I
De tous côtés s’étendait la forêt primordiale--théâtre des comédies
bruyantes et des tragédies muettes. La lutte pour l’existence y
continuait avec toute sa brutalité farouche. Les Anglais et les Russes
ne s’étaient pas encore abattus sur la terre où finit l’arc-en-ciel,--là
en plein cœur de cette région--et l’or yankee n’avait pas encore acheté
ce vaste domaine. Les loups en bandes y harcelaient encore les flancs du
troupeau des caribous, choisissant les plus faibles, ou les femelles
prêtes à mettre bas, pour les terrasser avec la même cruauté qu’avaient
montrée les milliers de générations précédentes. Les indigènes
clairsemés reconnaissaient toujours l’autorité de leurs chefs et de
leurs docteurs, exorcisaient les esprits malfaisants, brûlaient les
sorciers, se battaient avec leurs voisins, et dévoraient leurs ennemis
avec un solide estomac dont leur appétit était la meilleure preuve.
Mais cela se passait au déclin de l’âge de pierre.
Déjà, par des routes inconnues, à travers des étendues sauvages,
apparaissaient les précurseurs de l’acier, hommes indomptables, aux
visages blonds, aux yeux bleus, et en qui s’incarnait la fiévreuse
activité de leur race. Lancés par le hasard ou dans un but déterminé,
isolés ou par petits groupes de deux ou trois, ils arrivaient, se
battaient et se faisaient tuer, ou bien poursuivaient leur route pour
aller on ne savait où.
Les prêtres fulminaient contre eux, les chefs rassemblaient leurs
guerriers, la pierre s’entrechoquait avec l’acier, mais sans grands
résultats. Comme l’eau suintant d’un vaste réservoir, les blancs
s’infiltraient à travers les forêts obscures et les passes des
montagnes, affrontaient les rapides dans des pirogues d’écorce, ou
frayaient avec leurs mocassins la piste pour les chiens-loups. Ils
appartenaient à une grande race, et nombreuses étaient leurs mères. Mais
les indigènes couverts de fourrures du Northland avaient encore à
l’apprendre. De même que l’aventurier anonyme combat jusqu’à son dernier
souffle et meurt sous la froide lumière de l’aurore boréale, de même ses
frères luttent et périssent dans les sables ardents et les jungles
ténébreuses, comme ils continueront à le faire sans trêve aucune,
jusqu’à ce qu’avec les temps la destinée de leur race soit accomplie.
* * * * *
Il était près de deux heures. A l’horizon, du côté du Nord, une lueur
rose-pâle vers l’Ouest, et plus accentuée vers l’Est, indiquait la
course invisible du soleil de minuit. Les deux crépuscules étaient si
rapprochés qu’à proprement parler il n’existait pas de nuit; les jours
se rejoignaient dans un mélange difficilement perceptible de deux orbes
solaires. Un pluvier pépia timidement à l’approche de la nuit, tandis
qu’un rouge-gorge saluait le matin à pleine voix.
D’une île située en plein courant du Yukon, une colonne d’oiseaux
sauvages vociférait en discussions interminables, et un plongeon, sur
une des berges du fleuve où l’eau était moins agitée, lui répondait de
son rire moqueur.
Au premier plan, accotées au rivage d’une anse tranquille, des pirogues
d’écorce de bouleau étaient alignées sur deux ou trois rangs. Des épieux
à pointe d’ivoire, des flèches d’os barbelées, des arcs aux cordes de
cuir, et de simples nasses en forme de paniers annonçaient la montée du
saumon dans le courant boueux du fleuve.
De l’arrière, parmi le fouillis des tentes de peaux et des claies à
poissons, s’élevaient les voix multiples de la tribu des pêcheurs. Les
jeunes gens plaisantaient entre eux, ou contaient fleurette aux filles;
les vieilles squaws qui avaient rempli par la maternité le but de leur
existence, étaient tenues à l’écart et jacassaient en tressant des
câbles avec les racines vertes des vignes rampantes. Tout près d’elles
leurs enfants, nus, jouaient et se chamaillaient, ou se roulaient dans
la boue, pêle-mêle avec les chiens-loups au poil fauve.
