Un ménage honnête.
Je n'aimais pas M. Mendez. J'avais été surprise de sa rencontre; j'avais
été touchée de ses offres; mais je ne ressentais pas pour lui cette
affection enthousiaste qui doit être l'amour. Il revint le lendemain; je
le retrouvai, comme la veille, poli, discret, doucement ironique. Il
m'expliqua sa vie; au bout de quelques jours, il me laissa comprendre
que ce n'était pas non plus pour obéir à l'entraînement d'une passion
irrésistible qu'il m'avait demandée en mariage. Ambitieux et résolu à
parvenir, il s'effrayait parfois de se trouver seul dans la mêlée.
L'idée d'une compagne lui était venue, comme l'idée d'une alliance pour
son coeur et pour son esprit. Mais il ne voulait donner son nom qu'à un
caractère éprouvé, qu'à une conscience droite. Il s'était dit au premier
aspect que j'étais sans doute tout cela, et il m'avait fait la
singulière proposition que je vous ai rapportée, encouragé surtout par
l'étrangeté de la rencontre et par la solennité de l'heure.
Je sus gré au journaliste de sa confiance. Un grimacier de paroles
galantes m'eût fait horreur. Ce prétendant de sang-froid, qui
m'estimait, me parut un homme digne d'estime. Après une semaine de
visites, je consentis, ou plutôt je ratifiai mon premier consentement,
et, un mois après ma rencontre au bord du Mançanarez, je me mariai.
M. Mendez était modeste quand il parlait de sa pauvreté. Comparée à la
nôtre, sa misère était relativement du luxe. J'entrai dans un
appartement convenablement meublé: j'atteignis tout d'un coup à une
espèce de rang. Les relations de mon mari, en attirant chez lui des
hommes politiques, me permettaient de faire les honneurs d'un salon.
J'eus un jour de réception; je sus bientôt dire mon mot sur les
événements quotidiens, sur les crises ministérielles; et plus d'un
_pronunciamento_ s'écrivit sur mon guéridon. J'étais naturellement
entourée d'hommages. Quelques-uns même prirent un accent assez tendre
pour que j'eusse le droit de les repousser et de m'en moquer.
Quand nous nous retrouvions seuls, mon mari et moi, nous nous amusions
de ces galanteries. Mendez me conseillait de ménager celui-ci, de
rudoyer impitoyablement celui-là. Bien assuré de mon honneur et de ma
loyauté, mon mari voulait que j'eusse de la prudence dans la vertu, et
que sans m'exposer personnellement, je n'exposasse pas tout à fait son
influence.
Ce petit calcul me fit sourire d'abord; peu à peu il me donna quelque
impatience; car je le retrouvais partout et sous toutes les formes, et
c'est ici l'occasion de définir M. Alonzo Mendez et d'apprécier au juste
le bonheur et la paix de mon ménage.
Mon mari était ambitieux, sans lâcheté; il n'avait pas fait sur ma
beauté d'ignobles calculs, et je crois qu'il était aussi honnête qu'un
homme peut l'être; mais il avait pensé qu'une femme jeune et se révélant
à ses côtés l'aiderait sans doute à faire meilleure figure dans le monde
et lui donnerait un prestige que son talent et son esprit ne
suffisaient pas toujours à lui garantir. Il avait peut-être cru trouver
en moi la promesse d'une de ces muses de la politique qui savent
embellir les questions de portefeuille et idéaliser par un sourire le
trafic des votes électoraux; car il est bien évident que la probité de
M. Mendez ne l'empêchait pas de manoeuvrer, selon l'usage, dans
l'intérêt de son parti.
Quoi qu'il en fût de tous les calculs décents et avouables, après tout,
de mon mari, il est certain qu'il m'avait épousée pour plusieurs motifs,
parmi lesquels l'amour n'entrait pour rien. Je ne dis pas qu'une pitié,
qui lui fit illusion, ne lui suggéra pas ses premières paroles, et
qu'une fois engagé, il ne voulut pas reculer. Ce que je tiens à bien
vous faire comprendre, c'est que notre intimité fut douce, mais resta
froide; que je n'eus jamais le pressentiment d'une tendresse plus vive
que la reconnaissance; et que lui, de son côté, courtois, affable, égal,
ne fit jamais un effort pour me donner ou pour se donner à lui-même les
illusions de l'amour.
Notre mariage avait été un mariage de curiosité réciproque, de défi
loyal et chevaleresque; notre ménage fut dans les premiers temps un
échange d'estime.
Ah! Dieu vous préserve d'estimer quelqu'un, mesdames! et vous,
messieurs, Dieu vous préserve d'être seulement estimés! Rien d'horrible
pour une âme jeune, ardente, neuve, comme la mienne, que cette estime
qui coupe les ailes à tout enthousiasme, qui fait vivre loin du ciel,
sur le terrain battu où tout le monde marche. Je suis née pour les
passions. L'influence de mon père, les douleurs de ma mère m'avaient
fait comprendre les orages, et m'en avaient préservée; mais j'avais au
fond de l'âme un besoin d'ivresse, d'émotions, que les devoirs de la vie
mondaine irritaient jusqu'au dégoût. Ce terre-à-terre élégant, ce petit
vol à mi-côte, ces ambitions subtiles que je voyais se machiner et
s'écrouler à côté de moi, commencèrent par me distraire et finirent par
me lasser. Au bout d'un an, dans la position la plus enviée, épouse d'un
mari qui faisait son chemin et qu'on désignait comme un des futurs
orateurs de la nouvelle chambre; mais épouse sans enfants, condamnée à
l'oisiveté, m'ennuyant des livres qui m'affamaient sans me rassasier,
j'étais plus malheureuse que la nuit où j'étais allée fièrement m'offrir
à la mort.
