I
Une bonne éducation.
Je ne vous dirai pas que j'appartiens à une illustre famille et que je
descends en droite ligne du soleil. Mon père était un soldat, ma mère
seule était de race. Mais les guenilles, qui vont assez bien aux hommes,
vont mal aux femmes, et ma mère se trouvant orpheline, sans ressources
et sans autre perspective que celle de mourir de faim, en pensant à des
aïeux qui avaient regorgé d'or et de toutes choses, ma mère épousa un
capitaine qui lui donna du pain... et des coups. Seulement, la pauvre
âme mit sa fierté dans le silence, subit son sort et ne se plaignit
jamais.
Se vengea-t-elle? Peut-être. Je voudrais, par piété filiale, vous
laisser croire que ma mère était une sainte et que je ne lui ressemble
pas. Mais je suis obligée, au contraire, de vous laisser supposer que
le capitaine eut à se plaindre d'elle. Pourtant, comme il ne pouvait la
battre sans cesse, il s'escrimait avec d'autres, et j'ai entendu dire
que le deuil porté par ma mère n'était pas seulement une fantaisie de
mode, une économie de toilette, mais aussi une muette et énergique
protestation contre l'emploi de l'autorité conjugale portée jusqu'au
meurtre. Il est bien convenu que le capitaine n'était pas un assassin,
mais un duelliste.
Je fus le seul enfant de cette union orageuse. J'aurais pu en être la
réconciliation, car mon père et ma mère m'adoraient également, et
entreprirent l'un et l'autre mon éducation. Mais, hélas! au lieu de
m'épanouir dans l'harmonie, je fus battue par tous les vents. Je me sers
du mot battue avec intention.
Le capitaine m'emmenait quelquefois à la caserne, me faisait passer les
troupes en revue et me disait:
--Quel dommage que tu ne sois pas un homme! ma petite Dolorida.
Promets-moi au moins de n'être pas une femme, et de n'être ni frivole,
ni coquette!
Je promettais à mon père tout ce qu'il voulait, tant j'avais de joie de
toucher à son épée ornée de glands en or, tant j'étais fière d'être
saluée par les soldats du capitaine.
Quand je rentrais auprès de ma mère, elle me dépouillait bien vite de
tous mes habits, sous prétexte qu'ils sentaient le tabac. Elle me
parlait de ses ancêtres, qui eussent rougi de voir leur petite-fille
donner des poignées de main à des factionnaires, et elle me disait:
--Quel bonheur que tu sois une femme! Jure-moi, ma Dolorida bien-aimée,
que tu porteras haut ton coeur, et que tu seras une femme digne de ce
nom.
Je promettais à ma mère le contraire de ce que j'avais promis à mon
père, mais avec une entière bonne foi. Tiraillée en sens contraire,
forcée, malgré la plus invincible répugnance, de me mentir à moi-même,
je sentais se développer en moi des forces contradictoires, pour ainsi
dire; et à quinze ans j'étais la créature la plus passionnée, mais tout
à la fois la plus rigide; complaisante pour les défauts de mon père,
pleine de tendresse pour la résignation de ma mère.
Quand je parle de résignation, je n'entends pas par ce mot la soumission
humble et discrète aux misères de ce monde; je n'entends pas
l'immolation de la volonté, du caractère; j'entends ce pacte conclu par
les âmes fières, qui jurent de boire leurs larmes, de cacher leurs
douleurs sous un sourire, et de ne pas donner à la méchanceté, à la
sottise humaine, le triomphe d'une intelligence élevée s'abîmant dans la
douleur.
Telle était la résignation de ma mère. Elle se repentait d'avoir eu peur
de la misère et de n'avoir pas eu peur du capitaine; mais si elle ne
dissimulait pas à celui-ci son mépris et sa haine, si elle trouvait une
joie sauvage à l'accabler de ses sarcasmes dans l'intimité, devant le
monde elle souriait, ne permettait pas qu'on la plaignît et semblait
prendre plaisir à faire admirer ma parfaite ressemblance avec mon père.
