Ignorant tout, paisible dans son sommeil, à cette heure-là Madeleine
rêvait.
Ses yeux clos virent d’abord des choses grises: un jour de crépuscule,
un fleuve sur lequel un bateau glissait; elle fut tout à coup à l’avant,
regardant l’eau fendue par l’étrave, une eau sans poids, dont les vagues
chevauchaient l’une sur l’autre comme gonflées d’air. Puis on côtoya une
île verte, et les rives étaient ici tellement rapprochées, que les
flancs du bateau les frôlaient. Un phénomène survint: le printemps, un
printemps soudain de cataclysme déroula les bourgeons, développa les
feuilles, et des frondaisons s’étendirent si touffues, d’un bord à
l’autre, que le bateau glissait maintenant sous une voûte noire, sombre
comme la nuit. Et Madeleine qui se voyait toujours penchée vers cette
eau ténébreuse, oppressée par le poids de cette nuit, se mit à désirer
que Saltzen fût présent et lui expliquât...