Sur un des côtés du camp principal, et nettement séparées de celui-ci,
s’élevaient deux tentes. C’était le campement d’un blanc et, à défaut
d’autre indice, le choix même de son emplacement en eût été une preuve
convaincante. Voulait-il attaquer ses ennemis? Il commandait d’une
centaine de mètres le quartier indien; pour se défendre, il était maître
de la crête et de l’espace libre; en cas de défaite, il pouvait enfin
fuir par la pente rapide d’une vingtaine de mètres, qui descendait vers
les pirogues.
D’une des tentes venaient les cris perçants d’un enfant malade et le
chant monotone de sa mère qui le berçait. Dehors, près d’un feu couvant
sous la cendre, deux hommes conversaient.
--Eh bien! oui! J’aime l’Église comme un bon fils. A un tel point que
mes jours se sont passés à la fuir et mes nuits à rêver au moyen de
transiger avec elle. Écoute!
La voix du métis s’éleva en un grondement de colère.
--Je suis né sur le fleuve Rouge. Mon père était blanc, aussi blanc que
toi. Mais tu es un Yankee, et lui était Anglais, et le fils d’un
gentleman. Quant à ma mère, fille d’un chef indien, elle avait enfanté
en moi un rude gaillard; il fallait y regarder à deux fois pour
reconnaître quel sang coulait dans mes veines, car je vivais avec les
blancs, leur égal, et le cœur de mon père battait dans ma poitrine. Il
arriva qu’une vierge--une blanche--me regarda d’un œil bienveillant. Son
père possédait de vastes territoires et de nombreux chevaux. Il occupait
une haute situation parmi les siens et il était Français par le sang.
Il prétendit que sa fille ne savait pas ce qu’elle voulait, et après
maintes discussions il entra dans une violente colère en constatant que
ses discours ne retardaient en rien les événements.
Mais elle avait son idée de derrière la tête. Peu après, nous nous
présentions devant le pasteur. Son père nous y avait devancés avec des
paroles fallacieuses, des promesses mensongères, que sais-je, enfin? Si
bien que le pasteur prit un air digne et refusa de nous unir.
De même qu’au début de ma vie l’Église m’avait refusé sa bénédiction,
aujourd’hui encore elle me déniait le droit de me marier, et allait
rougir mes mains du sang des hommes. Eh bien! vois-tu maintenant si j’ai
des raisons d’aimer l’Église?
Là-dessus, je frappai le prêtre sur sa face d’eunuque. Puis la jeune
fille et moi nous partîmes sur de rapides chevaux pour Fort Pierre, où
il y avait un ministre plein de bonté. Mais son père, ses frères et
d’autres gens gagnés à leur cause, étaient à nos trousses. Nous
engageâmes un combat, et, sans m’arrêter, je désarçonnai coup sur coup
trois cavaliers. Les autres renoncèrent à la poursuite et gagnèrent Fort
Pierre.
Alors nous nous dirigeâmes vers l’Est, la contrée des collines et des
forêts; nous y vécûmes comme mari et femme, sans avoir été unis
légalement. Voilà l’œuvre de la bonne mère l’Église, que j’aime comme un
fils!
