Hier, je l'ai cherchée sur un champ de foire. Il y avait fête au
faubourg, et le peuple endimanché montait bruyamment par les rues.
On venait d'allumer les lampions. L'avenue, de distance en distance,
était ornée de poteaux jaunes et bleus, garnis de petits pots de
couleur, où brûlaient des mèches fumeuses que le vent effarait. Dans
les arbres, vacillaient des lanternes vénitiennes. Des baraques en
toile bordaient les trottoirs, laissant traîner dans le ruisseau les
franges de leurs rideaux rouges. Les faïences dorées, les bonbons
fraîchement peints, le clinquant des étalages, miroitaient à la
lumière crue des quinquets.
Il y avait dans l'air une odeur de poussière, de pain d'épices et de
gaufres à la graisse. Les orgues chantaient; les paillasses enfarinés
riaient et pleuraient sous une grêle de soufflets et de coups de pied.
Une nuée chaude pesait sur cette joie.
Au-dessus de cette nuée, au-dessus de ces bruits, s'élargissait un
ciel d'été, aux profondeurs pures et mélancoliques. Un ange venait
d'illuminer l'azur pour quelque fête divine, fête souverainement calme
de l'infini.
Perdu dans la foule, je sentais la solitude de mon coeur. J'allais,
suivant du regard les jeunes filles qui me souriaient au passage, me
disant que je ne reverrais plus ces sourires. Cette pensée de tant de
lèvres amoureuses, entrevues un instant et perdues à jamais, était une
angoisse pour mon âme.
J'arrivai ainsi à un carrefour, au milieu de l'avenue. A gauche,
appuyée contre un orme, se dressait une baraque isolée. Sur le devant,
quelques planches mal jointes formaient estrade, et deux lanternes
éclairaient la porte, qui n'était autre chose qu'un pan de toile
relevé en façon de rideau. Comme je m'arrêtais, un homme portant un
costume de magicien, grande robe noire et chapeau en pointe semé
d'étoiles, haranguait la foule du haut des planches.
--Entrez, criait-il, entrez, mes beaux messieurs, entrez, mes belles
demoiselles! J'arrive en toute hâte du fond de l'Inde pour réjouir les
jeunes coeurs. C'est là que j'ai conquis, au péril de ma vie, le
Miroir d'amour, que gardait un horrible Dragon. Mes beaux messieurs,
mes belles demoiselles, je vous apporte la réalisation de vos rêves.
Entrez, entrez voir Celle qui vous aime! Pour deux sous Celle qui vous
aime!
Une vieille femme, vêtue en bayadère, souleva le pan de toile. Elle
promena sur la foule un regard hébété; puis, d'une voix épaisse:
--Pour deux sous, cria-t-elle, pour deux sous Celle qui vous aime!
Entrez voir Celle qui vous aime!