M. Mendez était trop intelligent, trop perspicace pour ne pas
s'apercevoir de cette disposition; il m'en parla franchement, doucement,
comme un médecin qui cause avec sa malade.
--Vous vous ennuyez? me dit-il.
--C'est vrai.
--Mais que voulez-vous de moi?
--Rien. Je préfère mon ennui à toutes les distractions que vous pourriez
m'offrir.
M. Mendez souriait tristement, m'accusait d'être une mauvaise tête,
allait à ses affaires et me rapportait une loge pour le théâtre, un
livre nouveau; quelquefois, quand il était le plus mal inspiré, une
parure, un bijou que je jetais dans un coin.
Je vous raconte mon coeur, je ne prétends pas vous l'expliquer ni vous
en déduire logiquement les raisons et les principes; ce que je sais,
c'est que j'avais en moi un volcan qui s'exhalait en fumée et qui
voulait se répandre en lave, et que, me débattant dans cette implacable
prison des convenances mondaines, j'aspirais après je ne sais quelle
liberté turbulente dont il m'était impossible de dire le nom.
Je me confesse et je dois tout dire: j'eus des tentations; quelquefois
je m'approchais de l'abîme pour en mesurer la profondeur et je me
demandais si le désordre, en me faisant oublier, en m'enlevant à la
régularité de la vie, ne me rendrait pas plus heureuse; mais ces
faiblesses passaient vite. Je mettais mon point d'honneur à garder le
serment que j'avais prêté. J'avais juré d'être une honnête femme et de
rester fidèle à M. Mendez; je n'ai pas failli à cet engagement, je n'ai
pas même songé sérieusement à y manquer.
Mon mari fut nommé député; sa fortune financière, secondée par sa
fortune politique, s'était accrue; les modestes réceptions que j'avais
présidées jusque-là devinrent des soirées élégantes où l'on entendit des
artistes, où l'on joua.
La première fois que je vis dresser une table de jeu, un frisson
m'agita; quand j'entendis remuer de l'or, j'eus un éblouissement et je
pensai à la mort de mon père. M. Mendez crut remarquer en moi de la
répugnance pour ces distractions:
--Il le faut bien, me dit-il, le monde devient un tripot; je vous ai
fait votre caisse de jeu, Dolorida, il est convenable que vous
présidiez.
--Prenez garde! monsieur, lui dis-je, moitié riant, moitié épouvantée,
je suis la fille d'un joueur.
--Oh! je connais votre volonté! D'ailleurs, la femme de M. Mendez a trop
le sentiment de l'honneur pour faire jamais d'un plaisir un vice et
d'une distraction une passion.
Quand on en appelait, dans ce temps-là, à ma fierté, on était toujours
sûr de me convaincre. Je m'imaginai, en effet, que le jeu serait sans
danger pour moi, et ne voulant pas me redouter moi-même plus que ne me
redoutait mon mari, je laissai jouer, ou plutôt je commençai à faire
jouer chez moi.
Ces parties, forcément contenues par le monde, circonscrites d'ailleurs
dans leur durée, me mirent en appétit sans me corrompre, et elles
eussent été sans péril si tout s'était borné aux tables de jeu qu'on
dressait et que je présidais chez moi.
Rappelez-vous que j'avais dans l'âme, ou simplement dans les veines, une
ardeur sans but, une flamme sans aliment; qu'épouse, sans enfants d'un
homme que j'estimais seulement, j'avais besoin de vivre, de tromper mon
inquiétude, d'aimer enfin quelque chose. La politique m'avait tentée,
mais je la trouvai mesquine; la religion m'attira; mais elle ne suffit
pas à me consoler de l'inconnu; et la dévotion, exaltée, fiévreuse, qui
me faisait courir aux églises, avait une impatience bien éloignée du
recueillement. Je ne cherche pas à m'excuser; j'explique les causes
d'une indomptable passion. Il me fallait un désordre; la régularité
m'étouffait; la vie normale, paisible, m'eût poussée au suicide. J'avais
juré de rester fidèle à mon mari; je tins mon serment en trompant
l'amour sans cause qui me consumait, et en m'éprenant d'une tendresse
folle, insensée, pour les grâces du roi de carreau, du roi de trèfle et
du roi de pique.
Il semble que la frénésie du jeu soit une exception dans le coeur de la
femme. J'ai reconnu souvent la preuve du contraire. Le jeu est une
passion féminine que les hommes nous empruntent. La mobilité des
sensations, leur âpreté, la futilité des prétextes qui les font naître,
sont des mirages décisifs pour la femme qui fuit l'ennui et qui n'a pas
devant elle, pour l'arrêter, quelque infranchissable barrière, comme le
berceau d'un enfant.
Je me sentis devenir joueuse, d'abord avec effroi, puis avec un
indicible mouvement de triomphe. Je comprenais, au début de cette
vilaine passion, que j'avais un tort d'improbité en quelque sorte envers
mon mari; puis peu à peu les joies farouches, les terreurs convulsives,
les spasmes que donne le jeu, me firent tout oublier, tout méconnaître;
je me laissai aller au torrent, au vertige, ne discutant plus avec ma
conscience et l'étouffant sous ce sophisme: M. Mendez doit être bien
heureux que je lui sois infidèle seulement pour les cartes!
