Plus d’eau, plus d’île, plus de paysage terrifiant, mais la maison de la
rue du Faubourg où la pensée de ses nuits la ramenait sans cesse. Son
amie Gretel lui faisait une visite, et, avant de partir, en rajustant
son chapeau sur la mousse blonde de ses cheveux, la jeune femme disait
cela: «Monsieur Saltzen ne viendra pas, il est trop mal.» Samuel se
trouvait subitement présent pour demander: «Qu’a-t-il donc?» Et la jeune
femme hochait la tête avec pitié, et souriait en regardant Madeleine:
«Oh! oui, bien mal le pauvre monsieur Saltzen, bien mal!» Pourtant,
Madeleine savait qu’il viendrait quand même, et, juste à ce moment, une
voiture roula sur le pavé, avec l’improvisé des accessoires de théâtre:
quelques tours de roues pour donner l’illusion du réel. Un pas d’homme
fit craquer l’escalier, la porte s’ouvrit, et Wilhelm Saltzen parut.
Maigre, pâle, essoufflé, il tomba sur une chaise, dans la chambre même
des Wartz. Ses yeux flétris avaient un regard dur et froid; sous ses
pommettes, ses joues fripées et terreuses s’étaient creusées; il était
miné, mangé tout vivant par la maladie, une de celles qui sont
implacables, qui tuent et qui donnent aux chairs cet aspect auquel les
amis ne se trompent pas. «Vous avez été souffrant, docteur, disait
Madeleine, contez-moi ce que vous avez eu.--Non!» prononça-t-il.
Et Madeleine, avec la contention d’esprit des rêves, contemplait cette
figure que ses seuls souvenirs édifiaient là, devant elle, toujours en
passe de se fondre, de s’évanouir si sa pensée déviait. Sans s’étonner
elle comprit pourquoi il refusait de répondre; mais, par pudeur, elle
fit semblant de se méprendre.
«Je vois, dit-elle, ce sont vos anciennes fièvres qui reviennent. Où
avez-vous donc pris cela, mon Dieu?--Ici», répondit le pâle visage de
portrait.
Et il y avait quelque part, derrière elle, dans le vague de la chambre,
une figure de Samuel qui riait méchamment.
Tourmentée d’envie de pleurer, Madeleine vint au vieil ami. Il était
assis sur cette chaise, qui découpait sur le blanc de la fenêtre les
angles de son dossier.
Elle lui prit la main presque de force et lui dit tendrement:
--Comme vous paraissez fâché contre moi!
Aussitôt, ce ne fut plus la chambre, mais le petit salon d’en bas, où
elle le recevait d’ordinaire; ils étaient seuls, une espèce de soleil
blanc entrait par les fenêtres. Il lui dit:
--J’ai le mal de ceux qu’on n’a pas devinés.
Et au moment de répliquer, elle sentit un embarras si lourd, si
douloureux, qu’elle s’éveilla, faisant sur l’oreiller une grimace de
souffrance.
Elle ne dormit plus ensuite. Le souvenir de ce rêve l’obsédait. Elle
croyait y sentir une réalité, peut-être un avertissement. Saltzen devait
être malade. Elle compta les jours écoulés depuis qu’il semblait s’être
retiré de leur intimité. L’avait-elle blessé secrètement? Elle revoyait
sans cesse l’attitude glaciale qu’il avait eue pour lui parler, dans ce
rêve, et, bien que tout cela fût irréel, elle y prenait une sorte de
remords. Comme ils s’étaient peu inquiétés de lui, elle et Samuel,
pendant sa longue absence! C’est cela, il était froissé de ce manque
d’égards. Et elle s’ingéniait à trouver quelque marque d’amitié à lui
envoyer.
Elle restait émue, attendrie. A chaque instant, des larmes lui venaient
aux yeux. Elle examinait sa conscience. Sans coquetterie certes, mais
non sans égoïsme, elle avait exploité cette amoureuse amitié du vieil
homme, elle en avait distillé le délice, elle l’avait fait concourir à
son bonheur, elle en avait usé, malhonnêtement, comme d’une chose qu’on
sait ne pouvoir jamais payer.
