LETTRE VII

Ne tenons pas nos sermens, mon cher, je vous prie! il coûte trop de les

observer: voyons-nous, et que ce soit, s’il se peut, tout à l’heure.

Vous m’avez soupçonnée d’infidélité, vous m’avez exprimé ces soupçons

d’une manière outrageante; mais je vous aime plus que moi-même, et je ne

puis vivre sans vous voir. A quoi bon de nous faire des absences

volontaires, n’en avons-nous pas assez d’inévitables à éprouver? Venez

rendre toute la joie à mon âme par un moment d’entretien en liberté.

Vous me mandez que vous ne voulez me voir que pour me demander pardon.

Ah! venez, quand ce seroit pour me dire des injures; venez, je vous en

conjure: j’aime mieux voir vos yeux irrités que de ne les point voir du

tout. Mais, hélas! je ne hasarde guère quand je laisse ce choix dans

votre disposition. Je sais que je les verrai tendres et brûlans d’amour:

ils m’ont déjà paru tels ce matin, à l’église; j’y ai lu la confusion de

votre crédulité, et vous avez dû voir dans les miens des assurances de

votre pardon. Ne parlons plus de cette querelle, ou si nous en parlons,

que ce soit pour en éviter une pareille à l’avenir. Comment

pourrions-nous douter de notre amour? Nous ne sommes au monde que pour

lui. Je n’aurois jamais eu le cœur que j’ai s’il n’avoit dû être plein

de votre idée? vous n’auriez pas l’âme que vous avez si vous n’aviez pas

dû m’aimer; et ce n’est que pour vous aimer autant que vous êtes

aimable, et que pour m’aimer autant que vous êtes aimé, que le Ciel nous

a faits si capables d’amour l’un et l’autre. Mais dites-moi, de grâce,

avez-vous senti tout ce que j’ai senti depuis que nous feignons de nous

vouloir du mal? Car nous ne nous en sommes jamais voulu, nous n’en avons

pas la force, et notre étoile est plus puissante que tous les dépits.

Grand Dieu! que j’ai trouvé cette feinte pénible! que mes yeux se sont

fait de violence quand ils vous ont déguisé leurs mouvemens, et qu’il

faut être ennemi de soi-même pour se dérober un moment de bonne

intelligence quand on s’aime comme nous nous aimons! Mes pas me

portoient malgré moi où je devois vous rencontrer. Mon cœur, qui s’est

fait une habitude si douce d’épanchement à votre rencontre, cherchoit

mes yeux pour les répandre; et comme je m’efforçois de les lui refuser,

il me donnoit des élans secrets qui ne peuvent être compris que par ceux

qui les ont éprouvés. Il me semble que vous avez été tout de même. Je

vous ai trouvé dans des lieux où le hasard ne pouvoit vous conduire; et

s’il faut vous confier toutes mes vanités, je n’ai jamais remarqué tant

d’amour dans vos regards que depuis que vous affectez de n’en plus

laisser voir. Qu’on est insensé de se donner toutes ces gênes! mais

plutôt qu’on fait bien de se montrer ainsi son âme tout entière! Je

connoissois toute la tendresse de la vôtre, et j’aurois distingué ses

mouvemens amoureux entre ceux de toutes les autres âmes; mais je ne

connoissois ni votre colère ni votre fierté. Je savois bien que vous

étiez capable de jalousie, puisque vous aimiez; mais je ne connoissois

point le caractère que cette passion prenoit dans votre cœur. Ç’auroit

été trahison que de m’en laisser douter plus longtemps, et je ne puis

m’empêcher de vouloir du bien à votre injustice, puisqu’elle m’a fait

faire une découverte si importante. Je vous avois voulu jaloux, je vous

l’ai trouvé; mais renoncez à votre jalousie, comme je renonce à ma

curiosité. Quelque figure que prenne un amant, il n’y en a point de si

avantageuse pour lui que celle d’un amant heureux. C’est une grande

erreur de dire qu’un amant est sot quand il est content. Ceux qui ne

sont pas aimables sous cette forme le seroient encore moins sous une

autre; et quand on n’a pas assez de délicatesse pour profiter du

caractère d’un amant satisfait, c’est la faute du cœur et non pas celle

de la félicité. Hâtez-vous de venir me confirmer cette vérité, mon cher,

je vous en prie. Je ne serois pas si peu délicate que d’en retarder

l’instant par une si longue lettre si je ne savois que vous ne pouvez me

voir à l’heure que je vous écris. Quelque plaisir que je trouve à vous

entretenir de cette sorte, je sais bien lui préférer celui d’un autre

entretien. Il n’y a que moi qui goûte le plaisir de vous écrire, et vous

partagez celui de me voir. Mais quoi? je ne puis avoir l’un qu’avec des

ménagemens de bienséance, et j’ai l’autre quand il me plaît.

Présentement que tous les gens de notre maison reposent et se croient

peut-être heureux de bien reposer, je jouis d’un bonheur que le repos le

plus profond ne sauroit me donner. Je vous écris; mon cœur vous parle

comme si vous deviez lui répondre; il vous immole ses veilles avec son

impatience. Ah! qu’on est heureux quand on aime parfaitement! et que je

plains ceux qui languissent dans l’oisiveté qui naît de la liberté!

Bonjour, mon cher! Le jour commence à paroître; il auroit paru bien plus

tôt qu’à l’ordinaire s’il avoit consulté mon impatience: mais il n’est

pas amoureux comme nous; il faut lui pardonner sa lenteur, et tâcher à

la tromper par quelques heures de sommeil, afin de la trouver moins

insupportable.

Lettres portugaises Publiées sur l'édition originale avec une notice préliminaire par Alexandre Piedagnel · 第 25 / 27 题