque. Je me plaçai tout contre
le mien, le plus loin possible des rames. Antoinette et Léon, ne
pouvant sans doute faire autrement, s'assirent côte à côte, sur le
banc resté libre. Quant aux deux amoureux, luttant toujours de bonne
humeur et de galanterie, ils saisirent les rames dans un fraternel
accord.
Ils gagnèrent le courant. Là, comme ils maintenaient la barque, la
laissant descendre au fil de l'eau, mademoiselle Antoinette prétendit
qu'en amont de la rivière les îles étaient plus désertes et plus
ombreuses. Les rameurs se regardèrent, désappointés; ils firent
tourner le canot, ils remontèrent péniblement, luttant contre le flot
rapide en cet endroit. Il est une tyrannie bien lourde et bien douce:
c'est le désir d'un tyran aux lèvres roses, qui peut, dans un de ses
caprices, demander le monde et le payer d'un baiser.
La jeune femme s'était penchée, plongeant sa main dans l'eau. Elle
l'en retirait toute pleine; puis, rêveuse, semblait compter les perles
qui s'échappaient de ses doigts. Léon la regardait faire, se taisant,
mal à l'aise de se sentir aussi près d'une ennemie. Il ouvrit deux
fois les lèvres, sans doute pour dire quelque sottise; mais il les
referma vite, voyant que je souriais. D'ailleurs, ni lui ni elle ne
paraissaient faire grand cas de leur voisinage. Ils se tournaient même
un peu le dos.
Antoinette, las de mouiller ses dentelles, me parla de son chagrin de
la veille. Elle me dit s'être consolée. Mais elle était encore bien
triste. Aux jours d'été, elle ne pouvait vivre sans amour. Elle ne
savait que faire en attendant l'automne.
--Je cherche un nid, ajouta-t-elle. Je le veux tout de soie bleue. On
doit aimer plus longtemps, lorsque meubles, tapis et rideaux ont la
couleur du ciel. Le soleil se tromperait, s'y oublierait le soir,
croyant se coucher dans une nue. Mais je cherche en vain. Les hommes
sont des méchants.
Nous étions arrivés en face d'une île. Je dis aux rameurs de nous y
descendre. J'avais déjà un pied à terre, lorsque Antoinette se récria,
trouvant l'île laide et sans feuillages, déclarant qu'elle ne
consentirait jamais à nous abandonner sur un pareil rocher. Léon
n'avait pas bougé de son banc. Je repris ma place, nous continuâmes à
monter.
La jeune femme, avec une joie d'enfant, se mit à décrire le nid
qu'elle rêvait. La chambre devait être carrée; le plafond, haut et
voûté. La tapisserie des murs serait blanche, semée de bluets liés en
gerbe par un bout de ruban. Aux quatre angles, il y aurait des
consoles chargées de fleurs; au milieu, une table, également couverte
de fleurs. Puis, un sopha, petit, pour que deux personnes assises y
tiennent à peine, en se pressant beaucoup; pas de glace qui égare le
regard dans une coquetterie égoïste; des tapis et des rideaux
très-épais, pour étouffer le bruit des baisers. Fleurs, sopha, tapis,
rideaux, seraient bleus. Elle mettrait une robe bleue, et n'ouvrirait
pas la fenêtre, les jours où le ciel aurait des nuages.
Je voulus à mon tour orner un peu la chambre. Je parlai de cheminée,
de pendule, d'armoire.
--Mais, me dit-elle étonnée, on ne se chaufferait pas, on n'aurait que
faire de l'heure. Je trouve votre armoire ridicule. Me croyez-vous
assez sotte pour traîner nos misères dans mon nid. J'y voudrais vivre
libre, insouciante, non pas toujours, mais quelques bonnes heures,
chaque soir d'été. Les hommes, s'ils devenaient anges, se
fatigueraient de Dieu lui-même. Je sais ce qu'il en est. C'est moi qui
aurais la clef du paradis dans la poche.
Une seconde île verdoyait devant nous, Antoinette battit des mains.
C'était bien le plus charmant petit désert qu'un Robinson pût rêver à
vingt ans. La rive, un peu haute, était bordée de grands arbres, entre
lesquels les églantiers et les herbes luttaient de croissance. Un mur
impénétrable se bâtissait là chaque printemps, mur de feuilles, de
branches, de mousses, qui se grandissait encore en se mirant dans
l'eau. Au dehors, un rempart de rameaux enlacés; au dedans, on ne
savait. Cette ignorance des clairières, ce large rideau de verdure qui
tremblait au vent, sans jamais s'écarter, faisaient de l'île une
retraite mystérieuse, que le passant des rives voisines peuplait
volontiers des blanches filles de la rivière.
Nous tournâmes longtemps autour de cet énorme bouquet de feuillage,
avant de trouver un port. Il semblait ne vouloir pour habitants que
les oiseaux libres. Enfin, sous une grande broussaille s'avançant
au-dessus de l'eau, nous pûmes prendre pied. Antoinette nous regarda
descendre. Elle allongeait la tête, essayant de voir au delà des
arbres.
L'un des rameurs qui maintenait la barque en se tenant à une branche,
lâcha prise. Alors la jeune femme, se sentant emportée, tendit le
bras, et saisissant à son tour une racine. Elle s'y cramponna, appela
à son secours, et cria qu'elle ne voulait pas aller plus loin. Puis,
lorsque les rameurs eurent amarré le canot, elle sauta sur le gazon et
vint à nous, toute vermeille de son exploit.
--Soyez sans crainte, messieurs, nous dit-elle, je ne veux pas vous
gêner; s'il vous plaît d'aller au nord, nous irons au midi.