Ne tenons pas nos sermens, mon cher, je vous prie! il coûte trop de les
observer: voyons-nous, et que ce soit, s’il se peut, tout à l’heure.
Vous m’avez soupçonnée d’infidélité, vous m’avez exprimé ces soupçons
d’une manière outrageante; mais je vous aime plus que moi-même, et je ne
puis vivre sans vous voir. A quoi bon de nous faire des absences
volontaires, n’en avons-nous pas assez d’inévitables à éprouver? Venez
rendre toute la joie à mon âme par un moment d’entretien en liberté.
Vous me mandez que vous ne voulez me voir que pour me demander pardon.
Ah! venez, quand ce seroit pour me dire des injures; venez, je vous en
conjure: j’aime mieux voir vos yeux irrités que de ne les point voir du
tout. Mais, hélas! je ne hasarde guère quand je laisse ce choix dans
votre disposition. Je sais que je les verrai tendres et brûlans d’amour:
ils m’ont déjà paru tels ce matin, à l’église; j’y ai lu la confusion de
votre crédulité, et vous avez dû voir dans les miens des assurances de
votre pardon. Ne parlons plus de cette querelle, ou si nous en parlons,
que ce soit pour en éviter une pareille à l’avenir. Comment
pourrions-nous douter de notre amour? Nous ne sommes au monde que pour
lui. Je n’aurois jamais eu le cœur que j’ai s’il n’avoit dû être plein
de votre idée? vous n’auriez pas l’âme que vous avez si vous n’aviez pas
dû m’aimer; et ce n’est que pour vous aimer autant que vous êtes
aimable, et que pour m’aimer autant que vous êtes aimé, que le Ciel nous
a faits si capables d’amour l’un et l’autre. Mais dites-moi, de grâce,
avez-vous senti tout ce que j’ai senti depuis que nous feignons de nous
vouloir du mal? Car nous ne nous en sommes jamais voulu, nous n’en avons
pas la force, et notre étoile est plus puissante que tous les dépits.
Grand Dieu! que j’ai trouvé cette feinte pénible! que mes yeux se sont
fait de violence quand ils vous ont déguisé leurs mouvemens, et qu’il
faut être ennemi de soi-même pour se dérober un moment de bonne
intelligence quand on s’aime comme nous nous aimons! Mes pas me
portoient malgré moi où je devois vous rencontrer. Mon cœur, qui s’est
fait une habitude si douce d’épanchement à votre rencontre, cherchoit
mes yeux pour les répandre; et comme je m’efforçois de les lui refuser,
il me donnoit des élans secrets qui ne peuvent être compris que par ceux
qui les ont éprouvés. Il me semble que vous avez été tout de même. Je
vous ai trouvé dans des lieux où le hasard ne pouvoit vous conduire; et
s’il faut vous confier toutes mes vanités, je n’ai jamais remarqué tant
d’amour dans vos regards que depuis que vous affectez de n’en plus
laisser voir. Qu’on est insensé de se donner toutes ces gênes! mais
plutôt qu’on fait bien de se montrer ainsi son âme tout entière! Je
connoissois toute la tendresse de la vôtre, et j’aurois distingué ses
mouvemens amoureux entre ceux de toutes les autres âmes; mais je ne
connoissois ni votre colère ni votre fierté. Je savois bien que vous
étiez capable de jalousie, puisque vous aimiez; mais je ne connoissois
point le caractère que cette passion prenoit dans votre cœur. Ç’auroit
été trahison que de m’en laisser douter plus longtemps, et je ne puis
m’empêcher de vouloir du bien à votre injustice, puisqu’elle m’a fait
faire une découverte si importante. Je vous avois voulu jaloux, je vous
l’ai trouvé; mais renoncez à votre jalousie, comme je renonce à ma
curiosité. Quelque figure que prenne un amant, il n’y en a point de si
avantageuse pour lui que celle d’un amant heureux. C’est une grande
erreur de dire qu’un amant est sot quand il est content. Ceux qui ne
sont pas aimables sous cette forme le seroient encore moins sous une
autre; et quand on n’a pas assez de délicatesse pour profiter du
caractère d’un amant satisfait, c’est la faute du cœur et non pas celle
de la félicité. Hâtez-vous de venir me confirmer cette vérité, mon cher,
je vous en prie. Je ne serois pas si peu délicate que d’en retarder
l’instant par une si longue lettre si je ne savois que vous ne pouvez me
voir à l’heure que je vous écris. Quelque plaisir que je trouve à vous
entretenir de cette sorte, je sais bien lui préférer celui d’un autre
entretien. Il n’y a que moi qui goûte le plaisir de vous écrire, et vous
partagez celui de me voir. Mais quoi? je ne puis avoir l’un qu’avec des
ménagemens de bienséance, et j’ai l’autre quand il me plaît.
Présentement que tous les gens de notre maison reposent et se croient
peut-être heureux de bien reposer, je jouis d’un bonheur que le repos le
plus profond ne sauroit me donner. Je vous écris; mon cœur vous parle
comme si vous deviez lui répondre; il vous immole ses veilles avec son
impatience. Ah! qu’on est heureux quand on aime parfaitement! et que je
plains ceux qui languissent dans l’oisiveté qui naît de la liberté!
Bonjour, mon cher! Le jour commence à paroître; il auroit paru bien plus
tôt qu’à l’ordinaire s’il avoit consulté mon impatience: mais il n’est
pas amoureux comme nous; il faut lui pardonner sa lenteur, et tâcher à
la tromper par quelques heures de sommeil, afin de la trouver moins
insupportable.