«Une troupe d'hommes armés, escortant quelque noble dame,
comme leurs paroles diffuses l'annonçaient tandis qu'inaperçu
je me tenais derrière eux, marchent très près les uns des
autres, et se disposent à passer la nuit dans le château
voisin.» JOANNA BAILLIE, _Orra_, tragédie.
Nos voyageurs étaient arrivés sur la lisière d'un bois, et ils étaient
sur le point d'en traverser le labyrinthe, ce qui était dangereux dans
ce temps-là, vu le nombre d'outlaws ou proscrits que l'oppression et la
misère avaient poussés au désespoir, et qui occupaient les forets en
bandes assez nombreuses pour défier aisément la faible police de
l'époque. Cependant, malgré l'heure avancée, Cedric et Athelstane
croyaient pouvoir ne rien craindre de ces maraudeurs, vu qu'ils étaient
accompagnés de dix serviteurs d'armes, outre Wamba et Gurth, dont le
secours était pour ainsi dire nul, l'un ayant les bras liés, l'autre
n'étant qu'un bouffon. On peut ajouter qu'en traversant ainsi la forêt
durant les ténèbres de la nuit, Cedric et Athelstane ne comptaient pas
moins sur les égards que l'on avait pour eux que sur leur caractère et
leur propre courage. Les outlaws, que la sévérité des lois sur les
forêts avaient réduits à cet état de vagabondage désespéré, étaient, la
plupart, des yeomen ou archers d'origine saxonne, et l'on pensait
généralement qu'ils respectaient les personnes et les biens de leurs
compatriotes.
Comme ils poursuivaient leur route, ils furent tout-à-coup alarmés par
les cris répétés d'individus qui appelaient au secours. Ils se rendirent
au lieu d'où venaient ces cris, et à leur grande surprise, ils
trouvèrent une litière fermée, près de laquelle se tenait une jeune
fille richement vêtue à la mode juive, et un vieillard que sa toque
jaune faisait reconnaître pour un juif, lequel allait et venait d'un air
désespéré, et se tordant les mains, comme si un grand désastre l'avait
frappé.
Athelstane et Cedric demandèrent au vieil Israélite comment il se
trouvait dans ces lieux en pareille compagnie; mais pendant quelque
temps ils n'obtinrent pour toute réponse que des invocations à tous les
patriarches de l'ancien Testament, en même temps qu'il maudissait les
fils d'Ismaël qui venaient pour les frapper. Enfin, revenu à lui-même,
Isaac d'York, car c'était notre vieil ami, expliqua aux deux Saxons
qu'il avait loué à Ashby une garde de six hommes, avec des mules pour
conduire jusqu'à Doncaster un jeune malade. Ils étaient arrivés jusque
là en sûreté; mais, informés par un bûcheron qu'une bande nombreuse
d'outlaws étaient en embuscade dans la forêt devant eux, les mercenaires
loués par Isaac avaient non seulement pris la fuite, mais encore emmené
avec eux les chevaux qui portaient la litière, et laissé le juif et sa
fille sans aucun moyen de défense ou de retraite, exposés à être pillés
et probablement assassinés par les bandits qui allaient fondre dans un
moment sur eux. «Plairait-il à vos vaillantes seigneuries, ajouta Isaac
du ton de la plus profonde humilité, de permettre à de pauvres juifs de
voyager sous votre sauve-garde? Je jure par les tables de Moïse, que
jamais faveur accordée à un enfant d'Israël depuis les jours de la
captivité n'aura été reçue avec plus de gratitude.»
«Chien de juif! dit Athelstane, dont la mémoire se rappelait les plus
légères bagatelles, et surtout les plus petites offenses, ne te
souvient-il pas comment tu t'es conduit envers nous dans la galerie, au
tournoi? Fuis ou combats les outlaws, ou compose avec eux, et n'attends
de nous ni aide, ni secours, de nous et de nos compagnons de route. Si
les outlaws ne dévalisaient que des gens comme toi, qui volent tout le
monde, je les regarderais, pour ma part, comme les personnes les plus
honnêtes.» Cedric n'approuva point la sévérité de cette réponse. «Nous
ferons mieux, dit-il à son compagnon, de leur laisser deux de nos hommes
et deux de nos chevaux, pour les mettre en état de retourner au village
voisin; cela diminuera un peu nos forces, mais avec votre vigoureuse
épée, noble Athelstane, et l'aide de celles qui nous restent, il nous
sera aisé de faire face à trente de ces renégats.»
