Où l'on prouve que toutes les dettes de jeu ne sont pas des dettes
d'honneur.
Une nuit, dans un des cercles où mon père avait établi son quartier
général, je remarquai que la veine se déclarait avec une persistance
fâcheuse contre le capitaine: il perdait plus que d'habitude, et il
perdait trop pour lui, pour ses maigres appointements, pour ses
ressources possibles. Malgré moi, et bien que tous mes instincts me
portassent à soutenir, à encourager fièrement la lutte, j'exhortai mon
père à s'arrêter, à remettre la revanche à une autre nuit.
--Reculer, dit-il avec fureur, jamais! va te coucher, rassure ta mère,
pauvre colombe effarouchée, si ce spectacle viril te fait peur.
Je m'étais levée, pâle et frémissante, pour fuir et pour entraîner mon
père. Son sarcasme me défiait. Je craignis de paraître lâche; je me
rassis en comprimant les battements de mon coeur, et j'assistai avec
angoisse à cette partie, à ce duel dont je pressentais vaguement l'issue
fatale.
Ce que le capitaine perdit sur parole, sur son honneur, comme on dit, je
ne me le rappelle plus bien; mais ce que je sais, c'est qu'il lui était
impossible de payer, en abandonnant même pendant vingt ans toute sa
solde. Son adversaire était un certain capitaine de cavalerie nommé
Lopez, qui, dit-on, se vengeait sur la bourse du mari de son échec
auprès du coeur de la femme. Mon père se sentit perdu. Au fond de
l'abîme, une lueur de raison traversa son ivresse, il voulut se disposer
à partir.
--Déjà, dit en raillant le capitaine Lopez.
--Je n'ai plus rien à jouer, et vous n'êtes pas le diable pour accepter
mon âme comme enjeu, répondit mon père.
--Fi! je suis trop bon chrétien pour vouloir disputer une âme, repartit
Lopez; mais, si vous le voulez, je vous joue tout ce que vous avez perdu
contre le joli petit page que vous avez là.
Le capitaine me désignait en parlant ainsi. Je me dressai avec une
inexprimable colère; mais mon père, moins par horreur peut-être de cette
cynique provocation que pour satisfaire sa rancune, avait jeté les
cartes au visage de son adversaire, en oubliant, je crois, de retirer sa
main.
Le capitaine Lopez devint horriblement pâle.
--Vous n'êtes qu'un escroc, dit-il à mon père; car de toutes les façons
maintenant vous me faites banqueroute, soit que je vous tue, ou soit que
ma mort vous donne quittance. Je devrais, pour vous punir, n'accepter un
duel qu'après que vous vous serez acquitté.
--Lâche! si tu faisais cela, je t'assassinerais! rugit mon père.
--Allons! je suis trop bon, répondit Lopez en se levant, demain vous
recevrez mes témoins.
--Non pas demain, à l'instant même!
--Vous êtes pressé! je veux bien encore; quoique les cartes m'aient
fatigué le poignet; où sont vos témoins?
--Je n'en veux pas d'autre que Dolorida, dit mon père, qui avait les
lèvres pleines d'écume.
--Vous êtes fou! un enfant, une jeune fille!
--Regardez-la, misérable, et voyez si le coeur doit lui manquer.
Je vous avouerai, mes amis, qu'en effet j'étais muette et droite comme
une statue, et qu'on eût pu faire honneur à mon courage de ce qui venait
surtout de ma surprise et de mon effroi. Je n'ai jamais eu ces petites
faiblesses qui se trahissent par des cris ou qui se résolvent en
évanouissements. La singulière éducation que j'ai reçue m'a un peu
bronzée: en tout cas, je faisais un appel si désespéré à ma volonté et à
mon énergie, qu'il n'est pas tout à fait étonnant que j'eusse assisté
avec une apparente impassibilité à la scène rapide qui venait de se
passer.
Les autres personnes qui jouaient dans le cercle voulurent s'interposer;
mais il était difficile d'éviter une rencontre entre deux soldats, et il
était impossible d'amener l'un ou l'autre à des excuses. Mon père se
prétendait l'offensé, à cause du défi grossier de Lopez, défi qui était,
disait-il, une injure à sa fille et à lui. Lopez montrait sa joue
considérablement rouge et ne voulait pas concéder qu'il eût des torts à
se reprocher.