* * * * *
Mais écoute bien ceci. C’est une preuve de la bizarrerie des femmes,
qu’aucun homme ne peut comprendre. Son père tomba de sa selle et les
chevaux qui galopaient derrière le piétinèrent. Ma jeune femme et moi
fûmes témoins de la scène, qui se serait effacée aisément de mon esprit
si elle n’avait hanté, par la suite, celui de ma compagne. Dans la paix
du soir, après cette journée de la chasse à l’homme, la vision se dressa
entre nous; de même dans le silence des nuits, quand nous étions
allongés sous les étoiles et que nos âmes n’auraient dû faire qu’une,
l’hallucination ne nous quittait pas. Ma femme n’en parlait jamais, mais
le fantôme venait s’asseoir à notre foyer, se plaçant sans cesse entre
nous. Lorsqu’elle cherchait à l’éloigner, il se dressait alors de toute
sa hauteur et s’imposait à un tel point que je parvenais à le sentir
moi-même dans le regard apeuré de sa fille et dans le rythme même de sa
respiration.
A la fin, elle me donna une fille et mourut. Je revins alors parmi le
peuple de ma mère pour que l’enfant pût grandir entourée d’affection.
Mais hélas, mes mains étaient rougies du sang des hommes--écoute-moi
bien--par la faute de l’Église. Les cavaliers du Nord se mirent à ma
recherche, mais le frère de ma mère qui, par droit de naissance, était
chef, me cacha et me procura des chevaux et de la nourriture. Puis nous
partîmes, mon enfant et moi, jusqu’à la région de la Baie d’Hudson, où
les blancs, peu nombreux, ne nous embarrasseraient pas de questions. Je
travaillai pour la Compagnie comme chasseur, guide et conducteur de
chiens jusqu’à ce que ma fille fût devenue une femme, grande, svelte et
agréable à regarder.
Tu n’es pas sans savoir que l’hiver long et solitaire engendre de
mauvaises pensées et de perfides actions. Le chef-facteur, homme rude et
hardi, n’avait rien dans son apparence qui pût réjouir l’œil d’une
femme. Il jeta les yeux sur ma fillette, devenue femme à présent. Mère
de Dieu! Il m’envoya pour un long voyage avec les chiens afin de
pouvoir... Tu m’entends. C’était un homme dur et sans cœur. Elle avait
la fierté d’une blanche, l’âme virginale, et c’était avant tout une
honnête femme. Eh bien! elle en mourut.
Le soir de mon retour, après un mois d’absence, il faisait un froid
cruel et les chiens traînaient la patte quand j’arrivai au Fort. Les
Indiens et les métis me dévisagèrent en silence et je me sentis envahi
par une crainte inexpliquée. Mais je ne soufflai mot. J’attendis que les
chiens eussent avalé leur pâtée, et j’expédiai mon repas comme doit le
faire un homme pressé par la besogne. Ensuite j’élevai la voix. Je les
questionnai sur leur attitude bizarre; ils s’écartèrent de moi dans la
crainte de ma colère et des actes qui pouvaient s’ensuivre. Mais enfin
je leur arrachai le récit du drame, du pitoyable drame, mot par mot,
acte par acte, et ils s’étonnèrent de mon sang-froid.
Quand ils m’eurent tout appris, je me rendis chez le facteur, plus calme
encore que je ne le suis en le racontant. Pris de peur, il avait appelé
les métis pour le défendre, mais ils réprouvaient son crime et l’avaient
laissé étendu sur le lit qu’il s’était préparé. Alors il s’était réfugié
chez le pasteur où je le rejoignis. En arrivant, je trouvai celui-ci
devant moi. Il me prodigua des paroles de douceur, me disant qu’un homme
courroucé ne devait obliquer ni à droite ni à gauche, mais se diriger
tout droit vers Dieu. Je l’implorai, au nom de ma colère paternelle, de
me livrer passage, mais il me dit que je ne franchirais le seuil de sa
porte que sur son corps. Puis il m’exhorta à la prière.
--Tu vois, l’Église, toujours l’Église! Naturellement, je passai sur son
corps et j’envoyai le facteur rejoindre ma pauvre enfant, devant son
Dieu, un mauvais Dieu, le Dieu des blancs.