Rowena, quelque peu alarmée en apprenant que les outlaws étaient peu
éloignés, appuya fortement l'avis de son tuteur. Mais Rébecca, quittant
soudain sa place et accourant vers le palefroi de la belle Saxonne, plia
le genou devant elle, et, à la manière orientale, baisant le pan de la
robe de Rowena, se relevant enfin et rejetant son voile en arrière, elle
la supplia au nom du dieu qu'elles adoraient toutes deux, et par cette
révélation de la loi du Sinaï, à laquelle toutes deux croyaient, d'avoir
pitié de leur détresse, et de leur permettre de voyager sous la
sauve-garde d'une aussi digne protectrice. «Ce n'est pas pour moi que
j'implore cette faveur, ajouta-t-elle, ni même pour ce vieillard, qui
est mon père. Je sais que dépouiller et maltraiter les gens de ma nation
est une peccadille, si ce n'est pas un mérite pour des chrétiens; et
qu'importe à nos yeux que ce soit dans une ville, dans les champs, ou
dans un désert? Mais c'est au nom de quelqu'un chéri d'un grand nombre
et de vous-même, que je vous supplie de permettre que nous le
transportions sans danger sous votre aile; car s'il lui arrivait
malheur, les derniers jours de votre vie seraient empoisonnés par le
regret d'un tel refus.» L'air noble et solennel avec lequel Rébecca fit
cette prière émut vivement la belle Saxonne. «Cet homme est vieux et
affaibli, dit-elle à son tuteur; la fille est jeune et belle; leur ami
est malade et en danger: tout juifs qu'ils sont, nous ne pouvons pas, en
qualité de chrétiens, les laisser dans cette extrémité. Il faudrait
décharger deux de nos mules, et répartir le bagage entre les vassaux de
notre suite. Alors, les deux mules porteront la litière, et nous
donnerons deux chevaux pour le vieillard et sa fille.
Cedric y consentit aussitôt, et Athelstane ajouta seulement la condition
que ces nouveaux compagnons se tiendraient à l'arrière-garde, «où Wamba,
dit-il, a toujours, je le présume, son bouclier de jambon pour se tenir
à l'abri de leur contact.»--«Je l'ai laissé au tournoi, répondit le
bouffon, et beaucoup de chevaliers ont été dans le même cas.»
Athelstane rougit sans oser répliquer, car il avait aussi perdu son
bouclier dans la lice de la veille; et lady Rowena, qui n'était point
fâchée de cette plaisanterie sur le courage de son brutal adorateur,
permit à Rébecca de cheminer à côté d'elle. «Il ne me siérait pas d'agir
ainsi, reprit la juive avec une noble humilité, puisque ma compagnie
pourrait attirer quelque disgrâce à ma digne protectrice.» Pendant ce
temps on déchargeait le bagage avec promptitude, car le seul nom
d'Outlaws rendait tout le monde alerte, et l'obscurité de la nuit
faisait résonner ce mot d'une manière encore plus sensible. Au milieu du
fracas, le gardeur de pourceaux fut mis bas de son cheval, opération
pendant laquelle il se plaignit à son bouffon que les cordes dont ses
bras étaient garrottés lui faisaient mal. Wamba consentit à les
relâcher; mais, soit par négligence ou avec intention, il les rattacha
avec si peu de précaution, que l'ami Gurth trouva bientôt moyen de s'en
débarrasser; et, se glissant alors dans l'épaisseur du bois, il disparut
de la troupe.
Le bruit avait été considérable et on fut quelque temps avant de
s'apercevoir de l'évasion de Gurth, car il avait été placé, pour le
reste du voyage, sous la garde d'un autre domestique et en croupe
derrière lui, et chacun pensant qu'il se trouvait avec un autre ne
remarqua point sa disparition. D'ailleurs, au moment où l'on chuchota
sur l'absence du gardeur d'animaux engraissés de glands, on s'attendait
à une attaque des outlaws, et ce n'était plus le cas de faire attention
à une pareille circonstance.
