(A PROPOS DE LA COLLECTION ROUART[15])
DEGAS.--_Revue de Paris_, 1913.
[15] Deux ventes aux enchères ont dispersé la collection Rouart, du 9
au 18 décembre 1912.
_Pour Paul Valéry._
I
«Il est de très inoffensifs révolutionnaires...»
Nous n'étions pas retourné, depuis dix ans, dans l'hôtel qui porte le
deuil de M. Henri Rouart. Peu avant la dispersion, sous le marteau du
commissaire-priseur, des oeuvres d'art qui nous attiraient jadis à la
rue de Lisbonne, il fut une fois encore permis à d'anciens habitués, de
revoir cette incomparable collection de peintures et de dessins,
accrochés aux murs que nul d'entre eux n'avait plus quittés depuis qu'il
y avait trouvé sa place. Ces appartements, marqués au coin du second
Empire et décelant un total mépris de l'arrangement décoratif comme on
le recherche aujourd'hui, avaient l'aspect un peu négligé des maisons
sans femmes; les cadres se chevauchaient l'un l'autre ou venaient bord à
bord, créant une confusion. Il fallait prendre de la peine, pour ne voir
qu'une chose à la fois et, l'ayant trouvée, l'isoler, la mettre en
valeur. Tout ici, d'ailleurs, semblait hors de notre temps, appartenait
à des hommes qui pensaient, parlaient, agissaient d'autre façon que
nous.
Pût-on laisser intacte cette collection, comme un musée Plantin, pour
apprendre ce que fut hier à ceux de demain, qui n'auront pas connu cette
race d'amis maniaques de la peinture: leurs goûts, les idées qu'ils
eurent de l'art et de la vie; et les fils Rouart nous diraient dans
quelles conditions leurs pères ont formé leurs trésors, comment ils
vivaient. Il y a autant de dissemblances entre ce type d'hommes et les
amateurs du XXe siècle, qu'entre la peinture du milieu du XIXe siècle et
celle de 1912. Aujourd'hui tout s'étale. Hier, on cachait ses biens et
ses amours.
Voici quelques notes, sans ordre, quelques réflexions que nous inspire
une dernière et très mélancolique visite à la rue de Lisbonne.
* * * * *
Le commencement du XXe siècle aura marqué une séparation brusque entre
une certaine manière d'être artiste _pour soi_ (qui ne se prolonge plus
que comme un malade, à force de soins) et la condition d'une société où
la peinture semble livrée au litige indéfini d'innombrables certitudes.
A force de tirer sur la chaîne, des maillons cèdent, que rien ne
ressoudera. Pour les «traditionalistes», si le branle-bas sonne au
milieu de leur carrière, et s'ils ne sont pas endormis, qu'ils collent
l'oreille au sol et écoutent le bruit de la jeunesse en marche; curieux,
intéressés, préoccupés même; mais non sans pitié pour leurs aînés ou
leurs cadets, qui restent impassibles comme des sourds devant une
locomotive d'express.
Il y a des artistes pour qui toute nouveauté est négligeable et
mauvaise; d'autres qu'attire _a priori_ l'inconnu et qui, d'avance,
applaudissent même l'inventeur dont l'expérience infirme la leur. Bien
peu qui ne se sentent inféodés à un parti et ne deviennent les esclaves
d'amitiés, de camaraderies ou d'habitudes. Parmi les plus intelligents
et les plus fiers, combien osent confesser leur émoi? Ils ont peur;
aussi est-ce la louange aussi emphatique que l'insulte, ou bien le
silence pusillanime des timides qu'on dirait tapis dans leurs demeures
pendant que les coups s'échangent dans la rue. Plus répandue et plus
grave encore, l'indifférence. Elle augmente chaque jour: l'indifférence
du spectateur, las d'entendre trop parler d'art, de voir trop de choses
et qui se retire, à mesure qu'on le sollicite plus de se mêler aux
acteurs et aux auteurs du drame; car on ne peut longtemps parler de ce
qu'on feint seulement de connaître et d'aimer, et l'on passe vite sur un
autre terrain où le pied est plus solide; enfin l'indifférence du
producteur dont le mouvement devient machinal au milieu des disputes et
des théories qui se succèdent. J'allais omettre celui qu'ahurit le zèle
même de ses suivants, qui le dépassèrent si vite!
Afin d'aider le public artiste à s'y reconnaître, il serait de saison
que ceux qui consacrèrent l'exercice de leur esprit à l'étude de ces
questions d'hier et d'aujourd'hui, essayassent d'y mettre un peu
d'ordre. Élevés dans une religion qui périclite, certains pourraient du
moins célébrer les douceurs qu'ils y goûtèrent, déplorer la tiédeur de
ses fidèles et rappeler à ses détracteurs quels furent son éclat et sa
beauté. Plaidons pour de «nobles victimes». Épargnez-les, messieurs les
bourreaux!