Quand vint le matin, les journaux qu’on lui apporta au lit l’arrachèrent
à cette langueur. L’envahissement du palais y était raconté de diverses
manières selon l’opinion du parti, mais le même fait ressortait de tous
les récits: la disparition de la Reine. La gravité du mouvement
populaire, l’inquiétante effervescence des bas quartiers, les victimes
même de l’échauffourée, tout s’oubliait devant la question capitale,
l’unique question capable d’intéresser maintenant un Poméranien, celle
de savoir ce qu’était devenue la Reine.
Quelle énigme! Cette femme autour de qui s’accomplissait le grand drame,
s’évanouissait de la scène, soudain. «Elle s’est volontairement exilée»,
disaient les uns. «Elle s’est, disaient les autres, retirée en province,
là où on la croit le moins, et elle y prépare la contre-révolution.» Et
l’on vit alors combien celle qui paraissait transitoirement oubliée,
remplissait en secret les pensées de tous. Ce fut l’explosion suprême
des passions contradictoires. Le mystère dont elle avait entouré ce
dérobement d’elle-même ajoutait à l’exaspération générale. On ne
s’abordait plus qu’avec cette idée muette au fond des yeux; ses
partisans furent repris d’un regain d’espoir, les révolutionnaires d’un
renouveau de violence. Les conversations dégénéraient en disputes; dans
les deux camps elles déchaînaient de la fureur. Et l’on sentait, mieux
que jamais, les droits que possédait la nation sur cette créature qui ne
pouvait disposer d’elle, décider de son sort, sans que le pays l’eût
voulu. La fièvre gagna, après Oldsburg, toute la Poméranie. On attendit,
dans un frémissement d’angoisse, la journée du surlendemain où le
nouveau Parlement, interrogeant les membres du Cabinet, ferait la
lumière sur l’aventure inouïe.
Madeleine, dévorée de curiosité, guetta son mari comme il allait sortir.
--Où peut-elle être?
--Est-ce que je sais! fit Samuel, la main au bouton de la porte.
Elle devint maussade, sa bouche fit un arc boudeur; elle fut tout d’un
coup moins jolie, ses yeux virant au gris, plissés au coin.
--Oui, tu le sais. Tu le sais, et tu me le caches. Tu sais tout.
--Je puis t’assurer que je l’ignore... prononça-t-il en s’en allant.
--Oh! balbutia Madeleine, comme tu me réponds!
Elle le sentait lui échapper de plus en plus.
Personne ne doutant que le ministre de l’Intérieur ne tînt secrètement
la clef de la grande énigme, presque toutes les amies de Madeleine,
poussées par la curiosité, vinrent ce jour-là. Mais elle ne reçut pas.
Un deuil secret voilait son cœur, et elle se retirait dans son isolement
pour en mieux savourer l’amertume. Elle fit le bilan des jours passés;
ils lui semblèrent béants d’un vide immense, celui qu’avait laissé, en
se retirant vers d’autres soucis, l’âme amoureuse de Samuel. Pris par
les fatigues et les veilles nocturnes, il avait fait leurs nuits
solitaires; leurs tête-à-tête étaient furtifs, hâtifs, sans joie. Une
sorte d’absence subtile de lui-même persistait quand il était là, et
dans ses yeux, chargés de nouveaux et puissants désirs, l’étincelle
d’autrefois ne jaillissait plus à la vue de Madeleine.
La phase la plus exquise de sa vie d’épouse était-elle donc révolue
déjà, après douze mois, douze mois fugaces, rapides, merveilleux comme
une série de rêves!
--Déjà! déjà! se redisait-elle.
Au début de leur union, combien de fois triste, âprement perspicace,
elle avait eu l’épouvante de cette heure, qu’elle voyait sonner pour
tant de ménages autour d’elle: la fin du rêve, la rupture du charme qui
laisse les époux face à face, se regarder froidement, comme deux êtres
quelconques jetés ensemble dans la même chambre et attachés l’un à
l’autre par cette triste fille de l’Amour qu’est l’Habitude.
