LETTRE VI

Est-ce bien moi-même qui vous écris? êtes-vous celui que vous étiez

autrefois? Par quel prodige m’avez-vous marqué de l’amour sans me donner

de la joie? Je vous ai vu de l’empressement et des dépits impatiens;

j’ai lu dans vos yeux ces mêmes désirs où vous m’avez toujours trouvée

si sensible. Ils étoient aussi ardens que quand ils faisoient toute ma

félicité. Je suis aussi tendre et aussi fidèle que je la fus jamais; et

cependant je me trouve tiède et nonchalante. Il semble que vous n’ayez

fait qu’une illusion à mes sens, qui n’a pu passer jusqu’à mon cœur. Ah!

que les reproches que vous vous êtes attirés me coûtent cher! et qu’un

jour de votre négligence me dérobe de transports! Je ne sais quel démon

secret m’inspire sans cesse que c’est à ma colère que je dois vos

tendresses, et qu’il y a plus de politique que de sincérité dans les

sentimens que vous m’avez fait paroître. Sans mentir, la délicatesse est

un don de l’amour qui n’est pas toujours aussi précieux qu’on se le

persuade. J’avoue qu’elle assaisonne les plaisirs, mais elle aigrit

terriblement les douleurs. Je m’imagine toujours vous voir dans cette

distraction qui m’a causé tant de soupirs. Ne vous y trompez pas, mon

cher, vos empressemens font toute ma félicité; mais ils feroient toute

ma rage, si je croyois les devoir à quelque autre chose qu’au mouvement

naturel de votre cœur. Je crains l’étude des actions beaucoup plus que

la froideur du tempérament; et l’extérieur est pour les âmes grossières

un piége où les âmes délicates ne peuvent être surprises. Vous dirai-je

toutes mes manies là-dessus! Ce fut hier l’excès de votre emportement

qui fit naître tous mes soupçons. Vous me sembliez hors de vous, et je

vous cherchois à travers de tout ce que vous paroissiez. O Dieu! que

serois-je devenue si j’avois pu vous convaincre de dissimulations? Je

préfère votre passion à ma fortune, à ma gloire et à ma vie; mais je

supporterois plus aisément les assurances de votre haine que les fausses

apparences de votre amour. Ce n’est point au dehors que je m’arrête,

c’est aux sentimens de l’âme: soyez froid, soyez négligent, soyez même

léger si vous le pouvez, mais ne soyez jamais dissimulé. La trahison est

le plus grand crime qu’on puisse commettre contre l’amour, et je vous

pardonnerois plus volontiers une infidélité que le soin que vous

prendriez à me la déguiser. Vous me dîtes hier au soir de grandes

choses, et j’aurois souhaité que vous eussiez pu vous voir vous-même

dans ce moment comme je vous voyois: vous vous seriez trouvé tout autre

qu’à votre ordinaire. Votre air étoit encore plus grand qu’il ne l’est

naturellement; votre passion brilloit dans vos yeux, et elle les rendoit

plus tendres et plus perçans. Je voyois que votre cœur venoit sur vos

lèvres. Hélas! que je suis heureuse, il n’y venoit point à faux! car

enfin je ne vous sens que trop, et il n’est guère en mon pouvoir de vous

sentir moins. Le plaisir d’aimer de toute mon âme est un bien que je

tiens de vous; mais il ne vous est plus possible de me le ravir. Je

connois bien que je vous aimerai toujours malgré moi, et je suis sûre

que je vous aimerai même malgré vous. Voilà des assurances dangereuses:

mais quoi! vous n’avez pas un cœur qu’il faille retenir par la crainte,

et je ne croirois votre conquête guère assurée si je ne la conservois

que par là. L’honnêteté et la reconnoissance sont comptées pour quelque

chose dans l’amitié, mais elles ne tiennent pas lieu beaucoup dans

l’amour. Il faut suivre son cœur sans consulter sa raison. La vue de ce

qu’on aime enlève l’âme malgré qu’on en ait: au moins sais-je bien que

voilà comme je suis pour vous. Ce n’est ni l’habitude de vous voir ni la

crainte de vous fâcher, en ne vous voyant pas, qui m’oblige à rechercher

votre vue. C’est une avidité curieuse qui part du cœur, sans art et sans

réflexion. Je vous cherche souvent en des lieux où je suis assurée que

je ne vous trouverai pas. Si vous êtes comme cela pour moi, sans doute

que l’instinct de nos cœurs fera qu’ils se rencontreront partout. Je

suis forcée de passer la meilleure partie du jour dans un lieu où vous

ne pouvez vous trouver. Mais abandonnons-nous à notre passion,

laissons-nous guider à nos désirs, et vous verrez que nous ne laisserons

pas de passer agréablement le temps que nous ne pouvons être ensemble.

Lettres portugaises Publiées sur l'édition originale avec une notice préliminaire par Alexandre Piedagnel · 第 24 / 27 题