Quelques-uns chérissent encore ces vieilles rues chaque jour menacées,
abattues, décor dans lequel ils furent élevés, auquel ils souhaitent
qu'on ajoute tout ce que commande la vie moderne, mais jugent néfaste
qu'on anéantisse au lieu de construire plus loin. Hélas! le terrain
manque; il faut de plus larges voies, de l'air, et, à côté des façades
d'un intérêt rétrospectif, celles qui accusent le dispositif intérieur
dicté par des usages récents. Mais ne nions pas le charme des boiseries
sombres et des pignons sans prétention de jadis. Fussions-nous enclins à
préférer à ces choses désuètes la clarté des couleurs fragiles et des
combinaisons à la mode, il convient qu'une pudeur nous retienne d'en
faire trop état.
Il est dur d'être l'exproprié d'un bel hôtel qu'on transformera pour le
commerce. La mélancolie de Chateaubriand est légitime, d'embrasser deux
mondes et de pouvoir comparer deux siècles dont il est. Parfois on
préférerait d'être né plus tôt ou plus tard et s'épargner des doutes et
l'inquiétude particulière à l'ère présente. C'est une sorte de devoir,
semble-t-il, pour ceux qui ont un pied dans deux sociétés, de saluer
celle qui s'en va, d'essayer de la rendre compréhensible et aimable à
ceux qui viennent. L'occasion leur est fournie, par la mort des deux
frères Rouart, de revoir comme un album de photographies tout un monde
français, parisien de bonne souche, des visages, des intérieurs, des
réunions animées par le plus vif sentiment de l'art, dans une atmosphère
qu'on ne respire plus; celle où vivaient les modèles de Fantin-Latour.
*
* *
La maison de M. Henri Rouart se ferme aujourd'hui après celle de M.
Alexis Rouart. Hélas! les collections fameuses, comme les terres, ne
passent plus de père en fils. Les fortunes plus fluctuantes, l'humeur
changeante, un désir immodéré d'essais, d'aventures, de voyages, les
distances abolies par des moyens de transport rapides et divertissants,
nous désaccoutumèrent de la stabilité. Des tribus sans cesse en
migration emportent avec elles et déposent le long de la route, au
hasard des relais et des rencontres, leurs fragiles possessions. Un
objet, si précieux soit-il par lui-même, ou par des souvenirs qui
devraient tenir à la chair de son propriétaire, qui sait où il ira?
Nulle oeuvre que nous puissions croire destinée à se détruire
normalement sur le coin de terre pour lequel l'artiste la créa.
Mélancolique destin des pierres de nos églises, des meubles de nos
châteaux, de nos portraits d'aïeux et de nos parchemins qui, chaque
jour, passent la frontière ou l'Océan, perdant de ce fait la plus belle
part de leur sens et de leur valeur profonde de racine.
Reconnaissons avec gratitude la contre-partie de cette émigration
quotidienne: des êtres généreux ou peut-être mus par un désir d'attacher
leur nom à quelques glorieux noms d'artistes, et pour laisser une trace
d'eux-mêmes, comme l'acteur en quête de photographes ou de biographes à
fin de se «prolonger» après que sa voix se sera tue, des collectionneurs
magnifiques lèguent aux musées des trésors inestimables. Mais la
spéculation et la montée scandaleuse des prix offerts pour les oeuvres
d'art classées, rendent souvent irréalisable le désir d'un
collectionneur. Il faudrait que celui-ci fût toujours un célibataire!
Oui, mais il y a plus: léguer une collection à l'État n'est point un
geste simple à faire. Vous ne savez jamais qui décidera de l'acceptation
ou du rejet de votre don, quel esprit inspirera les Comités dont dépend
l'avenir de votre legs--du moins dans notre pays de France. Je me
rappellerai toujours les pathétiques précautions et les craintes
touchantes dans leur exagération, celles de M. Degas, alors qu'il
combinait les systèmes les plus extravagants afin d'hospitaliser, de son
vivant, les toiles et les dessins d'Ingres, les Delacroix, les Manet et
autres pièces choisies avec une admirable sagacité pour sa plus intime
satisfaction. Tout plutôt qu'une _vente publique_, de ses études, de ses
cartons pleins de chefs-d'oeuvre.
Nous n'avons pas un vrai Musée moderne; on sait les lenteurs
administratives à construire un nouveau Luxembourg. Quant au Louvre, il
faudrait qu'il pût s'étendre en tous sens. Des grincheux se plaindraient
d'un énorme cimetière au coeur de Paris, dont les émanations vicient
l'air. Vous savez le lieu commun sur le musée-tombeau. Les musées ont,
du moins, des vitrines gardées! La Joconde?... dira-t-on. Les gardiens
somnolent... Oui certes; la Commune de 1871 a failli incendier le
Louvre.
Une guerre est à craindre... Les dangers sont partout.
L'École des futuristes, dans un retentissant manifeste, a demandé la
fermeture des musées ou leur suppression par mesure d'hygiène. Tout ce
qui date, tout ce qui a duré est désormais menacé dans un monde qui
bâille d'ennui et voudrait oublier son passé.