--Déjà! se disait la jeune femme dans une analyse implacable, déjà!
Elle avait cessé de croire, cependant, à l’échéance cruelle. Samuel
l’aimait trop, et elle-même, cet amour l’avait prise si totalement,
qu’elle ne concevait plus la vie possible en dehors de cette folle
tendresse. Et bien souvent, les mains étreintes, les yeux dans les yeux,
ils s’étaient dit: «Ne plus nous aimer!... le pourrions-nous?»
Et c’était lui, l’être adoré qui le premier se détachait d’elle. Le
centre de la vie s’était pour lui déplacé et ne résidait plus ici, au
foyer, mais là-bas, à cette salle du Conseil des ministres vers laquelle
convergeaient tous les yeux du pays. Qu’était un pauvre cœur d’épouse,
timide, souvent craintif, silencieusement passionné, pour cet homme à
qui des millions de cœurs s’offraient dans le grand mouvement national?
Par moments, une rancune désolée lui montant aux lèvres, Madeleine
songeait:
«Oh! moi aussi, je me détacherai, j’arracherai mon âme de cette autre
âme qui ne veut plus de moi, je saurai bien me reprendre.»
Et elle échafaudait d’amères et tragiques imaginations. Un soir, lasse
de vivre devant ce mari, comme devant le fantôme de leur bonheur fini,
elle s’enfuirait, n’importe où, dans une maisonnette de la ville haute,
où il ne pourrait la retrouver, à Hansen peut-être, ou même à
l’étranger. Elle trancherait le fil, devenu illusoire, de leur union.
Lui, ce soir-là, rentrant à son heure ordinaire et tardive, et ne la
trouvant pas, s’en irait par toute la maison en l’appelant doucement,
par habitude: «Madeleine! Madeleine!» Et comme sa voix errante de
chambre en chambre ne recevrait pas de réponse, il assemblerait les
domestiques, et avec une inquiétude dissimulée: «Où est madame?» leur
demanderait-il froidement. Eux, répondraient étonnés: «Nous ne savons
pas. Madame est sortie. Elle n’est pas rentrée.» Alors, _seul_ il
prendrait son repas, et _seul_ il viendrait dans sa chambre, avec un
tremblement inavoué. Mais elle n’y aurait laissé ni un indice, ni un
adieu, ni un message, rien qu’un peu de son parfum, subtilement attaché
aux choses. Et ce parfum s’insinuerait en lui par ses narines, par sa
bouche, par tous ses pores, et il recevrait alors le choc de la première
angoisse, en devinant que ces senteurs évaporées seraient désormais les
seuls restes impalpables de cette jeune compagne près de laquelle il
avait pensé, souri, causé, vécu et dormi, toute une année. L’oreille aux
écoutes, épiant son retour, il commencerait de souffrir son martyre; la
petite pendule de sa chambre sonnerait onze heures de la nuit, et sa
femme ne reviendrait pas. Affolé bientôt, hors de lui-même, il courrait
chez Franz Furth, son beau-père, au _Nouvel Oldsburg_, chez Gretel,
l’amie de sa femme. Mais sans avoir prévenu personne, Madeleine se
serait évanouie dans l’ombre, comme morte du sevrage d’amour. Il
reviendrait chez lui, haletant, éperdu, jetterait comme un cri:
«Madeleine!» dans le silence. Avec l’espoir de l’y trouver endormie il
viendrait fouiller son lit. Mais le lit serait intact, rigide et
glacial.
Et de toute la nuit, il ne pourrait dormir, à force de fièvre.
Et ni le lendemain, ni le surlendemain, Madeleine ne reviendrait. Oh!
comme il souffrirait, comme il se rappellerait avec désespoir ses
baisers, ses caresses, l’iris bleu de ses yeux avec toutes leurs taches
minuscules qui les faisaient si tendres, et le poids de son corps, et la
forme de ses mains, et tout ce qu’il ne reverrait plus, jamais, jamais.