Le sentier que suivaient nos voyageurs devint si étroit qu'il était
impossible à plus de deux cavaliers d'y passer de front, et il
commençait à descendre dans un vallon, traversé par un ruisseau dont les
bords étaient crevassés, marécageux et couverts de petits saules. Cedric
et Athelstane qui marchaient à la tête de la troupe appréhendèrent le
danger d'être attaqués en cet endroit; mais ils n'avaient d'autre moyen
pour éviter le péril que de doubler le pas, ce qui était difficile sur
un terrain où les chevaux marquaient des traces profondes. Ils
avançaient un peu en désordre, et ils avaient franchi le ruisseau avec
une partie de leur suite, lorsqu'ils furent assaillis de front, par le
flanc et par derrière à la fois, avec une telle impétuosité qu'il leur
fut impossible d'opposer aucune résistance efficace. Les cris de «Dragon
blanc! Dragon blanc! Saint-Georges et l'Angleterre!» adoptés par les
assaillans comme appartenant à leurs caractères empruntés d'outlaws
saxons, se firent entendre de tous côtés; et de toutes parts aussi
accouraient des ennemis avec une telle rapidité, qu'ils semblaient
multiplier leur nombre.
Les chefs saxons furent tous les deux faits prisonniers en même temps,
et chacun avec des circonstances convenables à son caractère. Cedric, à
l'approche de l'ennemi, avait lancé sa dernière javeline, qui, mieux
dirigée que celle qui avait fait hurler le pauvre chien, cloua contre un
chêne l'individu qui se trouvait devant lui. Il fondit sur un second en
tirant son épée et le frappa avec une furie si grande et si aveugle que
son arme se brisa contre une énorme branche et qu'il fut désarmé par la
violence du coup. Il fut ainsi fait prisonnier, et arraché de son cheval
par deux ou trois des brigands qui l'environnaient. Pour Athelstane, il
partagea le même destin, car la bride de son cheval fut saisie et
lui-même démonté long-temps avant qu'il pût tirer son épée et prendre
une attitude convenable de défense. Les valets, embarrassés au milieu du
bagage, surpris et effrayés en voyant le sort de leurs maîtres,
devinrent à leur tour la proie des assaillans; tandis que Rowena, au
centre de la cavalcade, et le juif avec sa fille à l'arrière-garde,
subirent le même destin.
Aucun n'échappa à la captivité, si ce n'est Wamba qui montra dans cette
occasion beaucoup plus de courage que ceux qui prétendaient avoir plus
de bon sens. Il s'était emparé de l'épée d'un des domestiques, et il en
fit usage avec une telle vigueur, qu'il repoussa plusieurs attaques, et
voulut à diverses reprises secourir son maître; mais n'étant pas en
force, le bouffon se laissa glisser de cheval, et, à la faveur des
ténèbres et de la confusion, il s'évada du champ de bataille.
Cependant, le courageux bouffon ne se vit pas plus tôt en sûreté, qu'il
hésita s'il ne retournerait point partager le sort d'un maître auquel il
était réellement attaché. «J'ai ouï vanter les délices de la liberté, se
dit-il à lui-même, mais je voudrais bien qu'un homme sage m'apprît ce
que je puis faire de celle dont je jouis maintenant.» Comme il disait
ces mots, il s'entendit appeler par quelqu'un à voix basse. «Wamba,»
disait-on; et en même temps un chien qu'il reconnut pour être Fangs
sauta près de lui pour le lécher. «Gurth,» répondit Wamba avec la même
précaution; et immédiatement le gardeur de cochons parut devant lui.
«De quoi s'agit-il? lui dit ce dernier avec inquiétude. Que veulent dire
ces cris, ce cliquetis de lances?»--«C'est une bagatelle analogue au
temps, dit Wamba; ils sont tous prisonniers.»--«Qui, prisonniers?»
s'écria Gurth avec impatience. «Milord, milady, Athelstane, Hundibert et
Oswald.»--«Ciel! dit Gurth, comment sont-ils devenus prisonniers, et de
qui?»--«Notre maître a été trop prompt à combattre, dit le bouffon,
Athelstane ne l'a pas été assez, et personne parmi les autres n'a été
prêt. Ils sont prisonniers des casaques vertes et des masques noirs.
Tous nos hommes gisent étendus sur le gazon comme les pommes que tu
jettes à tes pourceaux; j'en rirais en vérité, si je pouvais m'empêcher
de pleurer.» Et le bouffon effectivement versa des larmes d'une sincère
douleur.
La physionomie de Gurth s'anima. «Mon ami, s'écria-t-il tu as une arme,
et ton coeur fut toujours meilleur que ton cerveau; nous ne sommes que
deux, mais une attaque soudaine de deux hommes bien résolus fera
beaucoup; suis-moi.»--«Où, et pour quel dessein?» dit le bouffon.--«Pour
délivrer Cedric.»--«Mais vous avez renoncé à son service,» reprit Wamba.