*
* *
Si l'hôtel Henri Rouart était devenu un musée, à nos esprits il eût
donné une direction et des assises. Les collections Henri et Alexis
Rouart ne devraient point quitter la France. Nous avons eu l'espoir
pendant quelque temps de garder parmi nous, dans son intégralité, celle
de Henri, grâce à la piété unanime de ses enfants. Puisque tout
arrangement fut impossible, disons adieu à tant d'oeuvres d'art qui sont
l'honneur de notre XIXe siècle. Pour ceux qui ont connu ces messieurs
Rouart, et plus, fait partie de cette classe de vieux Parisiens, «grands
bourgeois», artistes, les images et les souvenirs qu'évoque leur nom
seront doux et précieux. Avec ces amateurs à l'ancienne manière,
disparaissent à peu près les derniers d'une génération forte et l'on
saura peut-être plus tard l'importance du rôle qu'ils auront utilement
joué dans notre pays. Bientôt la trace s'effacera des Marcotte, des F.
Moreau, des Dutuit, des Tomy Thierry, des Doria, continuateurs des
Lacaze; et sous la ruée des milliardaires irresponsables d'Amérique,
aussi bien que de la nouvelle aristocratie industrielle et financière
d'Allemagne et de Russie, le type si agréable du modeste chasseur de
peinture sera anéanti, du chasseur dédaigneux des rabatteurs et de
l'appareil un peu théâtral qu'exhibe le propriétaire de Seine-et-Marne
pour abattre beaucoup de pièces, sans quitter presque la salle où il
mange dans de la vaisselle plate. Aujourd'hui, les gens du monde, les
plus authentiques aristocrates, s'ils n'ont pas hérité, avec les
portraits d'ancêtres dont ils se séparent d'un coeur léger, une ample
fortune, non seulement se font marchands de curiosités,--mais
«intermédiaires». Dans une société où tout est à vendre, d'aimables gens
de cercle, jadis contempteurs de tout, hormis les sports, accourent, le
monocle à l'oeil, tâchent de distinguer un Fragonard d'un Dubufe le
père, au premier appel d'une famille dans la gêne et que tente l'appât
d'une grosse somme. Ils accourent pour se charger de «placer» le
chef-d'oeuvre et tendre la main. Peut-être, d'ailleurs, l'éducation de
ces singuliers professionnels (inavoués!) se fera-t-elle avec le temps.
Les ventes célèbres, les catalogues illustrés, l'incessante réclame des
marchands qui publient les cotes d'une nouvelle Bourse artistique: voilà
plus que de nécessaire pour se faire une opinion de club. Il y aura,
cependant, cet obstacle à se prononcer sur des ouvrages un peu anciens:
les «pedigrees» dont on se munissait naguère seront faussés ou l'on en
fabriquera, comme on fabrique des meubles anciens, des Boucher et des
Gainsborough.
Le public commence à s'inquiéter. Les originaux qui, dans les familles,
furent déjà remplacés par d'adroits fac-simile, seront bientôt confondus
avec ceux-ci et de successives copies, de moins en moins fidèles,
tiendront sur les panneaux du salon la place de l'ancêtre, exilé aux
Amériques. Chacun sait qu'il y a dans le Paris moderne trois catégories
de peintres: 1º ceux qui font du néo-impressionnisme et en vivent plus
ou moins bien, mais célèbres ou en passe de le devenir; 2º ceux qui
languissent, attachés à l'académisme; 3º les plus habiles, qui préfèrent
l'incognito, et travaillent à la manière des maîtres--sans signer.
Je connais en province un brave notaire tout fier de posséder un faux
Corot qu'il tient d'un parent _ami intime du maître_. Ici l'histoire et
la vérité sont dans des rapports mystérieux, mais comment le détromper,
l'excellent homme? Je ne m'étonne plus de ce que me disait un
«réparateur» auquel j'avais porté un pastel à nettoyer. Ne l'ayant pas
trouvé chez lui, j'avais dû écrire «l'objet de ma visite» sur une
feuille imprimée, que je remis à un serviteur en habit et cravate
blanche. Le «réparateur» venant ensuite chez moi me demanda si, en
l'attendant, j'avais jeté un regard sur les murs de son «appartement
particulier.» Comme j'excipais de ma discrétion, il me pria de revenir
dans son «somptueux rez-de-chaussée», qu'égayent ses enfants, de
charmantes jeunes filles souvent au piano, et de prendre la peine de
considérer sa collection: «Il n'y a pas un de mes tableaux--dit-il--qui
ne soit l'oeuvre de _mes jeunes artistes_, monsieur, et vous devez avoir
eu plusieurs d'entre ceux-ci parmi vos élèves. Ils sont assez pratiques,
maintenant, pour préférer une carrière lucrative aux difficultés où
s'énervent des garçons plus ambitieux.»
Et comme je lui exprimais mon dégoût, qui le faisait rire, il ajouta:
«Je ne trompe personne; je ne les vends pas, ces arrangements, pour des
originaux. Plus tard, au loin, ce qu'ils deviennent... serait-ce à nous
de nous le demander?»
Mais si ce réparateur «ne veut rien savoir»; ce que deviennent ses faux,
nous, nous le savons. Ils peuplent les collections et achèvent de semer
le soupçon dans l'âme déjà trop inquiète de ceux qui collectionnent.