Le jeu du monde ne me suffit bientôt plus. Je veux dire le jeu du monde
décent et officiel dans lequel la position de M. Mendez me donnait droit
d'entrée et droit de préséance. Je me laissai inviter par quelques
femmes de cette société intermédiaire qui sert de transition entre la
bonne et la mauvaise société. Dans ces salons, où j'entrai en rougissant
un peu et où mon mari me vit aller avec peine, je fis des connaissances
qui m'amenèrent à descendre encore plus dans l'échelle des concessions;
et, au bout de trois mois, j'avais franchi toute la distance qui sépare
le grand monde des tripots les plus suspects.
Vous comprenez que j'abrége. Je ne vous initie pas, détails par détails,
à tout ce drame de ma chute. Mon mari, indulgent d'abord pour les
distractions qu'il avait autorisées, qu'il avait demandées même,
souriait à mes premières ardeurs.
--Si vous abordiez la politique avec cette passion, me disait-il, vous
seriez une femme de génie.
Je souriais aussi et je me sentais flattée; j'étais fière de dépenser
pour mon plaisir une activité et un talent que je dédaignais d'employer
pour mon ambition ou pour ma vanité.
Quand M. Mendez comprit que j'étais entraînée, il eut sans doute des
remords, et il me présenta, avec une bienveillance sensée, avec une
amitié ferme et respectueuse, des observations qui me firent plaisir en
me donnant le sentiment de la peur que mes passions pourraient inspirer.
Mon mari devenait riche et ne me mesurait pas l'argent. J'usai de cette
faculté; je perdis beaucoup, je perdis trop. M. Mendez alors eut
l'imprudence de me parler avec plus d'autorité. Il voulut faire appel à
son droit. Il évoqua la nuit de notre rencontre et me convainquit
d'ingratitude.
Ces reproches, trop fondés pour être adressés à une âme orgueilleuse,
loin de me ramener à la soumission, m'irritèrent et m'affranchirent.
L'autorité me contraignit à la révolte; je subissais mal un patronage,
une tutelle bienveillante: l'idée d'une lutte me séduisit. Dès ce
moment, commença pour moi l'existence horrible, haletante, qui a décidé
de mon sort et qui a fini par un double naufrage.
V
L'infidèle par fidélité.
Le jeu est comme l'ivresse: il ne garde pas longtemps des précautions
hypocrites, et il faut qu'il s'exerce à la face du ciel. Je ne me
contraignis pas, puisque mon mari, le seul qui eût le droit de se
plaindre, s'était plaint et ne m'avait pas convaincue. Je fis du jeu mon
occupation, ma mission, mon but.
--La société m'ennuie; les intérêts chétifs ou menteurs qu'on y discute
me révoltent, disais-je à mon mari. Vos succès d'homme politique ne
suffisent pas à me donner l'ivresse. Je suis une créature maudite:
j'avais à choisir entre l'exemple de mon père et celui de ma mère. J'ai
fait comme le capitaine; mais je tiendrai le serment que j'ai fait à ma
mère.
Quelquefois M. Mendez hochait la tête et semblait croire que je
m'abaisserais jusqu'à mentir à ce serment lui-même. Ses doutes
m'exaspéraient.
--Quand vous m'aurez ruiné et déshonoré, madame, me disait avec un
superbe sang-froid M. Mendez, je crois que nous ferons bien de retourner
ensemble, bras dessus bras dessous, au Mançanarez.
La ruine, je n'y croyais pas; l'autre déshonneur, je ne pouvais pas le
redouter, et je haussais les épaules.
--Ne craignez rien, monsieur, répondais-je à M. Mendez; le jour où vos
prédictions sinistres devraient avoir raison, je vous épargnerai une
scène pathétique, et vous pourrez porter mon deuil.
Les ressources personnelles devinrent bientôt insuffisantes pour
alimenter le jeu. J'eus recours aux emprunts, aux trafics, à la mise en
gage, à la vente de mes bijoux, à de petits vols conjugaux. Je connus et
je bus jusqu'à la lie cette humiliation d'aller frapper à la porte des
usuriers, des complices de nos passions cachées. Je vécus de privations:
je n'avais plus le sentiment du luxe, de la toilette; d'ailleurs, je
vendais tout à l'occasion et je me contentais d'oripeaux fanés qui
eussent rebuté des mendiants. Me reprochant le pain que je mangeais dans
le domicile conjugal, je subissais de gaieté de coeur la faim et ses
tortures, comme si ces macérations, souffertes par fierté, dussent me
rendre la chance favorable! Ah! les superstitions des joueurs, je les ai
toutes connues, toutes pratiquées. Des cierges brûlés aux églises, des
auspices tirés des moindres incidents, les dates, les chiffres
cabalistiques, les jours de telle ou telle semaine, la façon de
m'asseoir, de toucher aux dés ou aux cartes, tout prit pour moi une
importance énorme. J'allais quelquefois, avec des transports de piété
sacrilége, me jeter à genoux devant un crucifix, lui demandant la
réussite de combinaisons insensées, et mêlant des actes de foi à
d'odieux calculs. On me procura des dés fameux par les gains énormes
qu'ils avaient rapportés. J'en fis un chapelet; je devins folle, tant
j'adorais réellement les figures peintes sur les cartes; toutes les
manies, tous les enfantillages me devinrent habituels.
Ma mère essaya de m'arrêter sur cette pente. Je lui répondis avec
vivacité, en faisant allusion aux torts qu'elle avait eus autrefois
envers son mari, et que je n'aurais pas envers le mien. La pauvre femme
prit un prétexte pour quitter Madrid, et peu de temps après se retira
dans une communauté.
