II

Hay Stockard s’était mis à jurer, et employait pour manifester sa colère

les rudes monosyllabes de sa langue maternelle. Sa compagne détourna les

yeux des pots et des plats pour suivre son regard qui scrutait

attentivement le fleuve. C’était une femme de la contrée du Teslin,

habituée de longue date aux emportements de son mari. Une raquette se

détachait-elle, ou bien se trouvait-on en présence d’une question de vie

ou de mort? Elle savait tout de suite de quoi il retournait, rien qu’au

ton et à l’importance du juron. Aussi comprit-elle en l’occurrence qu’il

convenait de prêter quelque attention à ce qui se passait.

Une longue pirogue, dont les pagaies reflétaient les rayons du soleil

déclinant vers l’Ouest, traversait diagonalement le courant et se

dirigeait vers la baie.

Hay Stockard ne la quittait pas des yeux. Trois hommes pagayaient avec

des mouvements rythmés et précis, mais un mouchoir rouge, noué sur la

tête de l’un d’eux, frappa son regard.

--Bill! cria-t-il. Oh, Bill!

Un géant à l’aspect balourd et dégingandé se glissa en roulant hors

d’une des tentes, bâilla et se frotta les paupières encore lourdes de

sommeil. Il aperçut l’étrange pirogue, et écarquilla soudain les yeux.

--Par Mathusalem! C’est ce damné pilote du ciel!

Hay Stockard fit un signe de tête résigné, esquissa un geste comme pour

prendre son fusil, puis haussa les épaules.

--Descends-le!--suggéra Bill,--et l’affaire sera réglée tout de suite.

Si tu ne m’écoutes pas, il va sûrement tout faire rater.

Mais l’autre déclina cette mesure radicale et s’en alla, en ordonnant à

la femme de reprendre ses occupations. Puis il emmena Bill le long du

rivage.

Les deux Indiens qui occupaient la pirogue l’échouèrent sur le bord de

la baie tandis que le Blanc, remarquable par son luxueux couvre-chef,

remontait la berge.

--Comme Paul de Tarse, je vous salue. Que la paix soit avec vous dans la

grâce du Seigneur!

Ses avances furent accueillies sans enthousiasme et ne reçurent aucune

réponse.

--Salut à toi, Hay Stockard, blasphémateur et philistin. Dans ton cœur

vit le culte de Mammon, dans ton esprit s’agitent les diables astucieux,

et dans ta tente demeure la créature avec laquelle tu vis en

concubinage. Cependant, même en ce lieu sauvage, moi Sturges Owen,

apôtre du Seigneur, je t’ordonne de te repentir et de rejeter au loin

tes iniquités.

--Épargnez vos homélies, épargnez-les! répondit Hay Stockard d’un ton

bourru. Il vous les faudra tout à l’heure pour Baptiste Le Rouge,

là-bas. Et il désigna de la main le camp indien d’où le métis, le regard

rivé sur eux, s’efforçait de reconnaître les nouveaux venus.

Sturges Owen, propagateur de la lumière et apôtre du Seigneur, se planta

sur le haut de la pente et ordonna à ses hommes d’apporter le campement.

Stockard l’y accompagna.

--Écoutez, dit-il au missionnaire, en le saisissant par l’épaule et en

le faisant pirouetter sur lui-même. Est-ce que vous tenez à votre peau?

--Ma vie est sous la garde du Seigneur, et je me borne à travailler dans

sa vigne.

--Ça va, ça va! Est-ce un poste de martyr que vous cherchez?

--Si c’est sa volonté!

--En ce cas, vous serez servi à souhait. Mais je tiens auparavant à vous

donner un petit conseil, vous en ferez ce que vous voudrez. Je vous

préviens que si vous restez ici, votre carrière va se trouver subitement

brisée, et non seulement la vôtre, mais celle de vos hommes, celle de

Bill et celle de ma femme.

--Laquelle est une fille de Belial, et ne révère point la véritable

Église.

--... Et la mienne propre. Passe encore que vous vous attiriez des

désagréments, mais nous allons en être les victimes. Si vous vous en

souvenez, nous avons hiverné ensemble l’année dernière. J’ai pu me

rendre compte que vous étiez un brave homme et un crétin. Que vous

estimiez être votre devoir de combattre le paganisme, c’est fort bien,

mais au moins apportez quelque discernement dans la manière dont vous

l’exercez. Cet homme-là, Baptiste le Rouge, n’est pas un Indien; il

descend de la même souche que nous. Il est aussi tenace que j’ai jamais

pu l’être et aussi sauvagement fanatique dans un sens que vous l’êtes

dans l’autre. Quand vous serez aux prises, vous et lui, l’enfer sera

déchaîné. Pour ma part, je me soucie fort peu d’être mêlé à cette

affaire. Comprenez-vous? Suivez mon conseil, et déguerpissez! En

descendant le fleuve, vous rencontrerez les Russes. Il y a sûrement des

prêtres du rite grec parmi eux, qui vous feront passer sain et sauf

jusqu’à la mer de Behring, à l’embouchure du Yukon et d’où il ne vous

sera pas difficile de gagner les pays civilisés. Croyez-m’en, fuyez

aussi vite que Dieu vous le permettra.

--Celui qui porte Dieu en son cœur et l’Évangile dans sa main se moque

des machinations des hommes ou du diable, répondit avec fermeté le

missionnaire. Je verrai ce pécheur et je triompherai de son impiété. Une

brebis égarée qu’on ramène au bercail est une plus grande victoire que

la conversion de mille païens. Celui qui est fort dans le mal peut être

autant dans le bien, ainsi qu’en témoigna Saül lors de son voyage à

Damas pour ramener des chrétiens captifs à Jérusalem. Et la voix du

Sauveur lui parvint, clamant: «_Saül, Saül, pourquoi me persécutes-tu?_»

Et là-dessus, Paul se rangea du côté du Seigneur et devint par la suite

un puissant sauveur d’âmes. Suivant ton exemple, Paul de Tarse, je

cultive le champ du Seigneur, en butte aux épreuves, aux tribulations,

aux rebuffades, aux sarcasmes, aux coups et aux injures pour l’amour de

Lui.

--Apportez le petit sac de thé et une bouilloire d’eau, cria-t-il

aussitôt après à ses rameurs, sans oublier le quartier de caribou et le

poêlon.

Quand ces trois hommes, convertis jadis par lui, furent arrivés sur la

berge, ils tombèrent à genoux, les mains embarrassées, les épaules

chargées du matériel de campement, et offrirent à Dieu des actions de

grâces pour leur avoir permis de traverser le désert et d’arriver à bon

port.

Hay Stockard regardait s’accomplir le rite d’un air goguenard et

désapprobateur. Son esprit pratique ne pouvait en saisir le côté

romanesque et solennel... Baptiste Le Rouge, qui l’épiait toujours au

loin, reconnut la posture traditionnelle. Il revit en pensées la jeune

femme qui avait partagé sa couche sous les étoiles, dans les collines et

les forêts, et la femme-enfant qui reposait quelque part au bord de la

morne baie d’Hudson.

En pays lointain · 第 15 / 24 题