*
* *
Les frères Rouart étaient des ingénieurs, anciens élèves de l'École
Polytechnique; Henri, l'aîné, celui dont nous déplorons que l'admirable
galerie soit mise en vente, gagna dans l'industrie une fortune dont il
fit l'emploi que vous savez. Il se destinait au métier des armes et
comptait faire, en amateur au moins, de la peinture, pour laquelle il
avait un goût très vif et des dispositions; tel semblait être son
avenir, si des événements ne l'eussent placé à la tête d'un
établissement métallurgique, ensuite prospère sous son intelligente
direction. On cite de lui plusieurs découvertes dans l'ordre de la
mécanique. «Il apporte aux problèmes de la science nouvelle--écrit M.
Arsène Alexandre dans une excellente étude--le même instinct précurseur
qu'il a prouvé à l'égard des questions artistiques.» «C'est ainsi que
successivement, les applications du froid, les tubes pneumatiques pour
la correspondance, les moteurs à gaz et à pétrole, attirent dès la
première heure ses facultés d'invention et de compréhension.»--«Sa vie
active a été vouée à la science, sa vie idéale s'est complue dans
l'art--harmonie que l'on voyait jadis couramment», ajoute M. Alexandre.
En effet, c'est là un des traits si significatifs des générations qui
nous ont précédés. J'ai connu nombre d'amis de mon père dont le
principal souci était la musique et la peinture, quoiqu'ils fussent,
quant à elles, d'une modeste réserve, dans leurs entretiens, par une
jolie crainte, si souvent dénuée de fondement, de parler d'art à la
légère. Ils étaient respectueux, parce qu'ils _comprenaient_ et
_sentaient_, mais ils évitaient le jargon d'atelier pour ne pas assumer
un ridicule si fréquent parmi nous. Les convives de M. Henri Rouart
étaient presque tous d'anciens polytechniciens, ingénieurs, officiers
d'artillerie, ou des industriels comme leur hôte; et ces messieurs
avaient l'habitude de la _précision_, ils étaient des spécialistes dont
le langage technique, les connaissances scientifiques, l'esprit d'ordre
et de discipline plaisaient tant à M. Degas. Aux dîners du mardi, ils
écoutaient M. Degas: ces _hommes de la partie_ écoutaient l'homme _de la
partie_.
Passionné d'art, M. Henri vécut à l'époque où, avec quelques moyens, il
était encore possible d'acquérir des tableaux, sans avoir à passer par
l'intermédiaire, professionnel ou non. Henri et Alexis, liés avec M.
Degas dont nous parlerons tout à l'heure, durent connaître la plupart
des grands artistes de leur époque; et quelle époque fut la leur! Ces
Messieurs se trouvèrent au milieu de l'école dite de Fontainebleau,
assistèrent à la fin de l'école de 1830, à l'apparition des
Impressionnistes, puis à celle de leurs continuateurs. C'est-à-dire que
la plus «racée» production du génie français, ils l'ont vue éclore.
Ingres, Delacroix, Th. Rousseau, Barye, Decamps, Diaz, Corot, J.-F.
Millet, Daumier, Degas, Renoir, Manet, Puvis de Chavannes: voilà
quelques-uns de ceux qu'ils ont connus, d'abord contestés et ignorés,
puis montant vers la gloire; et c'est dans le grenier de ces peintres-là
que les Rouart firent leur choix, paisiblement, sans la fièvre ni le
trouble de leurs continuateurs. Ils collectionnèrent, comme des peintres
fortunés, pour leur joie et leur instruction.
L'hôtel Drouot, où ils passaient tous les jours, si l'on considère ce
qu'il est encore aujourd'hui pour les fureteurs qui savent voir et qui
ont les loisirs du pêcheur à la ligne--fut l'abri temporaire
d'inépuisables viviers. La rue Laffitte, Durand-Ruel, comme les magasins
borgnes de Montmartre, surtout les ateliers d'artistes, les meilleurs en
relations avec les Rouart: voilà une vaste zone d'exploration. Le tout
est qu'on ne se disperse en de vaines curiosités et d'avoir un _goût
déterminé_. Or les deux frères, sans être exclusifs, avaient de fortes
préférences, je dirais, des vices. Alexis, tout dévoué aux petits
maîtres de 1830--peintres, graveurs, sculpteurs, à la céramique et à la
gravure chinoise et japonaise; Henri, le peintre amateur, se cantonnait
dans la peinture et le dessin.
