Une conversion.
Oui, je luttai contre moi. J'essayai de reprendre au démon du jeu ce
coeur qui ne pouvait se rassasier ni du ménage, ni de la politique, ni
des hommages vulgaires.
J'imaginai d'aimer mon mari; c'était m'y prendre un peu tard. L'estime
froide que j'avais professée pour lui jusque-là ne donnait guère de
prétextes à une passion, et lui-même ne m'aida pas dans cette tâche. Je
pensai que la religion étoufferait, noierait cette fièvre sans but et
sans cause: je fréquentai les églises, je me livrai aux pratiques les
plus minutieuses; mais je n'étais pas d'une nature mystique. Il y avait
en moi une ardeur des veines que les rosées divines n'éteignaient pas.
Je n'essayai même pas de m'intéresser à la politique. J'eusse volontiers
conspiré; j'aurais joué à l'ambition, si l'enjeu eût valu une couronne
au vainqueur, ou l'échafaud au vaincu. J'aurais suivi un bandit dans les
montagnes, et mâché les balles pour un partisan. J'avais en moi une
force, une énergie qui eût convenu également à l'héroïsme et au
brigandage! Mais la compagne d'un député constitutionnel devait faire
trop de chemin pour rencontrer un héros ou un bandit. Les exploits
d'antichambre ministérielle ne pouvaient me ravir.
Les soins du ménage, quand je m'efforçais d'en faire un calmant, me
semblaient un suicide. J'étais trop fière de souffrir, trop fière de ces
élans qui m'égaraient dans le vague pour préférer le repos absolu d'une
ménagère! Quelles tortures! quel invincible ennui j'eus à combattre! Le
jeu laisse dans le souvenir de ceux qu'il a corrompus une soif d'acides,
un besoin d'émotions rapides qui me manquaient toujours.
Quand je vis que je ne pouvais me vaincre et que j'avais assez lutté
contre moi, je songeai à mettre M. Mendez en mesure de tenir sa promesse
et à lutter contre lui.
Il ne me laissa pas le temps de lui confesser l'état de mon coeur.
--Vous avez bravement et loyalement combattu, madame; mais je vois bien
que vous ne suffirez jamais à vous guérir.
--Alors, monsieur, que prétendez-vous pour ma guérison?
--Le jeu était la distraction forcée du ménage; quand vous étiez
enfermée dans les tristes devoirs conjugaux, vous remplaciez la liberté
absente par un mouvement fébrile. Je vous rends la liberté. Je fais
plus, je vous l'impose.
--Que voulez-vous dire?
--Hélas! j'aurais peut-être agi plus sagement pour votre repos en ne
contrariant pas votre résolution lugubre, la nuit de notre rencontre.
J'en parle sans crainte, parce que je sais qu'il n'y a plus de danger.
Mais je veux réparer autant qu'il est en moi cette maladresse. Vous êtes
libre, à partir de cette heure, libre de me quitter, d'agir de toutes
façons, excepté sur un seul point: vous n'êtes plus libre de rester avec
moi.
--Alors vous me chassez!
--Dieu me préserve d'une pareille violence. J'avais pris sur vous des
droits que j'abdique. Nous nous rendions réciproquement malheureux.
Allez jouer votre jeu, laissez-moi jouer le mien, puisque nous n'avons
pas pu nous associer dans la même partie... J'ai fait quelques économies
pour vous. Soyez assez brave, assez orgueilleuse pour les accepter. Si
je vous avais laissé faire, dans quelques mois, dans quelques semaines
peut-être nous étions ruinés. Je ne veux plus qu'un pareil danger me
menace. C'est donc hors de l'Espagne que vous tenterez la chance.
--La liberté que vous m'offrez, c'est un exil.
--Non; c'est une distraction. Vous n'avez pas essayé des voyages:
goûtez-en. Si vous restiez en Espagne, il arriverait à coup sûr quelque
événement qui exposerait une fois de plus ou mon nom, ou mon honneur, ou
mon argent. Je serais obligé alors d'agir comme un mari brutal qui
invoque la loi et la force, ou bien comme un mari sans intelligence et
sans volonté, qui tend le cou et subit les malheurs qu'il pouvait
empêcher. Je m'efforce de donner à cette crise un dénoûment spirituel.
Je vais répandre le bruit que vous êtes partie pour la France,
l'Angleterre, l'Amérique même, si vous voulez, afin de recueillir une
succession. Je serai très-heureux de recevoir de vos nouvelles. Vous
emporterez la clef de cette chambre que le capitaine Lopez ne viendra
pas vous réclamer. Je m'en rapporte à votre probité de joueuse. Quand
vous vous sentirez guérie radicalement, et prête à subir la vie
régulière, j'annoncerai votre retour et j'irai au-devant de vous avec
joie. Si vous vous trouvez incorrigible, alors vous me le direz encore
pour que je puisse, sur mes économies, sur mon travail, thésauriser
votre bourse de jeu. Je tiens à ce que, partout où vous serez, vos
dettes soient exactement payées. Si, enfin, car il faut tout prévoir, la
passion sans cause et sans idéal qui vous torture rencontrait un
prétexte, ou un idéal, ne m'écrivez pas; car ces confidences sont
toujours pénibles et choquantes à faire. Renvoyez-moi seulement la clef
de votre chambre. Je saurai ce que cela veut dire. A partir de ce
jour-là, je serai veuf. Vous serez affranchie de tout scrupule et je
porterai votre deuil, en annonçant votre mort.
--Monsieur, vous êtes un honnête homme et un mari spirituel.
