II

Hier, je l'ai cherchée sur un champ de foire. Il y avait fête au

faubourg, et le peuple endimanché montait bruyamment par les rues.

On venait d'allumer les lampions. L'avenue, de distance en distance,

était ornée de poteaux jaunes et bleus, garnis de petits pots de

couleur, où brûlaient des mèches fumeuses que le vent effarait. Dans

les arbres, vacillaient des lanternes vénitiennes. Des baraques en

toile bordaient les trottoirs, laissant traîner dans le ruisseau les

franges de leurs rideaux rouges. Les faïences dorées, les bonbons

fraîchement peints, le clinquant des étalages, miroitaient à la

lumière crue des quinquets.

Il y avait dans l'air une odeur de poussière, de pain d'épices et de

gaufres à la graisse. Les orgues chantaient; les paillasses enfarinés

riaient et pleuraient sous une grêle de soufflets et de coups de pied.

Une nuée chaude pesait sur cette joie.

Au-dessus de cette nuée, au-dessus de ces bruits, s'élargissait un

ciel d'été, aux profondeurs pures et mélancoliques. Un ange venait

d'illuminer l'azur pour quelque fête divine, fête souverainement calme

de l'infini.

Perdu dans la foule, je sentais la solitude de mon coeur. J'allais,

suivant du regard les jeunes filles qui me souriaient au passage, me

disant que je ne reverrais plus ces sourires. Cette pensée de tant de

lèvres amoureuses, entrevues un instant et perdues à jamais, était une

angoisse pour mon âme.

J'arrivai ainsi à un carrefour, au milieu de l'avenue. A gauche,

appuyée contre un orme, se dressait une baraque isolée. Sur le devant,

quelques planches mal jointes formaient estrade, et deux lanternes

éclairaient la porte, qui n'était autre chose qu'un pan de toile

relevé en façon de rideau. Comme je m'arrêtais, un homme portant un

costume de magicien, grande robe noire et chapeau en pointe semé

d'étoiles, haranguait la foule du haut des planches.

--Entrez, criait-il, entrez, mes beaux messieurs, entrez, mes belles

demoiselles! J'arrive en toute hâte du fond de l'Inde pour réjouir les

jeunes coeurs. C'est là que j'ai conquis, au péril de ma vie, le

Miroir d'amour, que gardait un horrible Dragon. Mes beaux messieurs,

mes belles demoiselles, je vous apporte la réalisation de vos rêves.

Entrez, entrez voir Celle qui vous aime! Pour deux sous Celle qui vous

aime!

Une vieille femme, vêtue en bayadère, souleva le pan de toile. Elle

promena sur la foule un regard hébété; puis, d'une voix épaisse:

--Pour deux sous, cria-t-elle, pour deux sous Celle qui vous aime!

Entrez voir Celle qui vous aime!

Contes à Ninon · 第 27 / 70 题