Comment définirons-nous ce qu'il appelait «un tableau»? Eh! quoi?
simplement: ce qui est _de la peinture_ et ne veut être que cela. Celui
qui a le sens inné «_de la peinture_», s'il commet des erreurs, elles ne
sont jamais bêtes. Son intérêt se portera peut-être quelquefois vers des
pièces de moindre valeur, pour une simple qualité de vision ou de
coloris; mais il sera toujours en garde contre les faux-semblants et les
charmes éphémères des lauréats du Salon et des gros succès de presse. On
serait tenté de dire qu'au temps des Rouart, il n'y eût encore que deux
genres; le succès académique était celui de la seule mauvaise peinture,
des toiles qui racontent une histoire amusante, touchante ou noble, dans
une langue banale--le reste (la bonne peinture) étant la cible du
public. Au choix du collectionneur s'offrait un espace plus circonscrit
qu'il ne l'est devenu, où l'on ne s'attendait point à rencontrer à
chaque pas un jeune maître en herbe. Le collectionneur savait où il
allait, sans tourment à la pensée qu'après tout, il y a peut-être du
génie dans une _tache_, dans une «_intention_». On se faisait d'une
peinture une idée très définie; une certaine correction grammaticale
était de rigueur. Les généralités extra-picturales, on s'en souciait
peu; on était ignifugé contre le terrible snobisme et peu défiant de son
propre instinct. Le problème avait moins de facteurs qu'aujourd'hui; il
se bâclait beaucoup moins de tableaux, il y a trente ans, et les
théoriciens ne primaient point le peintre.
Deux ou trois toiles de Cézanne, dans l'hôtel de la rue de Lisbonne,
signalent la clairvoyance de Henri Rouart; mais son fils Louis me dit
que son père, charmé par les dons du coloriste, «n'y attachait pas trop
d'importance». Je me rappelle en effet, comment on discutait alors
Cézanne. A part Renoir, je ne crois pas que les Impressionnistes aient
prévu l'avenir de l'étonnant peintre d'Aix. Ils n'étaient pas des
théoriciens.
Ceci m'amène à parler d'un homme que j'aime et que j'admire, mon
confrère M. Maurice Denis; son livre _Théories_, remarquable par le fond
et la forme, est d'un grand artiste et d'une intelligence merveilleuse,
mais «il est fort dangereux»--comme aurait dit M. Ingres. Denis s'est
fait une «_Théorie_» logiquement issue de son talent et applicable à son
oeuvre. Sa fertile moisson de décorateur et d'incomparable illustrateur
est là qui nous l'atteste.
Mais la charge à fond contre _l'imitation_, «dada» des
néo-impressionnistes, aboutirait à des formules où la raison seule
interviendrait, ou à un art strictement ornemental et décoratif, à peine
différent de celui des Persans et des Chinois. Ce serait la fin du
tableau comme l'ont conçu les hommes de notre race sensible.
Le plus exact rendu des objets: c'est ce à quoi s'appliquent les Grecs,
les Romains et les Occidentaux en particulier. Des exemples historiques
si connus qu'il serait oiseux de les rappeler ici, abondent chez les
auteurs. Depuis le collège nous les savons. Le trompe-l'oeil _date de
l'Antiquité_. Les Italiens du XVIe siècle s'y délectent et le décor
architectural en tire de très heureux effets. Or c'est contre
_l'imitation_ que les susceptibilités doctrinales du néo-impressionnisme
se déclarent.
*
* *
La collection H. Rouart aura été l'une des dernières à passer sous nos
yeux, et que ne déshonora nulle trace de complaisance à _la mode_, d'un
désir de paraître audacieux, «averti», «avancé», «_fauve_». Le bourgeois
français qui la forma, qui aurait pu être peintre professionnel et dont
la vie avait fait un métallurgiste, n'était pas un homme d'argent, et
qui achète des oeuvres d'art ainsi que des valeurs de bourse. Ces braves
gens-là avaient de la tendresse--qu'ils cachaient souvent comme l'objet
de cet amour--pour des tableaux, pour des bibelots.
Je crois que tous les maîtres de la galerie H. Rouart furent sans
théories, sans «manifestes», et leurs oeuvres sont d'avant l'heure où le
peintre devint _conscient_ et commença de tenir plus à ses idées qu'à
l'acte joyeux de peindre, sans obéir à d'autres ordres que ceux de son
instinct. D'où cette diversité, et certain air de famille aussi, chez
des artistes d'une même éducation. Vous lasserez-vous moins vite de la
palette monotone des néo-impressionnistes et de l'unique emploi des tons
complémentaires ou systématiquement divisés? Le jour où Gauguin ramena
le tableau au brutal coloriage d'un Calvaire breton ou d'un jouet russe,
plus de toiles de chevalet, et le beau «métier» de peintre tombe en
désuétude. Que l'on ne dise plus, de grâce! que notre technique, sûre
désormais d'être inférieure à celle des maîtres, il est inutile de s'en
préoccuper; si l'on a décrété cela, ce fut dans les premières heures
d'une allégresse nouvelle de néophytes. La nouveauté des effets subtils
qui frappaient une rétine ultra-sensible, enivra des hommes «libérés»
récemment de vieux idéaux; leur hâte à rendre des mouvements et une
qualité de lumière tenus pour extra-picturaux par leurs prédécesseurs,
leur présomption d'initiateurs encensés par la camaraderie et la
littérature, la nécessité de se singulariser à tout prix: voilà ce qui,
en quelques ans, fit du peintre cette sorte de monstre qu'il est devenu.