Le désordre que cette passion introduisit dans mon ménage, la réputation
singulière que j'acquis dans le monde furent un coup sensible, le plus
terrible peut-être qu'il put recevoir, pour M. Mendez. Cet homme
d'esprit et de bon sens, ambitieux, avait compté que je serais l'élément
romanesque, sentimental, poétique de sa vie; mais il s'épouvanta de
l'abîme que je creusais sous ses pas. Il craignit de recourir aux moyens
extrêmes, d'employer la violence légale; il attendit l'occasion de me
faire un piége de ma passion elle-même, et de me sauver par l'orgueil
qui m'avait perdue. En conséquence, il s'abstint de tout reproche, il
n'essaya pas de lutter, et parut prendre son parti de ma conduite.
D'ailleurs, si l'on parlait dans Madrid de ma passion pour le jeu, si la
position de mon mari rendait la curiosité plus impitoyable, la médisance
me savait et me reconnaissait inattaquable sous d'autres rapports, et
l'étrangeté de ce vice, adopté par l'amour exclusif de lui-même, me
donnait une sorte de prestige qui n'était pas exempt de consolation pour
M. Mendez, et qui me permettait de lever la tête.
Je ne vous fais pas un cours de morale; je n'insisterai donc pas sur les
nuits que je passais au jeu dans des maisons que les honnêtes femmes ne
fréquentaient sans doute pas et où j'étais peut-être la seule qui n'eût
rien autre chose que le jeu en vue et qui allât jouer pour le seul
plaisir de perdre ou de gagner. Combien de fois ne suis-je pas rentrée
vers l'aurore, pâle, enfiévrée, mais jurant de me venger, concevant des
jalousies meurtrières pour un joueur plus heureux que moi! La probité
peut résister au jeu, mais la probité de fait seulement. Il y a une
improbité d'intention ou de circonstance qui déprave intérieurement le
joueur. Je veux dire qu'on se considérerait comme un lâche de tricher
manifestement, mais qu'on pactise volontiers avec certaines exigences;
et celui qui se met devant un tapis pour courir la chance de perdre ce
qu'il n'a pas, en essayant de gagner à un autre ce qu'il a, suscite une
lutte inégale pour son adversaire, trop avantageuse pour lui-même, et
manque évidemment à l'honneur étroit, à l'inflexible probité.
Tous ces beaux sentiments, toutes ces belles sentences me sont revenues
depuis à l'esprit. A cette époque, je n'analysais pas philosophiquement
mes sensations. Je jouais, sans vouloir penser à autre chose qu'au jeu.
L'hiver dernier, le carnaval fut brillant à Madrid. Jamais on ne donna
tant de bals, et jamais on n'eut tant d'empressement à s'amuser. Les
travestissements surtout, les travestissements rigoureux, furent à la
mode, et l'on remit en honneur l'habitude de se masquer et le respect
des masques. Il suffisait que le maître de la maison sût à peu près à
quoi s'en tenir sur l'identité des personnes, pour que les conviés
eussent le droit absolu de s'habiller et d'agir à leur aise et à leur
fantaisie.
J'allai dans le monde. Mon mari fut d'une docilité charmante pour m'y
conduire, et d'une complaisance plus grande encore pour m'y laisser
longtemps, toutes les fois qu'il put constater que je ne m'y ennuyais
pas. Mes moyens de combattre l'ennui, pour n'être pas variés, n'en
étaient pas moins très-infaillibles: je jouais.
Une nuit, le duc de R... donnait une grande fête, d'autant plus superbe,
qu'il s'agissait de dissimuler des intrigues électorales et de faire
danser les invités sur le petit volcan d'une crise ministérielle. Mon
mari était un homme politique trop important pour ne pas assister à ce
bal, et il tenait trop à cacher le motif de sa présence pour ne pas m'y
amener. Le costume était obligatoire. Je me souviens que j'étais
déguisée en bohémienne et que j'avais des sequins d'or dans les cheveux.
--Prenez garde, me dit, avec un peu d'ironie, M. Mendez au moment de
monter en voiture; n'allez pas jouer toute votre parure.
J'essayai de rire.
--Vous êtes une énigme, monsieur, répondis-je, et il y a des moments où
je ne sais pas au juste si je dois me réjouir ou m'offusquer de votre
façon d'agir.
--Señora, je suis un mari modèle, repartit d'un ton singulier M. Mendez.
Mon mari était costumé en officier du temps de Philippe II. Il portait
une petite dague suspendue à son pourpoint de velours noir.
--Vous êtes tout à fait beau et terrible dans cette toilette, lui
dis-je.
--N'est-ce pas? j'ai l'air farouche. Voici le poignard pour me venger de
l'infidèle.
J'éclatai de rire, mais je trouvai un insupportable accent de malice à
mon époux. Nous nous masquâmes en montant l'escalier du duc de R..., et
après quelques tours dans les galeries où l'on dansait, M. Mendez
dégagea doucement mon bras du sien, me salua et me dit:
--Je reconnais là-bas le futur président du conseil; j'ai à lui parler.
Permettez-moi de vous laisser libre, Dolorida.
Vous comprenez, n'est-ce pas, que le premier usage que je fis de ma
liberté fut d'aller vers la salle de jeu. Sur le seuil, j'ôtai mon
masque; on me reconnut. Je trouvai là des amies, des camarades des deux
sexes que je rencontrais un peu partout; chacun avait fait comme moi, et
il n'y avait pas d'incognito pour les joueurs.
