Hay Stockard s’était mis à jurer, et employait pour manifester sa colère
les rudes monosyllabes de sa langue maternelle. Sa compagne détourna les
yeux des pots et des plats pour suivre son regard qui scrutait
attentivement le fleuve. C’était une femme de la contrée du Teslin,
habituée de longue date aux emportements de son mari. Une raquette se
détachait-elle, ou bien se trouvait-on en présence d’une question de vie
ou de mort? Elle savait tout de suite de quoi il retournait, rien qu’au
ton et à l’importance du juron. Aussi comprit-elle en l’occurrence qu’il
convenait de prêter quelque attention à ce qui se passait.
Une longue pirogue, dont les pagaies reflétaient les rayons du soleil
déclinant vers l’Ouest, traversait diagonalement le courant et se
dirigeait vers la baie.
Hay Stockard ne la quittait pas des yeux. Trois hommes pagayaient avec
des mouvements rythmés et précis, mais un mouchoir rouge, noué sur la
tête de l’un d’eux, frappa son regard.
--Bill! cria-t-il. Oh, Bill!
Un géant à l’aspect balourd et dégingandé se glissa en roulant hors
d’une des tentes, bâilla et se frotta les paupières encore lourdes de
sommeil. Il aperçut l’étrange pirogue, et écarquilla soudain les yeux.
--Par Mathusalem! C’est ce damné pilote du ciel!
Hay Stockard fit un signe de tête résigné, esquissa un geste comme pour
prendre son fusil, puis haussa les épaules.
--Descends-le!--suggéra Bill,--et l’affaire sera réglée tout de suite.
Si tu ne m’écoutes pas, il va sûrement tout faire rater.
Mais l’autre déclina cette mesure radicale et s’en alla, en ordonnant à
la femme de reprendre ses occupations. Puis il emmena Bill le long du
rivage.
Les deux Indiens qui occupaient la pirogue l’échouèrent sur le bord de
la baie tandis que le Blanc, remarquable par son luxueux couvre-chef,
remontait la berge.
--Comme Paul de Tarse, je vous salue. Que la paix soit avec vous dans la
grâce du Seigneur!
Ses avances furent accueillies sans enthousiasme et ne reçurent aucune
réponse.
--Salut à toi, Hay Stockard, blasphémateur et philistin. Dans ton cœur
vit le culte de Mammon, dans ton esprit s’agitent les diables astucieux,
et dans ta tente demeure la créature avec laquelle tu vis en
concubinage. Cependant, même en ce lieu sauvage, moi Sturges Owen,
apôtre du Seigneur, je t’ordonne de te repentir et de rejeter au loin
tes iniquités.
--Épargnez vos homélies, épargnez-les! répondit Hay Stockard d’un ton
bourru. Il vous les faudra tout à l’heure pour Baptiste Le Rouge,
là-bas. Et il désigna de la main le camp indien d’où le métis, le regard
rivé sur eux, s’efforçait de reconnaître les nouveaux venus.
Sturges Owen, propagateur de la lumière et apôtre du Seigneur, se planta
sur le haut de la pente et ordonna à ses hommes d’apporter le campement.
Stockard l’y accompagna.
--Écoutez, dit-il au missionnaire, en le saisissant par l’épaule et en
le faisant pirouetter sur lui-même. Est-ce que vous tenez à votre peau?
--Ma vie est sous la garde du Seigneur, et je me borne à travailler dans
sa vigne.
--Ça va, ça va! Est-ce un poste de martyr que vous cherchez?
--Si c’est sa volonté!
--En ce cas, vous serez servi à souhait. Mais je tiens auparavant à vous
donner un petit conseil, vous en ferez ce que vous voudrez. Je vous
préviens que si vous restez ici, votre carrière va se trouver subitement
brisée, et non seulement la vôtre, mais celle de vos hommes, celle de
Bill et celle de ma femme.
--Laquelle est une fille de Belial, et ne révère point la véritable
Église.
--... Et la mienne propre. Passe encore que vous vous attiriez des
désagréments, mais nous allons en être les victimes. Si vous vous en
souvenez, nous avons hiverné ensemble l’année dernière. J’ai pu me
rendre compte que vous étiez un brave homme et un crétin. Que vous
estimiez être votre devoir de combattre le paganisme, c’est fort bien,
mais au moins apportez quelque discernement dans la manière dont vous
l’exercez. Cet homme-là, Baptiste le Rouge, n’est pas un Indien; il
descend de la même souche que nous. Il est aussi tenace que j’ai jamais
pu l’être et aussi sauvagement fanatique dans un sens que vous l’êtes
dans l’autre. Quand vous serez aux prises, vous et lui, l’enfer sera
déchaîné. Pour ma part, je me soucie fort peu d’être mêlé à cette
affaire. Comprenez-vous? Suivez mon conseil, et déguerpissez! En
descendant le fleuve, vous rencontrerez les Russes. Il y a sûrement des
prêtres du rite grec parmi eux, qui vous feront passer sain et sauf
jusqu’à la mer de Behring, à l’embouchure du Yukon et d’où il ne vous
sera pas difficile de gagner les pays civilisés. Croyez-m’en, fuyez
aussi vite que Dieu vous le permettra.
--Celui qui porte Dieu en son cœur et l’Évangile dans sa main se moque
des machinations des hommes ou du diable, répondit avec fermeté le
missionnaire. Je verrai ce pécheur et je triompherai de son impiété. Une
brebis égarée qu’on ramène au bercail est une plus grande victoire que
la conversion de mille païens. Celui qui est fort dans le mal peut être
autant dans le bien, ainsi qu’en témoigna Saül lors de son voyage à
Damas pour ramener des chrétiens captifs à Jérusalem. Et la voix du
Sauveur lui parvint, clamant: «_Saül, Saül, pourquoi me persécutes-tu?_»
Et là-dessus, Paul se rangea du côté du Seigneur et devint par la suite
un puissant sauveur d’âmes. Suivant ton exemple, Paul de Tarse, je
cultive le champ du Seigneur, en butte aux épreuves, aux tribulations,
aux rebuffades, aux sarcasmes, aux coups et aux injures pour l’amour de
Lui.
--Apportez le petit sac de thé et une bouilloire d’eau, cria-t-il
aussitôt après à ses rameurs, sans oublier le quartier de caribou et le
poêlon.
Quand ces trois hommes, convertis jadis par lui, furent arrivés sur la
berge, ils tombèrent à genoux, les mains embarrassées, les épaules
chargées du matériel de campement, et offrirent à Dieu des actions de
grâces pour leur avoir permis de traverser le désert et d’arriver à bon
port.
Hay Stockard regardait s’accomplir le rite d’un air goguenard et
désapprobateur. Son esprit pratique ne pouvait en saisir le côté
romanesque et solennel... Baptiste Le Rouge, qui l’épiait toujours au
loin, reconnut la posture traditionnelle. Il revit en pensées la jeune
femme qui avait partagé sa couche sous les étoiles, dans les collines et
les forêts, et la femme-enfant qui reposait quelque part au bord de la
morne baie d’Hudson.