La vie et le rôle de l'artiste actuel sont d'un «_halluciné_». Il ne lui
reste plus rien des conditions naturelles du peintre. La société lui
demande de produire des oeuvres pour lesquelles il n'y a l'emploi, d'où
rapide transformation en une sorte de décorateur tapissier, que rend
médiocre la médiocrité de son employeur et de l'habitacle moderne. Je ne
jetterai pas la pierre à ceux qui ramenèrent notre art vers des
préoccupations nouvelles, vers un goût des couleurs pures et
décoratives. Mais il semble que la peinture actuelle soit, plus
qu'aucune autre, «un mode d'hallucination» (comme dit M. Denis) où l'on
veuille mettre trop d'esthétique, où le calcul, la mathématique se
glissent malencontreusement. Cette menace ne sera-t-elle pas plus
alarmante, à mesure que la raison voudra contrôler, pis encore:
réclamera des théories? Ici se pose à nous un problème dont nous pouvons
à peine entrevoir la solution, dans le tohu-bohu de nos incessantes
réformes. Et c'est en considérant le calme où il semble qu'aient produit
nos prédécesseurs à l'époque des Rouart, que l'on déplore davantage
notre trouble et notre trépidation.
On ne saurait trop insister sur ceci: de nos jours, il n'y a plus
d'opinion en matière d'art. Celle des peintres est plus que suspecte,
elle est tenue pour nulle par cette meute de critiques professionnels ou
d'hommes de lettres-critiques qui reçoivent une demi-information du
peintre qu'ils expliquent ensuite à lui-même. Artistes, critiques d'art,
marchands de tableaux, amateurs et financiers, réunis en un syndicat de
publicité et d'affaires, précipitent la déroute; et bientôt s'ouvrira
une ère de désintéressement total de l'art, et d'industrialisme, d'où
l'artiste sera chassé comme un parasite indiscret et encombrant.
*
* *
Dans la galerie Henri Rouart, tout était serein et lucide, logique,
stable et rassurant. Je ne devrais pas dire «galerie», car les
innombrables cadres, pressés l'un contre l'autre dans cette maison si
«vieux-jeu», semblaient faire corps avec le mur et les meubles. L'argent
dépensé par «le richard» de la veille ne donnera pas cet attrait
charmant des chambres où chaque chose a son histoire dans la famille.
Les tableaux chez les frères Rouart, on sentait qu'ils étaient comme des
parents aimés, mais discutés. Ce n'étaient pas des numéros de catalogue,
des pièces de vitrine, ni ces fantômes de livres précieux, dans des
bibliothèques-cercueils où l'on dirait que le dos de la reliure compte
plus que le texte. Le long de l'escalier, de la basse cimaise jusqu'au
plafond, des étages de cadres ternis, «_à canaux_». Une soixantaine de
dessins ou pastels de J.-F. Millet. Avec Corot, Daumier et M. Degas,
notre cher Millet fut au plus près du coeur d'Henri Rouart--et quel plus
tendre compagnon pourrait-on s'élire? Pourtant le nom de Millet aura
connu les oscillations de la mode. Une gloire tardive, après les pires
angoisses, gloire déjà pâlie, et suivie d'une pédante ingratitude.
Millet commence d'_ennuyer_, avec sa palette monotone; on le trouve
sentimental, terne et un peu factice! Or, pour le Français de l'Ouest,
s'il jouit du bienfait de la vie aux champs, point une minute de la
journée, de chaque saison, un geste ni une figure de Normand; et point
d'arbre, de haie, d'instrument aratoire qui ne s'embellissent de la
sainte onction et de la majesté que J.-F. Millet leur a départies. Il
semble que ce maître peintre soit un des plus grands classiques de notre
race. Il eut tout pour lui: l'imagination, la sensibilité, une âme de
poète et une forte intelligence directe (lisez ses lettres)! et doué si
magnifiquement pour la plastique, qu'on ne sait s'il n'eût fait un aussi
beau sculpteur qu'un peintre. A l'huile? sa matière est précieuse,
robuste et délicate comme celle des Hollandais et pourtant l'exécution
est moderne, vibrante, aux tons plus savamment ponctués que ceux de
Pissarro, parfois _divisés_. Sans doute sa couleur est souvent roussie
ou grise. M. Signac qui s'autorise de Delacroix pour pointiller et
diviser des tons de chromo-photographie, des confetti niçois, l'auteur
du plus récent manifeste post-impressionniste, reprochera à Millet de
l'attrister et de n'être pas «décoratif». Non, Millet n'est pas
décoratif dans le sens actuel de ce mot. Mais n'est-il pas plus que
cela? Tel que les autres artistes de la collection H. Rouart, Millet ne
prétendait qu'à exprimer dans un cadre, ses joies, sa sympathie, ses
tristesses, son émotion en présence de l'homme rural, son frère. Tant
que nos semblables auront un coeur pour s'émouvoir des inquiétudes du
paysan, de son labeur sur la terre exigeante, sous le ciel menaçant;
tant que l'aube, midi, le crépuscule du soir auront un sens pathétique,
comment J.-F. Millet saurait-il être contesté? Son oeuvre, touchante
comme sa vie, est, plus que ses modèles si près eux aussi de la nature,
une synthèse de la nature elle-même. Il a supprimé les détails
secondaires, pour faire un bas-relief dont le style nous fait songer à
l'antique.