Une demi-heure après mon arrivée, j'étais engagée dans une furieuse
partie de lansquenet, et j'avais déjà gagné une somme formidable. Je
remuais avec dédain le tas d'or que j'avais devant moi, et je trouvais
pourtant à ce bruissement une harmonie délicieuse.
--Qui veut jouer tout cela? demandai-je d'un ton superbe de défi, mais
avec le secret désir de n'être point prise au mot, et de pouvoir
conserver, pour réparer des brèches toutes récentes, ce gain prodigieux,
devenu bien rare depuis quelques semaines.
Un domino noir, qui était debout devant la table et qui me regardait
jouer depuis quelques instants, répondit:
--Je tiens le jeu.
Je tressaillis; non pas que la voix de cet inconnu, dissimulée et
dénaturée par le masque, me rappelât rien, mais parce que, précisément
depuis qu'il était arrivé, ce domino m'inquiétait et me troublait. Les
joueurs ont des pressentiments. Sans savoir au juste qu'il lutterait
directement avec moi, je redoutais dans ce domino un adversaire neuf
pour la veine, et par conséquent plus dangereux pour moi que ceux que
j'avais déjà vaincus.
--Vous tenez tout cela? balbutiai-je.
--Tout, dit l'inconnu.
--Eh bien, alors, j'attends que vous mettiez votre enjeu.
J'avais remarqué, en effet, que le domino ne se pressait pas d'avancer
son argent.
--Je joue sur parole, reprit mon adversaire.
Je respirai et je souris; j'étais bien libre de ne pas m'exposer avec un
masque qui ne payait pas d'avance. Un petit murmure avait accueilli la
réponse du domino.
--Nous jouons à visage découvert, monsieur, dit un de mes voisins; et si
madame veut vous faire crédit sur votre mine, il faut au moins qu'elle
puisse la voir.
--Oh! madame me connaît bien, dit l'homme masqué.
Je me sentis frissonner; pourtant je voulus faire bonne contenance:
--Je vous connais, dites-vous? Je ne crois pas.
--Est-ce que la señora Dolorida a oublié le capitaine Lopez?
Les cartes que j'avais prises s'échappèrent de ma main; j'eus peur. Cet
homme, que j'avais vu couvert du sang de mon père et qui m'était apparu
un jour comme le châtiment, revenait-il pour exiger de moi une
expiation? Devais-je bien réellement acquitter la dette paternelle?
Est-ce que pour moi aussi l'heure solennelle avait sonné? Pour les
joueurs, il n'y a rien d'insignifiant ni d'ordinaire dans la vie. Ils
sont superstitieux jusqu'à la puérilité.
Don Juan était surtout un fat et un voluptueux; à ce titre, les émotions
violentes lui plaisaient, et il a pu recevoir, sans trembler, la statue
du Commandeur. Si don Juan avait seulement été un joueur, il se fût
évanoui au premier coup frappé à sa porte, et il fût mort en apercevant
son convive.
Tout le monde autour de moi me regardait et s'étonnait de mon émotion;
je voulus échapper à ce spectacle et me roidis de toutes mes forces.
--Certes, répliquai-je, je connais le capitaine Lopez, et nous avons, je
crois, un compte à régler ensemble.
--Comme il vous plaira, dit le domino.
--Ainsi vous me tenez toute cette somme?
L'homme masqué s'inclina en signe d'assentiment. Je tournai les cartes;
elles étaient lourdes à manier. J'étais convaincue que j'allais perdre.
En effet, il suffit de cinq ou six cartes pour que j'amenasse celle du
capitaine; il avança la main comme pour prendre possession du tas d'or
amoncelé devant moi, mais il ne toucha pas à une pièce.
--Je vous offre une revanche, me dit le capitaine Lopez. Puisque nous
avons un petit compte, l'occasion est bonne.
Tout le monde entendit cette proposition. Je pouvais parfaitement bien
la décliner. Les joueurs ont le droit d'être capricieux. Mais refuser,
c'était avouer que je redoutais un échec, c'était entamer la brillante
réputation que je m'étais faite par mon audace et par mon impassibilité.
--J'accepte, murmurai-je.
Toutefois, il me parut impossible de permettre à tant de spectateurs de
savourer mes angoisses.
--Messieurs, dis-je en essayant de sourire à ceux qui nous entouraient,
permettez-nous de rester seuls en tête à tête. C'est la revanche d'un
duel que j'ai à demander au capitaine, mais d'un duel sans témoins.
Il paraît que ma voix avait un éclat inaccoutumé; les assistants se
regardèrent avec surprise, saluèrent et sortirent sans insister. On
respectait les caprices des joueurs. Quand nous fûmes seuls:
--Eh bien, monsieur, que voulez-vous? demandai-je au domino.
--Continuons, s'il vous plaît, señora, la partie commencée.
J'avais un peu d'or sur moi: je fis deux parts, et j'avançai la
première.
--Voilà ma réponse, dis-je en m'efforçant de sourire.
Le capitaine avait les cartes, _il tailla_, et retourna deux cartes
semblables: j'avais perdu.
--A mon tour! m'écriai-je, en saisissant les cartes.
Je gagnai le premier coup, je perdis au troisième.
Comme le capitaine, qui s'était assis près de moi, se levait et faisait
mine de se retirer:
--Vous ne voulez plus jouer? lui dis-je.
--Puisque vous n'avez plus rien, señora...