Il faut bien le dire, d'ailleurs, il n'y avait pas dans ce tripot un
seul homme d'assez de sang-froid ou d'une autorité morale assez sérieuse
pour faire entendre le langage du bon sens. Le duel fut convenu, et on
décida qu'il aurait lieu sur l'heure. Je ne fus pas le témoin de mon
père; on lui en donna deux, malgré lui, et l'on offrit de me reconduire
chez ma mère; mais j'insistai en termes si nets, si brefs, si absolus,
que l'on me permit d'assister au combat.
Ces moeurs sont étranges, et il paraît sinon impossible, du moins fort
peu croyable qu'une jeune fille joue un pareil rôle dans un drame qui
met en jeu la vie de son père; mais je vous répète que mon caractère
avait reçu une empreinte qui n'était pas banale, et je me hâte de vous
faire remarquer que la passion du jeu déprave vite et change les
conditions normales de la vie. Dans cette atmosphère embrasée, les
préjugés ou les convenances du monde n'ont plus d'espace ni d'air. Le
jeu nivelle les âges, les sexes et les rangs. Les dés et les cartes sont
les plus énergiques égalitaires. Jamais, jusqu'à l'insulte du capitaine
Lopez, ma fierté de jeune fille n'avait eu à rougir dans ce milieu
équivoque, où les passions de mon père et ma passion naissante
m'entraînaient chaque soir. Il est bien évident que j'aurais pu entendre
un langage qui n'était pas toujours correct ni décent; mais je venais là
pour voir jouer et non pour écouter. On ne faisait donc pas attention,
ordinairement, à cette jeune fille déguisée en homme; et les moeurs
excentriques que donne le jeu autorisaient ma présence à côté d'une
table et sur le terrain.
On alla dans un jardin, derrière la maison. La nuit touchait à sa fin.
Le ciel se décolorait à l'horizon; mais comme c'était pendant une des
plus belles nuits de l'été, on eût pu se battre à la clarté de la lune.
Quand je vis tirer les épées de leurs fourreaux et choisir le terrain;
quand le capitaine Lopez et mon père eurent mis bas leurs habits,
l'impénétrable cuirasse que je portais autour du coeur parut
s'entr'ouvrir; une émotion tendre me pénétra; un spasme, un sanglot me
vint aux lèvres. Je joignis les mains avec ferveur et je priai de toutes
les ardeurs de mon âme pour la vie de mon père. Je l'aimais bien alors!
Je n'ai jamais grimacé les sentiments que je ne ressentais pas, et il
n'existe pas sous le ciel une créature qui puisse me reprocher d'avoir
dissimulé la haine ou l'amitié. Je puis confesser que jusqu'à cet
incident je me plaisais dans la compagnie de mon père, sans m'être
jamais demandé si je l'aimais; il était pour moi plutôt un camarade, un
instituteur de jeu qu'un tuteur respectable et sacré. Je lui en voulais
de ses brutalités envers ma mère; je lui en voulais aussi peut-être des
vices qu'il me donnait, et je n'avais jamais éprouvé pour lui de
véritable tendresse.
Mais au moment où je le vis ramasser une épée pour défendre sa vie,
j'eus un élan, un soulèvement de tout mon être; quelque chose de tendre,
de doux, d'inconnu, se dilata dans mon coeur. J'eus l'intuition rapide
des douleurs et des miséricordes de la femme; je me sentis bien
réellement la fille de l'homme qui allait se battre, et je jure Dieu que
mon oraison fut dite avec des larmes secrètes qui ne vinrent sans doute
pas à mes yeux, mais qui m'inondèrent le coeur.
Je priais des lèvres et de l'âme; mais je regardais avidement. Mon père,
après quelques passes heureuses dans lesquelles il avait blessé son
adversaire, chancela et porta la main à sa poitrine.
Je courus à lui.
--Je ne t'ai pas vengée! murmura-t-il en tombant.
Je crois que le premier instinct de ma douleur, ou plutôt de ma colère,
eût été de me précipiter sur l'épée et de m'en servir pour assassiner le
capitaine Lopez; mais le sang qui couvrait la poitrine de mon père me
pénétra d'horreur. Je me mis à genoux devant lui, j'essayai avec mes
mains de fermer la plaie, j'appelai au secours. J'étais seule dans le
jardin; les témoins, des soldats familiarisés avec des scènes de ce
genre, étaient allés chercher un médecin. Quant au capitaine Lopez, il
s'était approché et avait regardé sa victime avec un regard de curiosité
triste; peut-être avait-il pensé que son tour viendrait aussi, et il
était parti en soupirant.