On voudrait pouvoir s'étendre sur le cas de Millet. L'indifférence d'une
notable partie du public artiste à son égard nous désespérerait, si nous
ne nous rappelions qu'il faut au moins un demi-siècle après la mort d'un
génie--un génie reconnu de son vivant, fût-ce trop tard--pour que l'on
réapprenne à le vénérer. Il n'est pas une des phrases courantes du
critique contemporain sur Cézanne, dont on ne puisse décrire Millet;
mais pour Cézanne, afin de mettre en évidence ce qu'il a parfois de
supérieure naïveté, pour ne voir que sa «noblesse», on ferme les yeux
sur ses défaillances, tandis que pour Millet, maître ouvrier qui se
réalise au total dans un tableau complet comme dans un croquis au crayon
noir, sa perfection se dresse entre lui et nous, telle qu'une grille
entre le religieux cloîtré et ses parents.
Je rapproche ces deux noms à dessein, parce qu'il me semble que
l'appellation de «grand classique», devenue banale, chaque fois que
revient une toile de Cézanne dans une exposition, le mot _classique_ (si
_utile_ dans les manifestes et les doctrines du post-impressionnisme),
nul peintre qui ne le portât mieux que Millet. Poussin, autre
nom-bouclier d'avant-garde, n'est-il pas un ancêtre de Jean-François?
Tant pis pour ceux que ne touche plus la symphonie pastorale de J.-F.
Millet. Nulle part je ne l'ai mieux entendue que dans l'hôtel de la rue
de Lisbonne, à la dernière visite que j'y fus.
M. Henri Rouart, malade et pouvant à peine se lever d'un fauteuil
qu'entourait la famille anxieuse du vieillard, tint à me reparler de
Millet, et s'appuyant sur mon bras, se traîna jusqu'à un coin obscur où
il alluma une bougie, pour me montrer un tout petit dessin dont
j'avouais ne pas me souvenir. Ce jour-là, plus encore que de coutume
attiré par des vues de Rome par Corot et par sa _Femme en bleu_,
avais-je écouté plus froidement certain discours ému sur le moderne
Virgile? Je ne m'en souviens. Mais je parus tiède au maître de la
maison, dont le ton ne permettait point une pareille inconvenance, et
heureusement je me ressaisis.
Pas une de ces feuilles d'album, nul de ses légers croquis à l'encre ou
au crayon Conté, qui ne soit _un tout_ construit, réalisé. Agrandi à la
lanterne magique, le dessin de Millet, loin qu'il se déforme, prend plus
de force encore et de cohérence. Ses paysages ne sauraient être mis en
parallèle qu'avec les pointes sèches de Rembrandt. Est-ce du
trompe-l'oeil? Non, mais c'est si caractérisé, si défini, vu d'un oeil
si juste! ceci est un bouleau; là, c'est un hêtre; derrière ce hêtre, le
dôme des marronniers autour du manoir normand, dont on pourrait
reconnaître la brique, le grès, le silex. Pourtant, comme cela est
libre, large, «synthétique»!...
Un autre maître de la galerie Rouart, Barye, aussi remarquable dans ses
gouaches et ses études dessinées, que dans sa sculpture, s'apparente aux
médailleurs grecs et florentins. Ses fauves sont si savamment copiés,
que parfois dans un dessin au trait, le modelé, l'épaisseur de l'animal,
son poil, sa couleur presque, ses zébrures sont suggérés par la justesse
de ce trait.
Il fallait voir encore Daumier, chez Henri Rouart: Delacroix, Millet,
Barye et Daumier, les «vices» du collectionneur.
*
* *
Cette galerie fut, bien auparavant, l'occasion d'une scène que je me
reproche encore d'avoir provoquée. Fritz Thaulow ne connaissait de la
peinture que les oeuvres des deux Salons. Quant aux musées, ils
attristaient Fritz. Les rapports étaient donc embarrassants avec lui,
dès qu'on souhaitait plus que de jouir paisiblement de son exquise
cordialité. Ce Wotan scandinave était un enfant. Heureux de ses succès,
dans toutes les parties du monde expédiant des paysages enlevés en
quelques coups de brosse pour les pinacothèques et les collections
particulières, le bon Thaulow était trop décoré, trop assis dans la
gloire pour s'être inquiété sur son propre mérite. Mais vers la fin de
sa vie, Thaulow eut le malheur de vouloir enfin connaître ce que nous
appelions «peinture» et qui jamais ne semblait désigner ni la sienne ni
celles des lauréats des concours internationaux. Les mots de M. Degas
répétés devant lui l'énervaient, car il devinait du mépris et un blâme
pour ce dont il était la plus «mondiale» personnification. Alors il me
pria de lui faire voir _de la peinture_, et, un mardi, je l'accompagnai
chez M. Henri Rouart. Dès l'entrée, il ne put retenir cette exclamation:
«--Planche! vous n'aimeriez pas vivre dans cette maison! comment, vous
dites que M. Rouart est un homme de goût? Mais regardez ces meubles, ces
tentures, comme chez un dentiste... les murs sont «prune», les étoffes
sont chocolat; et ces lampadaires dorés? Non, Planche, cela c'est de la
province et du Louis-Philippe.»