--Mais je joue sur parole.
Le masque remua la tête:
--J'avais joué sur parole avec votre père, et vous savez, señora, que
mal m'en a pris. Votre père m'a fait banqueroute.
Je me levai, la pâleur de la honte me couvrait le front, la rage de la
défaite m'emplissait le coeur. Devais-je fuir, accepter le conseil, la
leçon qui m'était si brutalement donnée, ou bien fallait-il relever
fièrement, témérairement le défi de cet homme?
Je pris le parti le plus audacieux:
--Monsieur, répondis-je à mon adversaire, je ne vous ai pas donné le
droit de m'insulter.
--C'est un droit qui s'est transmis par héritage, dit le masque.
--Il me semble que vous avez plus d'esprit qu'autrefois, capitaine
Lopez.
--C'est pour cela sans doute, señora, que je veux jouer au comptant.
--Eh bien, alors, nous ne jouerons pas, dis-je pour l'éprouver, mais
bien persuadée qu'après ses insultes le capitaine accepterait sans doute
ma partie.
--A moins, reprit le masque, que nous ne reprenions le jeu de votre
père, à l'endroit où il l'a si maladroitement interrompu.
--Que voulez-vous dire?
--Je veux dire, señora, que le capitaine m'a fait tort de l'argent que
je lui gagnai, parce qu'il n'a pas voulu m'accorder un autre enjeu.
--Je me souviens, en effet, dis-je avec ironie.
--Eh bien, la señora Mendez ne peut-elle relever le défi?
--Quoi! monsieur, vous osez.....
--Oui, señora, repartit le masque, j'ose proposer à la joueuse la plus
vaillante de Madrid, une partie, un duel digne de son courage. Fi!
l'argent salit les jolis doigts des dames. Je suis convaincu que la clef
de votre chambre est un délicieux ouvrage de serrurerie; c'est ce
chef-d'oeuvre que je veux jouer et que j'espère gagner.
Je ne saurais vous dire quelle sourde et formidable colère s'agitait en
moi; j'eus l'idée du meurtre. L'humiliation de cette offre; ce hideux
souvenir du dernier jeu de mon père; cette insultante façon de traiter
une femme que la calomnie avait du moins épargnée sur un point; la
pensée que c'était un châtiment que le hasard m'imposait, tout me
révolta, et pourtant tout me décida à ne pas reculer.
--Si j'acceptais, monsieur, que mettriez-vous en balance avec cette
clef?
--Hélas! señora, nous autres hommes nous sommes bien forcés de parler
d'argent, c'est notre infériorité.
--Ah! quelle horreur! dis-je en riant avec effort.
--Que voulez-vous, señora? ma clef ne vaut pas la vôtre.
--Votre argent, votre or, ne vaut pas non plus ma clef, repartis-je. Ce
n'est pas un jeu que j'ai accepté, monsieur, c'est un duel, vous l'avez
dit. Je me bats et je ne joue pas. Si je perds, c'est-à-dire si je suis
vaincue, vous aurez ce que vous demandez; mais si je gagne, à mon tour,
j'exige plus que cet argent qui salit les doigts et qui me laisserait
une tache ineffaçable.
--Que voulez-vous donc? demanda gravement mon adversaire.
--Je veux que notre duel soit un duel à mort... Je veux que vous
mouriez, si vous êtes vaincu. Faisons un pacte; engagez-vous par serment
à vous tuer, sur un mot, sur un signe de moi, si vous perdez; et moi,
je m'engage sur mon honneur, sur mon salut éternel, à vous donner cette
clef si vous la gagnez.
--Mais la clef n'est qu'un gage.
--Croyez-vous donc que je n'aie pas bien compris, dis-je avec
emportement, et est-il nécessaire de me faire penser à cette honte,
avant de savoir si j'aurai à la subir? Me promettez-vous, monsieur, sur
votre honneur de soldat, d'exécuter loyalement de votre côté
l'engagement que vous aurez pris?
--Sur mon honneur de soldat; et aussi vrai que je me nomme Lopez je
l'exécuterai.
--Si vous perdez, vous vous tuerez?
--Si je perds, je me tue!
--Bien! moi aussi, dans le même cas je m'acquitterai; mais Dieu ne
voudra pas que je perde.
--C'est ce que nous allons voir, dit le capitaine.
Ne me demandez pas quels sentiments m'agitaient. Ce n'était plus le
délire, la fièvre: c'était une folie devenue sérieuse, froide; il
semblait qu'une volonté fatidique dirigeât mes mouvements. J'avais une
lucidité parfaite, une conscience absolue de tout ce que je disais et de
tout ce que j'entendais, mais en même temps une résolution irrévocable.
Le capitaine et moi nous étions bien condamnés! Si je gagnais, j'étais
résolue à le tuer, dans le cas où il aurait voulu se soustraire à
l'obligation de son serment. Quant à moi, vous saurez ce que j'avais
résolu.
Je pris les cartes. Le hasard voulut que ce fût à moi à commencer. Je
tournai, et en six cartes je décidai de mon sort; le capitaine avait
gagné. Une sueur glaciale me mouilla le front; je devais être livide.
--Eh bien! me demanda le domino.
--Eh bien, monsieur, j'ai perdu et je payerai, dis-je.
Je crus entendre un éclat de rire dissimulé. Ma fierté ne put tenir à
cet outrage.
--Otez donc votre masque, m'écriai-je, que je puisse voir le visage d'un
homme qui rit lâchement du désespoir d'une femme.