--C'est précisément pour rester l'un et l'autre que je prends envers moi
et envers vous ces précautions. La patience aurait pu me trahir un jour.
De cette façon-là, je puis jurer qu'elle me restera.
--J'accepte toutes les conditions, dis-je à mon mari. Je pourrais vous
laisser cette clef que vous me tendez comme un reproche, peut-être comme
une menace; mais je l'emporte comme le gage et la preuve de ma liberté.
Deux jours après, je quittais Madrid. Je vins en France. J'avais entendu
dire que les femmes, du moins, y étaient libres. Je trouvai Paris fort
ému par l'apparition d'un livre où l'on discutait les égards qu'un mari
doit aux amants de sa femme. Les théâtres étaient devenus des
succursales de modistes où le monde honnête allait prendre modèle sur le
monde qui ne l'est pas. Tout le monde jouait, mais avec avarice et sans
passion. Les femmes qui jetaient un billet de banque sur un tapis
songeaient à leurs épargnes et à payer leurs dettes. Les jeunes filles
remuaient les cartes pour trouver une dot. Les hommes jouaient à la
Bourse. J'aurais été une monstruosité, dans cette élégante cohue, où des
demi-vices suffisaient pour équilibrer des demi-vertus. Les ménages que
je pus étudier me rendirent fière de M. Mendez. En France, le mariage a
de fréquentes analogies avec mes fiançailles sur le bord du Mançanarez.
Il n'est pas besoin de se rencontrer cinq minutes pour se lier
indéfiniment; et il semble que la délicatesse des moeurs et le
raffinement tiennent surtout à unir des gens qui ne se sont jamais parlé
ni jamais vus.
Je m'ennuyai de cette société, qui n'a ni le charme austère de la vertu,
ni l'étourdissante ivresse de la corruption. Ce désordre hypocrite et
mesquin me fatigua et me révolta. Je serrai ma clef avec force. J'aurais
été désespérée de la laisser tomber au milieu de cette foule si bien
gantée. Ils se seraient mis deux ou trois pour la ramasser.
J'allais passer en Angleterre, non pas, grand Dieu, pour y trouver plus
de distraction, mais pour boire tout de suite l'ennui jusqu'à la lie,
quand, au Havre, l'idée me vint de m'embarquer sur le navire où vous
étiez déjà, mesdames et messieurs. Les voyages lointains, l'inconnu, les
dangers pouvaient me plaire, m'occuper.
--Essayons, me disais-je, de faire entrer la nature et l'infini dans ce
coeur vide.
Je ressentis un effet bizarre de ce remède. Quand je quittai l'Europe,
quand je me trouvai au milieu de l'Océan; la solitude morale dans
laquelle j'avais vécu jusque-là m'apparut plus distincte, plus
poignante. La mer a reçu la première larme que j'eusse encore versée.
Quoi! je partais, j'allais dans un monde barbare, sauvage, chercher des
émotions qui ne fussent pas les vieux penchants et les vieilles passions
de l'Europe, et personne, au départ, ne m'avait adressé d'adieux;
personne ne souffrait de mon absence; personne n'était avec moi pour
partager mes dangers, pour m'embrasser devant la mort, si le vaisseau
qui me portait devait s'engloutir.
Les amours humaines que j'avais traversées et coudoyées m'avaient
éloignée de l'amour. La solitude de l'Océan m'initia tout à coup. Ah!
vous ne savez pas ce que j'ai dévoré d'angoisses, ce que j'ai souffert
d'insomnies pendant les longues nuits de la traversée. Je me sentais
inutile sous le ciel; je me disais que cette flamme de mon coeur me
dévorerait vainement, et que je ne trouverais peut-être jamais l'emploi
de ces facultés précieuses que j'avais trompées jusque-là par le jeu et
par les superstitions. Je pensais à ma mère, qui se mourait peut-être au
fond d'un couvent d'Espagne, et je me sentais des tendresses de fille et
des ardeurs maternelles.
--Elle me pleure! m'écriais-je. Ah! si j'avais des enfants à pleurer et
à attendre!
Mon mari ne se doute guère du supplice auquel il m'a condamnée. S'il
m'était apparu tout à coup, je me serais jetée dans ses bras, en le
conjurant de m'aimer. Le devoir me luisait comme un mirage; je trouvais
des joies dans le sacrifice, dans l'immolation de tous mes instincts, au
bonheur d'une famille, à la gloire d'un ménage.
Un jour, vous vous le rappelez, des matelots qui jouaient se prirent de
querelle, et, pour une misérable question de carte, s'assassinèrent
entre eux. J'étais là, j'avais suivi la partie, je vis tirer les
couteaux et je vis jaillir le sang. La passion du jeu m'apparut dans sa
manifestation la plus grossière, la plus naïve, la plus sincère. J'eus
horreur de moi et des cartes, et quand je pensai à tous les mouvements
de haine que j'avais parfois ressentis, je faillis sauter par-dessus le
bord et me jeter dans l'Océan, comme complice de ces joueurs féroces.
Je ne sais pas pourtant si je suis guérie, et si la frénésie qui m'a
dévorée me torturerait encore; mais je sais bien que j'ai place
maintenant dans mon coeur pour d'autres sentiments. Je pourrais être
encore joueuse; je ne serais plus la joueuse exclusive et égoïste qui
n'aimait rien. Mon coeur s'est amolli; ce qu'il y avait de viril dans ma
nature a disparu. L'influence de mon père a cessé; c'est au tour
maintenant de ma mère. Elle voulait que je fusse une femme; je le
deviens; je veux aimer.