Celui-ci n'était pas un méchant homme. C'était un soldat plein
d'honneur, c'est-à-dire décidé à mourir plutôt que de trahir son
drapeau, mais ne se piquant pas d'une fidélité à toute épreuve dans
l'accomplissement des engagements de l'ordre civil. C'est ainsi que je
reconnus, à l'âge de raison, qu'il ne payait pas ses dettes et qu'il
dissipait dans le jeu la meilleure partie de son revenu.
Le capitaine avait aimé ma mère, c'est-à-dire qu'il l'avait trouvée fort
belle, qu'il avait été charmé de son grand air, de son attitude de
reine, au milieu de sa pauvreté, et qu'il avait été ravi d'empêcher la
descendante d'une vieille et noble famille de l'Estramadure de faire des
ménages, ou de faire pis que cela.
Mais ma mère, après l'élan de reconnaissance pour le procédé du
capitaine, n'avait pas pu tenir à ces habitudes de garnison, à ce
pittoresque continu de langage et d'allures. Elle avait essayé d'abord
de n'y pas songer; mais l'odeur de la pipe la poursuivait jusque dans sa
chambre; mais les propos grossiers ne se laissaient pas intimider par
elle, et quand elle voulut faire acte d'autorité, on lui répondit par
des actes de tyrannie.
Que se passa-t-il alors? Il n'est pas rigoureusement du devoir d'une
fille de vous le dire. J'ai entendu raconter depuis des histoires
scandaleuses et dramatiques qui expliquent l'air de sombre résignation
qui ne quittait pas ma mère, et, ainsi que je vous l'ai dit, le deuil
qu'elle a constamment porté.
Ma mère était instruite et voulut m'instruire; mon père, qui me trouvait
sinon jolie, du moins en passe de le devenir, prétendait qu'avec du
jarret et des éclairs dans les yeux je pourrais être, sur un des
théâtres de Madrid, de Londres ou de Paris, une piquante danseuse; que
c'était un état productif, même en le faisant consciencieusement, et
que, comme il n'avait pas de dot à donner à sa fille, il n'entendait
pas qu'elle eût des prétentions.
Ma mère répondait que si à l'âge où l'on se marie je ne trouvais pas un
honnête homme qui voulût de moi, je devais entrer dans un couvent, et
qu'il était bon de m'orner l'esprit et la mémoire pour m'aider à
accepter la réclusion.
J'étais tour à tour de l'avis de mon père et de l'avis de ma mère. Je
dansais à ravir, j'écoutais avec des palpitations infinies le récit des
fêtes qui attendent les grandes artistes, et quand, les joues
enflammées, le regard brillant, je retournais auprès de ma mère,
celle-ci me lançait dans des extases, dans des prières qui prolongeaient
l'exaltation et finissaient par m'enivrer.
Vous croyez sans doute que, dans cet intérieur bizarre, avec ces
tendresses hostiles qui se disputaient mon coeur, en n'étant d'accord
que pour développer mon imagination, je dus me pervertir?
Détrompez-vous. Cette gymnastique violente me donnait des appétits; mais
une idée qui naquit de bonne heure et qui s'incrusta dans ma cervelle
pour n'en plus sortir, me préserva de l'abîme qui attend les femmes
élevées comme je le fus. Ma mère me répétait si souvent le conseil
d'être fière, et mon père me recommandait si souvent d'être un homme,
que je devins femme sans avoir été jeune fille et sans avoir passé par
ces rêves qui amollissent l'âme et conseillent l'amour.
La plus étrange corruption, la plus inouïe, me défendit contre toutes
les autres. Les livres me devinrent odieux, parce qu'ils parlaient tous
du drame de deux coeurs invinciblement attirés l'un vers l'autre et
empêchés longtemps de s'unir. Il me semblait que tous les mariages
devaient ressembler à celui de mon père et de ma mère; et, si cela
était, je jurais bien de ne jamais me marier.