Comme il sangloterait, à genoux, comme il regretterait de ne l’avoir pas
su retenir, comme il maudirait sa gloire, les poings crispés de douleur,
de colère et de remords.
Et de penser à cette torture, Madeleine pleurait aussi, toute palpitante
d’amour et faisant le vœu secret que Samuel revînt de suite, afin
qu’elle pût lui jeter les bras au cou, l’enlacer, baiser ses tempes
fatiguées, et le consoler de ces imaginaires peines qu’elle venait de
lui créer, dans les tristesses de son esprit surexcité.
Elle vint guetter son retour, aux larges fenêtres à balcons du salon
officiel, où, le rideau soulevé, elle embrassait la longue chaussée
blanche des quais. En février déjà, le crépuscule se prolonge,
s’attarde. Ces fins de jour qui traînent, s’alanguissent, ont, vers le
printemps proche, de sourds appels indéfinissables. La transition des
saisons s’y affirme.
Le vent du sud chassait vers la ville les fumées du faubourg; le ciel
était tourmenté, et, par les déchirures des nuages, on apercevait des
clartés dorées vers le couchant. Le fleuve se nacrait. Samuel ne rentra
pas. Un feu doux de bûches, se consumant en braise, luisait dans l’âtre.
Assombri par les tapisseries de couleur foncée, le jour baissait dans
l’immense pièce. Madeleine prit une chaise basse au coin de la cheminée.
--Comme il me laisse seule! pensa-t-elle.
Elle sentait ses mains pleines de caresses à donner, ses lèvres lourdes
de baisers retenus. Qu’importaient désormais toutes ces mièvres choses à
l’homme célèbre, l’homme du jour! Elle sentait aussi dans son cœur une
grande faim d’épanchement, d’intimité, d’entente secrète et
mystérieuse... mais qui donc s’occupait de son cœur, de son pauvre cœur
douloureux? Où était-elle l’amoureuse amitié dont elle avait rêvé jadis
les tendres confidences, les échanges délicieux entre leurs deux
esprits? Ah! sa solitude morale était bien définitive; Samuel ne
comprendrait jamais sa suave conception de l’amour. Il ne chercherait
pas à la comprendre. Il n’y avait pas, entre leurs âmes, cette secrète
parenté qu’elle avait cru. Une rancune dans tout son être frémissait, se
précisait contre son mari.
--Monsieur Saltzen demande si madame veut bien le recevoir, dit Hannah,
en entr’ouvrant la porte.
--Mais oui, Hannah! mais oui, répondit-elle vivement.
Et elle se rappela son rêve, Saltzen si triste, si émouvant:
«J’ai le mal de ceux qu’on n’a pas devinés.»
Son cœur battait un peu quand on introduisit le vieil ami.
--Ah! je suis heureuse de vous voir enfin, docteur, fit-elle en lui
abandonnant ses deux mains, dans une bienvenue à demi câline, oui, oui,
bien heureuse.
--Et le grand homme? dit-il, souriant.
Elle trouva dans ce sourire quelque chose de fiévreux, de factice et de
découragé qui rappelait encore le songe de cette nuit. Puis, répétant la
question amèrement:
--Le grand homme! il n’est pas ici, bien entendu, il n’est jamais plus
ici, jamais plus! A peine si je le vois. Et vous aussi, vous vous faites
rare, docteur, je vous attends depuis bien des jours. N’avez-vous pas
été souffrant?
--Moi? non, non... je vous remercie, ma chère enfant.
Mais il avait beau dire, sa mine apparaissait changée, ses yeux éteints,
la peau de son visage comme jaunie et fripée, et l’on devinait un
abattement dans cet homme chez qui, d’ordinaire, une merveilleuse
vitalité semblait éterniser la jeunesse. Il parut faire un effort pour
dominer cette dépression.
--Eh bien, voici la Reine disparue; que dites-vous de cela? Pour moi,
cette affaire est la plus tragique aventure. Certes, on ne fera pas
croire à l’Europe que la Poméranie a égaré sa souveraine.