Je ne pleurais pas: j'ai les larmes rebelles. Je n'ai jamais d'ailleurs
lutté beaucoup dans aucune circonstance pour les faire couler. Au
rebours d'une héroïne de Lope de Vega, je n'ai pas _les yeux enfants_.
J'arrachai l'herbe autour de moi; je la posai comme une première
compresse sur la blessure, et avec mon mouchoir j'essayai d'arrêter le
sang.
Mon père était évanoui; au bout de quelques instants il revint à lui.
--Tu as du courage, Dolorida, me dit-il en s'interrompant à chaque mot
pour respirer. Ah! si tu étais un homme!
--Que me demanderiez-vous?
--De jouer et d'acquitter mes dettes, reprit le capitaine: les dettes de
sang et les dettes d'honneur; quoique j'aie peut-être assez payé!...
--Ne pensez pas à cela, mon père.
--A quoi donc veux-tu que je pense? A Dieu, n'est-ce pas? Tu as raison,
je ne l'offenserai plus; je vais m'efforcer de rentrer en grâce.
Le médecin arrivait et trouva mon père qui essayait de joindre les mains
et de balbutier des prières.
--Allons, vous vous êtes conduit en brave et vous mourez en chrétien,
dit-il.
Le jour était venu; il éclairait cette scène de mort. On voulut faire un
brancard; mais mon père s'y opposa.
--Je ne veux pas qu'on dise que je suis mort dans mon lit. Ceci est mon
champ de bataille. Docteur, vous reconduirez cette enfant. Et toi, ma
fille, prends garde de t'enrhumer. Tu m'excuseras auprès de ta mère; tu
lui diras que je me serais battu pour elle, comme je me suis battu pour
toi. Vous me ferez une petite place dans vos oraisons.
Le médecin, qui avait examiné la blessure, défendit à mon père de
parler; mais celui-ci, dont le visage se contractait horriblement, fit
signe que la défense devenait inutile et qu'il ne pourrait bientôt plus
rien dire. En effet, un quart d'heure environ après ces paroles, qui
furent les dernières prononcées, mon père s'efforça de se retourner sur
le côté et rendit le dernier soupir.
Pour déjouer les premières informations de la police, on cacha le
cadavre, et le médecin me ramena vers ma mère.
Celle-ci n'était pas couchée, ou plutôt elle était debout depuis les
premières lueurs. Elle ne s'opposait pas à ces sorties dans lesquelles
j'accompagnais mon père. Elle savait que la résistance à cet égard eût
attisé les passions qu'elle redoutait. Mais quand je rentrais épuisée,
fatiguée, pleine de ce dégoût que laisse toujours une nuit de jeu, elle
me caressait, et s'efforçait toujours de profiter de ma lassitude pour
me donner des conseils.
Ce matin-là, je ne sais quel pressentiment l'agitait; aussi, quand elle
m'aperçut avec mes mains rougies elle ne m'interrogea pas; elle tomba à
genoux, comprenant qu'elle était veuve et que j'étais orpheline.
Je me suis souvent demandé depuis si, malgré elle, en priant pour son
mari, ma mère n'adressa pas quelque discrète action de grâces au ciel.
Cette mort la délivrait d'un esclavage horrible et lui donnait le droit
et le devoir de m'aimer seule, à son aise, tout entière. Le soir de ce
jour, mes travestissements d'homme étaient brûlés, et il ne restait plus
une carte dans toute la maison. Hélas! il ne restait pas non plus
beaucoup d'argent, et quand on eut payé des cierges pour l'église,
acheté une robe de deuil pour moi, il se trouva quelques pauvres pièces
pour le pain d'une semaine.
J'avais eu l'intention, dans le jardin, sur le cadavre de mon père, de
faire le serment de ne jamais me laisser tenter par le jeu. Je ne sais
quel incident m'empêcha, dans ce moment, d'accomplir cet acte solennel.
Depuis, j'y songeai bien, mais je craignis d'attacher trop d'importance,
trop de gravité à une résolution morale; et il y eût eu dans ce serment,
pris par moi contre moi, une défiance de ma force que je ne consentais
pas volontiers à subir.