III

Le magicien battit une fantaisie entraînante sur la grosse caisse. La

bayadère se pendit à une cloche et accompagna.

Le peuple hésitait. Un âne savant jouant aux cartes offre un vif

intérêt; un hercule soulevant des poids de cent livres est un

spectacle dont on ne saurait se lasser; on ne peut nier non plus

qu'une géante demi-nue ne soit faite pour distraire agréablement tous

les âges. Mais voir Celle qui vous aime, voilà bien la chose dont on

se soucie le moins, et qui ne promet pas la plus légère émotion.

Moi, j'avais écouté avec ferveur l'appel de l'homme à la grande robe.

Ses promesses répondaient au désir de mon coeur; je voyais une

Providence dans le hasard qui venait de diriger mes pas. Ce misérable

grandit singulièrement à mes yeux, de tout l'étonnement que

j'éprouvais à l'entendre lire mes secrètes pensées. Il me sembla le

voir fixer sur moi des regards flamboyants, battant la grosse caisse

avec une furie diabolique, me criant d'entrer d'une voix plus haute

que celle de la cloche.

Je posais le pied sur la première planche, lorsque je me sentis

arrêté. M'étant tourné, je vis au pied de l'estrade un homme me

retenant par mon vêtement. Cet homme était grand et maigre; il avait

de larges mains couvertes de gants de fil plus larges encore, et

portait un chapeau devenu rouge, un habit noir blanchi aux coudes, et

de déplorables culottes de Casimir, jaunes de graisse et de boue. Il

se plia en deux, dans une longue et exquise révérence, puis, d'une

voix flûtée, me tint ce discours:

--Je suis fâché, monsieur, qu'un jeune homme bien élevé donne un

mauvais exemple à la foule. C'est une grande légèreté que d'encourager

dans son impudence ce coquin spéculant sur nos mauvais instincts; car

je trouve profondément immorales ces paroles criées en plein vent, qui

appellent filles et garçons à une débauche du regard et de l'esprit.

Ah! monsieur, le peuple est faible. Nous avons, nous les hommes rendus

forts par l'instruction, nous avons, songez-y, de graves et impérieux

devoirs. Ne cédons pas à de coupables curiosités, soyons dignes en

toutes choses. La moralité de la société dépend de nous, monsieur.

Je l'écoutai parler. Il n'avait pas lâché mon vêtement et ne pouvait

se décider à achever sa révérence. Son chapeau à la main, il

discourait avec un calme si complaisant, que je ne songeai pas à me

fâcher. Je me contentai, quand il se tut, de le regarder en face, sans

lui répondre. Il vit une question dans ce silence.

--Monsieur, reprit-il avec un nouveau salut, monsieur, je suis l'Ami

du peuple, et j'ai pour mission le bonheur de l'humanité.

Il prononça ces mots avec un modeste orgueil, en se grandissant

brusquement de toute sa haute taille. Je lui tournai le dos et montai

sur l'estrade. Avant d'entrer, comme je soulevais le pan de toile, je

le regardai une dernière fois. Il avait délicatement pris de sa main

droite les doigts de sa main gauche, cherchant à effacer les plis de

ses gants qui menaçaient de le quitter.

Puis, croisant les bras, l'Ami du peuple contempla la bayadère avec

tendresse.

Contes à Ninon · 第 28 / 70 题