Et il s’efforçait à rire. Puis, repris par une mélancolie secrète, il
reprit:
--Pauvre femme, pauvre femme! Quel sort! Quelle fuite! Ce départ
clandestin, après tant d’apothéoses! Et nous ne la reverrons plus, c’est
fini. Qui m’aurait dit l’autre jour quand nous la regardions à la
tribune, si hautaine, si triste, si belle, que c’était la dernière fois!
--Ainsi, fit Madeleine, avec une gaieté factice, c’est la fuite de la
Reine qui vous a bouleversé?
--Bouleversé, non, mais j’en ai eu un léger chagrin. La vie est pleine
de ces chagrins minimes qui nous atteignent légèrement, et seulement
dans la mesure où nous avons déjà souffert. Ils sont comme ces poudres
impalpables et anodines que les médecins nous ordonnent, et qui ne nous
paraissent corrosives qu’en touchant les plaies à vif. Il y a des
souffreteux, des meurtris, des écorchés, qui souffrent ainsi du contact
de tout.
Il détourna son regard vers le foyer, en étendant au feu sa main maigre
et plissée. Madeleine n’osait parler. Une grande émotion l’avait saisie
à revivre si ponctuellement son rêve. Jamais encore il ne lui était
arrivé de voir Saltzen souffrir à ce point. Elle avait lu en lui le
secret très doux d’un amour qu’on doit taire, elle n’en avait jamais
compris la torture. Et aujourd’hui seulement, devant ce vieil homme
ravagé, abattu, qui laissait échapper sa première plainte, elle
concevait soudain la poignante mélancolie de cette vie sans espoir. Sa
propre peine lui donnait aussi cette clairvoyance spéciale de
l’expérience douloureuse. Pauvre vieil ami! il souffrait par elle; elle
était son supplice et son martyre. Sans raisonner, elle avait envie de
tendre vers lui ses mains, lourdes de caresses retenues; elle les aurait
doucement posées, ainsi, jeunes et fraîches, sur ces mains de cinquante
ans, sèches, maigres et crispées de chagrin. Oh! oui, elle sentait bien,
à cette heure, comme il l’aimait, comme il la chérissait suavement,
noblement, dans la pureté de son infrangible silence. Au cours de leurs
entretiens délicieux qui touchaient à tant de sujets délicats, à tant de
choses d’âme, comme il savait rester muet sur l’invisible lien qui les
tenait si près, si cœur-à-cœur! Elle était encore plus émue. Elle se
pencha:
--Monsieur Saltzen, je ne vous demande rien; je vois que vous souffrez,
je ne puis savoir de quoi; mais vous, vous qui êtes un tel ami pour moi,
vous devez savoir cette chose, que tout ce qui vous peine ne peut m’être
indifférent, et que j’ai du chagrin, oh! oui, bien du chagrin à vous
voir si triste.
--Chère enfant, redit-il, chère enfant...
Il s’était redressé, la regardant étrangement.
--Non, vous ne pouvez pas savoir, reprit-il lentement. C’est une chose
ancienne, très ancienne. Ma vie n’est pas gaie. Chaque jour en passant
m’a laissé au fond de l’âme comme un précipité de tristesse, ainsi que
diraient les chimistes, et au moindre trouble, tout cela s’agite et
remonte. Mais vous ne pouvez pas savoir... Personne n’a su. J’étais fait
pour être heureux comme tout le monde, je n’ai pas eu ma part, et voilà
tout. Ma tristesse parfois me donne des joies parce que je l’aime, mais
elle est atroce parce qu’elle est sans espoir. Que voulez-vous, c’est
une chose très ancienne. Je m’y fais, doucement, chaque jour un peu
plus; jusqu’à la fin j’irai de la sorte.