«J'y ai renoncé quand il était heureux; suis-moi.»
Comme le bouffon se disposait à obéir, un autre individu apparaissant au
milieu d'eux, leur commanda de s'arrêter. Son costume et ses armes
l'auraient fait prendre pour un de ces outlaws qui venaient d'assaillir
Cedric, car il avait comme eux un riche baudrier à son épaule, avec un
cor de chasse non moins reluisant; mais il ne portait point de masque.
Son air calme, sa voix imposante, suffirent pour que, malgré la nuit,
Wamba reconnût Locksley, le yeoman qui avait gagné le prix au tir de
l'arc, en dépit du prince Jean.
«Que signifie tout cela, dit l'archer? et qui donc s'avise de piller,
rançonner, et de faire des prisonniers dans cette forêt?»--«Vous n'avez
qu'à regarder leurs casaques, répondit Wamba, et voir s'ils ne sont pas
des enfans de maraude, car ils sont habillés comme vous, et deux pois
verts ne se ressemblent pas davantage.»--«Je le saurai bien vite, reprit
Locksley, et je vous défends, sous peine de mort, de bouger de l'endroit
où vous êtes avant mon retour. Obéissez, et vous vous en trouverez mieux
vous et vos maîtres. Cependant il faut que je me déguise entièrement
comme eux.» Il dit et ôte son baudrier avec le cor de chasse et la plume
de son casque; il remet le tout à Wamba; puis, tirant de sa poche un
masque, il s'en couvre le visage, et part en répétant ses injonctions à
Gurth et à son compagnon.
«L'attendrons-nous, ami Gurth, dit Wamba, ou bien lui laisserons-nous
ses jambes pour caution, en lui prouvant que nous en avons aussi?
D'après ma faible intelligence, il a trouvé beaucoup trop vite le
costume d'un voleur pour être lui-même un honnête homme.»--«Qu'il soit
le diable s'il veut, dit Gurth, nous ne pouvons être plus mal en
attendant son retour. S'il appartient aux outlaws, il doit avoir déjà
donné l'alarme, et nous ne pourrions ni combattre ni fuir. D'ailleurs,
j'ai eu tout récemment la preuve que les plus grands voleurs ne sont pas
toujours les hommes les plus méchans.»
Locksley revint au bout de quelques minutes. «Je les ai vus, ami Gurth,
lui dit-il; je me suis mêlé parmi eux; j'ai su qui ils sont et ce qu'ils
veulent faire. Il n'y a pas de danger qu'ils fassent aucune violence à
leurs prisonniers. Mais trois hommes ne suffisent pas pour tenter sur
eux une attaque; ce serait une folie, car ils auraient affaire à de
vigoureux champions, et ils ont placé des sentinelles pour donner
l'éveil au moindre danger. Il faut donc réunir une force capable de
triompher de leurs précautions. Vous êtes tous deux, comme je le pense,
des serviteurs fidèles de Cedric le Saxon et l'ami des libertés
anglaises: il ne sera pas dit que les secours lui manqueront; venez donc
avez moi, et rassemblons des hommes.» Il dit; il leur fit signe de le
suivre, et il entra dans le bois à grands pas, accompagné du fou et du
gardeur de pourceaux.
Wamba n'était point d'humeur à voyager long-temps en silence. «Je crois,
dit-il bas à Gurth en regardant le baudrier et le cor de chasse de
Locksley, je crois que j'ai vu gagner ce prix dernièrement.»--«Et moi,
reprit Gurth, je parierais que j'ai entendu la voix du brave archer qui
remporta ce prix, et que la lune n'a pas vieilli de plus de trois jours
depuis lors.»--«Mes braves amis, leur dit l'archer, qui, malgré leurs
réflexions faites à voix basse, les avait compris, peu vous importe en
ce moment qui je suis et ce que je suis. Si je parviens à délivrer votre
maître, vous aurez raison de me regarder comme le meilleur de vos amis.
Que j'aie tel ou tel nom, que je tire de l'arc bien ou mal, ou plus
adroitement qu'un gardeur de vaches, ou qu'il me plaise de me promener
au soleil et au clair de lune, ce sont des choses qui ne vous concernent
pas, et dont vous feriez mieux de ne pas vous occuper.»--«Nos têtes sont
dans la gueule du lion, et je ne sais comment nous pourrons nous en
tirer, murmura le fou à l'oreille de Gurth.»--«Paix! répondit ce
dernier, ne l'offense point par quelque trait de ta folie; j'ai pleine
confiance en lui.»