En grandissant, je recherchais plus volontiers la société de mon père
que celle de ma mère, non pas que j'aimasse moins celle-ci! Je crois, au
contraire, que s'il eût fallu lui donner une grande preuve d'affection,
j'aurais dépensé pour elle tout ce trésor, toute cette fureur de
tendresse que je sentais vaguement s'amasser en moi. Le capitaine
m'associait à des distractions bruyantes. Avec lui je n'étais jamais
tentée de réfléchir, de méditer, et je n'étais pas exposée aux piéges du
sentiment. Nous montions à cheval pendant toute la journée, et le soir
je venais m'accouder au coin d'une table et regarder jouer mon père.
Cela peut vous sembler étrange, et vous allez concevoir de moi une idée
bien défavorable; mais le jeu remplaçait tout et me préservait de tout:
une passion sans objet qui me donnait la fièvre se satisfaisait par les
dés et par les cartes. Ma mère essaya de lutter: elle fut vaincue.
Lorsqu'elle me conseillait d'utiliser autrement mes soirées, je lui
répondais que l'amour platonique du roi de _carreau_ et du roi de
_trèfle_ devait la rassurer sur l'effet de ces heures, et je la
conjurais de me laisser me préserver à ma manière des malheurs qui
l'avaient accablée.
--Je n'aimerai jamais personne, lui disais-je; laissez-moi aimer quelque
chose.
Mon père était ravi de m'avoir pour complice. Il était joueur effréné.
Combien de nuits n'ai-je point passées à regarder les cartes tomber une
à une sur le tapis! Mes mains aimaient à remuer les jetons. Peu à peu,
je remplis des vides, je devins utile quand un partenaire manquait, et
le capitaine, qui mettait une petite bourse à ma disposition, fit de moi
un sujet distingué.
Toutes les parties n'avaient pas lieu à la maison. Le capitaine passait
quelquefois des nuits dehors. Ces nuits-là je ne dormais pas et j'avais
d'effroyables insomnies, dont je me consolais en entendant, le matin, le
récit des prouesses ou des malheurs de la veillée. Je conjurais mon père
de m'emmener avec lui.
--N'ayez pas peur, lui disais-je: je suis un homme, un page; je ne
m'offusquerai pas des jurons que je pourrai entendre, et j'imagine que
je vous porterai bonheur.
Je ne sais pas si ce fut cette dernière raison qui triompha des
scrupules du capitaine. Mais je sais bien qu'il finit par consentir,
qu'il me donna un costume d'homme, et que je le suivis dans les cabarets
illustres et dans les cercles où il allait jouer.
Oh! les douces jeunes filles qui n'ont jamais quitté l'oeil maternel et
qui, gardées par une tendresse vigilante, s'épanouissent saintement à
l'ombre du foyer domestique, les jeunes filles auxquelles l'amour et la
piété du ménage sont révélés dans de chastes leçons sont bien heureuses,
et n'ont pas plus tard ces âpres souvenirs qui dessèchent et troublent
la vie! Mais j'ai besoin de vous le répéter souvent, pour ne pas vous
faire horreur: je devenais une joueuse, sans que ma pureté implacable se
sentît menacée sur d'autres points; je mettais un certain héroïsme de
jeune fille dans le culte de cette passion, qui me préservait des
autres.
J'allais donc partout avec mon père; je ne sais pas s'il me fallait
traverser d'autres scandales que celui du jeu, et si je ne coudoyais pas
d'autres vices dans ces tripots; mais je sais bien que je ne voyais que
les cartes, et que, quand j'évoque ces effroyables souvenirs, j'ai
l'éblouissement des bougies éclairant les enjeux, les mains flétries,
les visages pâles, et que je n'aperçois rien au delà du cercle des
joueurs penchés sur le tapis vert.
Ma mère n'essaya pas de lutter; elle avait un sombre désespoir. Elle se
demandait s'il valait mieux que je fusse ainsi qu'exposée aux
entraînements dont elle ne s'était pas assez bien défendue. Quant au
mariage, j'en semblais fort éloignée, lorsqu'une catastrophe vint me
mettre plus tôt que je ne le redoutais face à face avec la vie et avec
le devoir.