Thaulow se croyait à l'avant-garde. Entre Munich, Berlin, Copenhague, il
s'était fait une conception de l'ameublement dont le salon d'automne de
1912 révéla aux Pouvoirs publics les teutonnes audaces. Mettez un
tableau de Delacroix dans une chambre modern-style, et vous saurez
incontinent qu'un fossé s'est creusé entre l'art de naguère et l'art
d'une société en formation. Thaulow (le beau-frère de Gauguin!) était
béat devant les plus violentes recherches de couleur. Les tons vifs et
frais le charmaient, comme les verroteries les sauvages. J'insinuai à
mon cher Thaulow que certains meubles étaient signés Jacob, que Jacob le
fameux ébéniste était l'aïeul de ces messieurs Rouart. Thaulow erra dans
le vaste atelier où M. Rouart avait peint au milieu des Chardin, des
Corot, des Goya et des Greco. La copie par Degas de l'_Enlèvement des
Sabines_ du «Poussin» et _le Poète_ de Delacroix, firent déborder
l'amertume de Fritz, qui dit:
«--Si c'est cela «de la peinture» je puis bien me pendre. Tout cela est
_prune_! (brun)».
Thaulow ne se pendit pas. Mais, à dater de cette visite, s'inquiéta; il
voulut faire de «la peinture» et il mourut mécontent, soucieux. Il y a
des choses qu'on ne dit pas aux enfants.
J'ai plusieurs fois parcouru la collection Rouart avec des étrangers que
l'espérance de voir «du Degas» excitait, et, s'ils étaient francs, la
plupart s'avouaient déçus. C'est que, dans son ensemble, cette
collection avait un aspect sombre et sérieux auquel on n'est plus
accoutumé. Mises à part quelques oeuvres de l'Américaine Mary Cassatt,
qui doit à l'amitié de son maître, Degas, l'honneur d'y avoir été
admise, l'ensemble était purement français et de ce style qui étonne et
éloigne par ses qualités mêmes, par son maintien austère. Non, les
personnes désireuses de choisir quelques coloriages propres à orner une
demeure moderne, n'étaient pas alléchées; Corot lui-même les réfrigérait
par la merveilleuse série des vues d'Italie et autres études datant
plutôt de sa jeunesse et pourtant de la même main qui, plus tard,
enlevait trop rapidement ces paysages flous et trop gentils, lesquels
montent, en tous pays, à des prix fantastiques: le Corot de la
collection Chauchart, le Corot qui voisine sous les lambris dorés, avec
Ziem, Meissonier et Henner, enfin les «Corots chers», M. Rouart les
évita, étant trop artiste pour ne leur préférer ces petits prodiges de
vérité, de délicate poésie du maître au seuil de la popularité.
Ces Corot de 1830 à 1880, les musées les recherchent aujourd'hui; mais
le temps n'est pas loin où l'on n'en voulait pas. Fritz Thaulow n'avait
assez de sarcasmes pour certaine fabrique sous un divin ciel bleu
d'août, qui éclaire le cabinet où j'écris ces lignes. Le propriétaire de
cette fabrique avait commandé à Corot, en 1831, deux tableaux de même
dimension, deux «pendants»: l'usine de ce filateur de Beauvais, et la
fameuse _Cathédrale_. L'_usine_ fut à la portée de mes modestes
ressources; pour la _Cathédrale_, le marchand savait qu'il ne manquerait
de la caser plus avantageusement; mais c'est moi qui possède le
chef-d'oeuvre: un ciel aussi lumineux, aussi transparent qu'un Fra
Angelico, fait d'on ne sait quelle matière précieuse, de turquoise
peut-être. Sous cet azur immaculé, un jeu de lumière inanalysable change
en un écrin de plusieurs ors, les pignons et les toits d'une sorte de
caserne banale; quelques personnages sont assis ou se promènent sur la
place provinciale où s'étendent de longues ombres limpides. Je juge les
soi-disant connaisseurs à leur attitude en présence de mon Corot. Les
Hollandais seuls et les Français du temps des frères Rouart ont fait
vibrer cette corde-là. C'est une musique à la française, claire,
mélodique, mais si discrète, si intime, qu'elle risque de ne pas se
faire entendre.
Aussi bien est-ce cette «musique de chambre», qui sonnait si juste dans
l'hôtel de la rue de Lisbonne. Rien de surprenant à ce que des visiteurs
venus de loin sans bagage, fussent, sur le seuil un peu tristes. Les
oeuvres d'art, les meubles, les tentures, comme les habitants, avaient
le caractère du Paris qui s'en va. Libre à vous de ne pas le regretter.
Il vous eût été moins accueillant que le Paris cosmopolite
d'aujourd'hui--mais ne lui refusez pas le mérite d'une âpre saveur.