Il y eut un grand haro, car la nouvelle avait été transmise au poste
voisin. Je partis. Je traversai la contrée du Grand-Esclave, descendis
la vallée du Mackenzie jusqu’à la glace éternelle, franchis les
Rocheuses Blanches, et une fois passée la grande courbe du Yukon,
j’arrivai enfin ici. Et depuis lors, tu es le premier homme appartenant
à la race de mon père que j’aie rencontré. Puisses-tu être le dernier!
Cette tribu, mon peuple à moi, est composée de gens simples qui m’ont
élevé aux honneurs. Ma parole constitue leur loi, et leurs prières
n’agissent que suivant mon bon vouloir, sans quoi je ne les tolérerais
pas. Quand je parle pour eux, c’est pour moi-même; nous demandons qu’on
nous laisse en paix, nous n’avons que faire de votre race; si nous vous
permettions de vous asseoir à nos foyers, bientôt vos églises, vos
prêtres et vos dieux suivraient--sache-le! Je ferai renier son Dieu à
tout homme blanc qui entrera dans mon village. Tu es le premier, et je
te fais grâce. Aussi, vaudrait-il mieux que tu files, et sans tarder.
--Je ne suis pas responsable des méfaits commis par mes frères, répondit
Hay Stockard en bourrant sa pipe d’un air pensif. Il était quelquefois
aussi pondéré dans son langage que prompt dans ses actes,--mais
seulement à l’occasion.
--Je connais tes semblables, répondit l’Indien, et je sais qu’ils sont
nombreux. C’est toi et les tiens qui frayez la piste. Le reste suivra
ensuite. Il viendra un temps où ils étendront leur puissance sur le
pays. Mais je ne verrai pas cela, moi. A ce qu’on m’a dit, ils sont déjà
aux sources de la Grande-Rivière, et bien loin au Sud se trouvent les
Russes.
Hay Stockard leva brusquement la tête. C’était là une surprenante
révélation géographique. Le Poste de la Baie d’Hudson à Fort Yukon
possédait des données différentes sur le cours du fleuve, d’après
lesquelles il devait se jeter dans l’Océan Arctique.
--Alors le Yukon se déverse dans la mer de Behring? demanda-t-il.
--Je l’ignore. Mais je sais qu’au Sud il y a des Russes, beaucoup de
Russes. Peu importe, vas-y toi-même, et renseigne-toi. Tu peux retourner
vers tes frères, mais tu ne remonteras pas le Koyukuk tant que les
prêtres et les guerriers m’obéiront. Je te l’ordonne, moi, Baptiste Le
Rouge, chef de cette tribu, et dont la parole fait loi.
--Et si je refuse de descendre chez les Russes ou de retourner vers mes
frères?
--Si tu refuses? Eh bien, tu partiras d’un pied léger devant ton Dieu,
un mauvais Dieu, le Dieu des Blancs.
Le soleil, vers le Nord, montra à l’horizon sa tache sanguinolente.
Baptiste Le Rouge se leva, inclina légèrement la tête, et revint à son
camp. Tout autour de lui s’étendaient les ombres rougeâtres, et le chant
des rouges-gorges se faisait entendre.
Hay Stockard tirait les dernières bouffées de sa pipe auprès du feu. Il
traçait dans les caprices de la fumée et du brasier les sources
inconnues du Koyukuk, la rivière étrange qui terminait là son cours
arctique pour mélanger ses eaux aux flots boueux du Yukon.
Quelque part dans la région,--s’il fallait en croire les dernières
paroles d’un marin naufragé qui avait effectué par terre le terrible
voyage, et si la fiole de grains d’or que renfermait sa blague prouvait
quelque chose,--quelque part dans ce palais du froid se cachait la
grotte aux trésors du Nord, et un gardien des portes, Baptiste Le Rouge,
métis Anglais, et renégat, en barrait le chemin.
--Bah!
Il éparpilla les cendres et se leva de toute sa hauteur, les bras
nonchalamment étendus, en contemplant d’un cœur tranquille le Nord qui
s’embrasait.