Le domino dénoua lentement les cordons et jeta sur la table le masque
détaché. Je poussai un cri! j'étais victime d'une cruelle plaisanterie;
j'avais joué avec mon mari.
--Vous! monsieur, c'est vous, murmurai-je avec stupeur. Ah! c'est
infâme.
--Je ne sais pas, señora, si vous devez vous plaindre de n'avoir point
eu affaire au capitaine Lopez; mais avouez que, pour ma part, j'ai bien
quelque raison de m'en féliciter.
--Vous, monsieur, descendu à ce misérable espionnage!
--Oui, c'est moi, qui n'abuserai pas, bien entendu, de ma victoire. La
partie est nulle, señora; vous ne serez pas contrainte à payer; nous
avons joué pour l'honneur, et il me suffit que vous ayez perdu.
Mendez, en parlant ainsi d'un ton dégagé, s'était assis devant moi et me
regardait avec raillerie.
Je fus pendant quelques minutes accablée; la colère me rendait muette.
Je m'étais prise à un piége grossier, j'avais donné le droit à mon mari
de me mépriser.
--Eh bien, señora, reprit M. Mendez, qu'en pensez-vous?
[Illustration: Je fus pendant quelques minutes accablée....]
--Je pense, monsieur, que vous avez agi déloyalement, et qu'il n'est
guère généreux de vous targuer d'une victoire qui vient d'une embûche.
--Oh! je suis modeste, señora, je sais bien que vous n'auriez pas
consenti à perdre avec moi ce que vous avez perdu avec le capitaine
Lopez.
--Mais, demandai-je, comment avez-vous eu l'idée de cette comédie?
--Je vous expliquerai cela plus tard, señora, quand vous serez tout à
fait remise de votre émotion. Vous m'aviez raconté autrefois l'aventure
du capitaine Lopez; j'ai pensé que le carnaval autorisait la supercherie
à laquelle j'ai eu recours; vous-même, m'avez aidé, en voulant bien me
laisser croire que vous ne reconnaissiez pas le son de ma voix.
--Après tout, repris-je en relevant la tête et en regardant mon mari en
face, comme vous le disiez, tout est pour le mieux; j'ai eu une fausse
peur, voilà tout, et vous aussi, car je n'aurais pas exigé votre mort,
en cas de gain.
--Vous auriez peut-être eu tort, señora, dit gravement mon mari, c'eût
été une revanche complète; mais je vous fais mon compliment, vous êtes
une joueuse exacte, et je ne doute pas que vous n'eussiez remis au
capitaine la fameuse clef qu'il avait gagnée.
--Je l'aurais remise, monsieur, mais j'aurais fait comme Lucrèce, je
serais morte après avoir payé.
--Oui, le Mançanarez! Il n'a guère plus d'eau aujourd'hui qu'autrefois,
et ses bords ne sont pas assez solitaires pour qu'on puisse s'y jeter
sans être vu.
--Vous abusez de votre triomphe, monsieur.
--Je n'abuse de rien, mais j'use et je prétends user. Écoutez-moi,
señora, continua mon mari après une pause: Quand vous avez consenti à
porter mon nom, à devenir la femme d'un homme pauvre, mais ambitieux, je
ne vous ai pas posé de condition, je vous ai seulement demandé de m'être
fidèle; vous avez fait à cet égard les plus solennels serments; je n'en
demandais qu'un et je me suis contenté de votre parole. Je ne vous
reprocherai pas l'ennui, la lassitude que notre ménage vous a procurée,
la faute en est peut-être à moi; j'avais compté sur l'énergie, sur le
conseil, sur l'inspiration d'une compagne ambitieuse comme moi, fière
comme moi, associée à mes efforts; je me suis trompé et je ne peux pas
vous accuser de mon défaut de perspicacité. Vous avez cherché dans les
cartes, dans les dés, dans tous les jeux des émotions factices, pour
suppléer à celles que le devoir et la vie ne savaient pas vous donner;
vous avez gaspillé le fruit de mon travail, joué, perdu pièce à pièce,
tout ce que je gagnais péniblement. Quand je vous ai avertie de prendre
garde aux tripots que vous fréquentiez et à mon nom que vous emportiez
là-bas, vous m'avez répondu fièrement que je devais m'estimer bien
heureux de vous voir ce vice-là, qu'il vous préservait d'un autre; il
m'a bien fallu accepter ce bonheur relatif; mais je croyais à votre
bonne foi, sans croire à ses effets, et je tenais à vous prouver
qu'involontairement, en vous mentant à vous-même, vous m'aviez menti. Le
jeu ne pouvait pas garder longtemps mon honneur: si j'avais été le
capitaine Lopez, dites-moi, madame, ce que fût devenu votre serment?
--J'étais vaincue, écrasée; je pouvais pourtant me défendre; je
pouvais, en recourant aux subterfuges, dire à mon mari que je l'avais
reconnu et que j'avais joué la comédie de cette partie sérieuse pour le
punir; mais c'eût été m'avilir par un mensonge. Je pouvais, avec plus de
raison, lui reprocher le piége véritable qu'il m'avait tendu; sa mise en
demeure signifiée au nom de mon père, ce défi jeté à la superstition du
jeu. Mais non, j'avais reçu une atteinte directe dans ma fierté; j'avais
été surprise en flagrant délit de félonie conjugale, je n'avais plus le
droit de me vanter de mon serment; j'étais une parjure. Quel parti,
monsieur, prétendez-vous tirer de vos avantages, demandai-je froidement
à mon mari?