Une joie intérieure inondait Madeleine, et cependant ses yeux se
remplissaient de larmes. La nuit s’épaississait dans le grand salon
sombre. Une pâle flambée des bûches jeta sur le visage de Saltzen un
reflet rouge; les yeux clairs et profonds du vieil homme s’étaient
agrandis d’une tristesse sans mesure, et des sillons douloureux se
creusaient en ses joues. Ah! comme celui-là savait l’aimer! Quel délice
pour elle de lire en cette âme, de la pénétrer, de la sonder, de
l’admirer, et quel chagrin de ne pas pouvoir un geste consolateur! Elle
tremblait; ses mains tremblaient, ses lèvres, toute sa personne frêle.
Rarement elle avait connu pareil émoi.
--Monsieur Saltzen... dit-elle tendrement.
Mais elle ne savait qu’ajouter, et pas un mot ne venait à ses lèvres.
--Bast! laissez, fit-il avec un geste découragé, la peine des vieux,
c’est si peu intéressant!
--Monsieur Saltzen, reprit Madeleine, plus tendre, plus insinuante et
des caresses dans la voix, votre peine crée dans mon cœur une autre
peine cruelle...
Brusquement il se retourna vers elle, plongeant en ses yeux, en ses
longs yeux de bonté; et elle souriait d’un mystique sourire affectueux,
de ses lèvres longuement fendues comme pour des mots d’amour. Il eut un
éclair dans le regard et levant ses deux poings crispés:
--Ah! le Bonheur! cria-t-il, le Bonheur!
Puis il retomba, le front dans ses mains, son grand corps infléchi, les
coudes aux genoux. Il eux deux ou trois soubresauts des épaules, on eût
dit des sanglots. Longuement Madeleine le regarda, elle sentait son cœur
se gonfler et se fondre, puis ses yeux se fermèrent une seconde, et elle
demeura un instant immobile, pâle, étourdie.
--En vérité, disait la voix du vieil ami qui la fit se reprendre en
tressaillant, en vérité, ma pauvre enfant, je ne sais pourquoi je suis
venu aujourd’hui vous peiner avec mes idées noires. Je suis un vieux
fou, et ma punition sera que vous me jugiez tel. Qui n’a pas ses crises
de mélancolie! Mais on se doit et l’on doit aux autres de garder pour
soi sa bile. Avouez que jamais vous ne m’aviez vu ainsi.
Madeleine, toute blanche, fuyait son regard.
--C’est vrai, docteur, jamais, jamais...
--Je suis resté beaucoup chez moi ces derniers jours, beaucoup trop.
J’ai brassé de vieux souvenirs, on devrait se défendre cela. Le fardeau
de ma vie n’est guère autre que celui de ma solitude, et je l’aime
pourtant cette solitude, la discrète épouse des vieux garçons...
Il se ressaisissait, palliant sa faiblesse d’un instant par un regain
d’entrain et de vitalité:
--Assurément, l’un de mes malades m’aurait fait semblable sortie que je
l’eusse traité pour dyspepsie. Vivent les bons estomacs, ils n’ennuient
pas leurs amis du récit de leurs peines. Je suis confus de m’être montré
stupide devant vous. Ah! les femmes ont bien autrement de mesure!
Combien de fois vous ai-je vue souffrir, mais si discrètement, si
noblement!...
Madeleine ne le suivait plus. Par un brusque élan, son cœur était
retourné à Samuel dans une impétuosité désolée et repentante, Samuel,
l’époux adoré, qu’elle avait oublié là, une minute, en regardant
souffrir le vieil homme, Samuel à qui appartenaient toutes ses pitiés,
toutes ses tendresses, toutes ses émotions, et qu’elle avait abandonné
un instant, en pensée, pour savourer l’autre amour. Un scrupule affreux
la dévastait. Toute son âme et tout son corps appelaient Samuel. Un
froid coulait en elle, et elle se réfugiait dans le souvenir de son
mari, comme un être transi court à la maison tiède.
Saltzen continuait de parler, et elle, d’écouter sans entendre. Elle
surprit seulement sa pensée au moment où il disait:
--Il vous laisse seule, et vous en êtes triste, je le vois, mais vous
devez lui pardonner.
--Oh! tout, tout! s’écria-t-elle, je lui pardonnerai tout.
Et Saltzen la trouvait étrange, humble, timide et fuyante.
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