--Je n'en demande qu'un: l'aveu sincère que vous êtes dans votre tort.
--J'ai déjà fait cet aveu. Après, qu'en conclurez-vous?
--Vous avez trop de raison, trop de logique pour ne pas comprendre
qu'ayant mal usé de votre liberté, il est de bon goût de consentir à
quelques restrictions.
--Ah! c'est la tyrannie que vous voulez obtenir de moi.
--Je reconnais bien là le langage de l'opposition, dit en riant M.
Mendez. Je suis un défenseur du régime constitutionnel et des libertés
tempérées. Est-ce que j'ai des allures de Barbe-Bleue?
--Si je me soumets, si je m'incline sous votre tutelle, que ferez-vous
de moi, monsieur?
--J'essayerai d'en faire une femme du monde intelligente et noble, ayant
l'ambition des idées et n'ayant plus l'ambition des cartes; se
passionnant pour le devoir, pour les intérêts du ménage.
--Je vous arrête à ce mot, dis-je à mon mari, je ne me passionnerai
jamais pour vos candidatures ministérielles et pour vos ambitions
parlementaires.
--Alors, madame, si j'échoue, vous redeviendrez libre de chercher le
capitaine Lopez pour acquitter la dette paternelle; j'aurai fait mon
devoir.
--Je serai libre, dites-vous?
--A coup sûr, libre jusqu'au Mançanarez, et au delà.
--Vous raillez, monsieur; mais je ne resterai pas au-dessous de votre
bonne humeur. J'accepte, mais je jure bien.....
--Oh! ne jurez pas, dit mon mari; les serments vous portent malheur.
Je soupirai, je courbai la tête sous cette dernière épigramme. Je
voulais être belle joueuse et ne pas chicaner la chance mauvaise.
--Allons, monsieur, si vous n'avez plus à vous travestir, sortons du
bal.
--Pas avant d'y avoir figuré avec vous, señora, reprit ironiquement M.
Mendez.
Je me levai et donnai le bras à mon mari.
Il était resté sur le tapis vert un monceau d'or, toute la somme gagnée
d'abord et perdue par moi.
--Vous n'emportez pas votre gain? dis-je à M. Mendez.
--Cet argent-là n'est pas à moi, il est au capitaine Lopez; vous ne
l'auriez pas risqué contre votre mari.
--Est-ce que le capitaine est ici?
--Non, et vous avez raison, il vaut bien mieux que j'emporte ces restes,
trop abondants pour les valets.
Je souris à la pensée que cette somme considérable allait entrer
vertueusement dans le ménage, et que, voulant me faire perdre, M. Mendez
m'avait fait gagner.
Il devina le sens de mon sourire.
--Señora, nous irons demain matin déposer dans le tronc des pauvres cet
argent qui n'a pas de propriétaire légitime.
La dernière leçon que me donnait mon mari avait son mérite. Il n'était
pas indifférent à notre budget d'accepter ou de repousser cette somme;
l'héroïsme de M. Mendez me toucha.
--Vous vous vengez trop! lui dis-je, et vous allez me donner des
remords.
--Je manquerais mon but, Dolorida; je ne veux que vous donner des
regrets.
Si l'amour avait été possible entre nous, cette minute eût décidé de ma
destinée; mais je ne dépassais jamais l'estime dans mes élans de ferveur
conjugale, et d'ailleurs j'emportais un vif ressentiment.
Débarrassé de son domino, mon mari me donna le bras et se promena
quelque temps à travers le bal; puis nous rentrâmes, sans que le long de
la route, un mot, un reproche, ou une tentative de réconciliation eût
remué les douloureuses réflexions que chacun de nous portait en soi.
En rentrant, M. Mendez laissa tomber le petit poignard qu'il portait à
sa ceinture et qu'il avait détaché.
--Vous avez manqué à l'obligation du costume, monsieur, m'empressai-je
de lui dire. Ce poignard vous fait un reproche. Il fallait tuer
l'infidèle.
--Je suis un jaloux du dix-neuvième siècle dans un déguisement du temps
du duc d'Albe, répondit mon mari: la ruse m'était aussi recommandée.
--Allons! vous prévoyez tout et vous répondez à tout.
J'allai m'enfermer dans ma chambre; j'avais hâte de me trouver seule. En
posant la main sur cette fameuse clef symbolique de mon appartement, je
tressaillis et je pensai que je serais morte s'il eût fallu remplir
l'engagement pris envers le capitaine Lopez.
Ce que j'éprouvais ne saurait se définir en un mot, à moins que la
colère ne serve à désigner et à résumer les sensations multiples et
confuses. Oui, je débordais de fureur: fureur contre moi, qui m'étais
prise à un piége; fureur contre mon mari, qui m'avait exposée à une
humiliation; fureur contre le jeu, et contre la vie plate et régulière
qui ne pouvait fournir d'aliment à l'activité de mon coeur. Si le
suicide ne m'eût pas semblé une lâcheté et l'aveu solennel que je me
déclarais vaincue, j'aurais été, non pas me jeter dans ce fleuve
lointain qui m'avait refusée déjà une fois, mais chercher un poignard ou
du poison.
Mais la mort ne tente pas les véritables joueurs. J'avais voulu me tuer
quand je ne voulais plus jouer; maintenant, le problème de ma vie
m'intéressait, me donnait une âpre curiosité. Je résolus de lutter
d'abord contre moi, puis, si je me sentais invincible, de retourner mes
armes contre mon mari, ou plutôt contre l'existence nouvelle qu'il
voulait m'imposer.