Et je le vis à peine aussi, pendant les quelques semaines agitées qu'il
passa parmi nous. De cette période, qui dura si peu, je n'ai que des
souvenirs troubles comme on en conserve de choses regardées pendant une
course trop rapide. Vaguement je me rappelle un train de vie plus gai et
plus jeune ramené à la maison par sa présence. Je me rappelle aussi
qu'il semblait par instants avoir des préoccupations absorbantes à
propos de choses tout à fait en dehors de notre sphère de famille;
peut-être des regrets pour les pays chauds, pour l'«île délicieuse», ou
bien des craintes de trop prochain départ?...
Quelquefois je le retenais captivé auprès de mon piano, avec cette
musique hallucinée de Chopin que je venais tout récemment de découvrir.
Il s'en inquiéta même, disant que c'était trop, que cela m'énervait.
Venant à peine d'arriver au milieu de nous, il se trouvait en situation
de juger mieux et il comprenait peut-être que je subissais un réel
surmenage intellectuel, en fait d'art s'entend; que Chopin et Peau-d'Âne
m'étaient aussi dangereux l'un que l'autre; que je devenais d'un
raffinement excessif, malgré mes accès incohérents d'enfantillage, et
que presque tous mes jeux étaient des jeux de rêve. Un jour donc, il
décréta, à ma grande joie, qu'il fallait me faire monter à cheval; mais
ce fut le seul changement laissé par son passage dans mon éducation.
Quant à ces graves questions d'avenir que je voulais tant traiter avec
lui, je les reculais toujours, effrayé d'aborder ces sujets, préférant
gagner du temps, ne pas prendre de décision encore et prolonger pour
ainsi dire mon enfance. Cela ne pressait pas, du reste, puisqu'il était
pour des années avec nous...
...Et un beau matin, quand on comptait si bien le garder, l'ordre lui
arriva du ministère de la marine, avec un nouveau grade, de partir sans
délai pour l'Extrême Orient où une expédition s'organisait.
Après quelques journées encore, qui se passèrent en préparatifs pour
cette campagne imprévue, il s'en alla, comme emporté par un coup de
vent.
Les adieux cependant furent moins tristes cette fois, parce que son
absence, pensions-nous, ne durerait que deux années... En réalité,
c'était son départ éternel, et on devait jeter son corps quelque part
là-bas au fond de l'océan Indien, vers le milieu du golfe de Bengale...
Quand il fut parti, le bruit de la voiture qui l'emportait s'entendant
encore, ma mère se tourna vers moi avec une expression de regard qui
d'abord m'attendrit jusqu'aux fibres profondes; et puis elle m'attira à
elle, en disant, d'un accent de complète confiance: «Grâce à Dieu, au
moins nous te garderons toi!»
Me garder moi!... On me garderait!... Oh!... je baissai la tête, en
détournant mes yeux qui durent changer et devenir un peu sauvages. Je ne
trouvais plus un mot ni une caresse pour répondre à ma mère.
Cette confiance si sereine de sa part me faisait mal, car, précisément,
en entendant ce qu'elle venait de me dire: «Nous te garderons, toi!» je
comprenais pour la première fois de ma vie tout le chemin déjà parcouru
dans ma tête par ce projet à peine conscient de m'en aller aussi, de
m'en aller même plus loin que mon frère, et plus partout, par le monde
entier.
Cette marine m'épouvantait toujours pourtant; je ne l'aimais pas encore,
oh! non; rien qu'y penser faisait saigner mon coeur de petit être trop
attaché au foyer, trop enlacé de mille liens très doux. Puis d'ailleurs,
comment avouer à mes parents une telle idée, comment leur faire cette
peine, et entrer ainsi en rébellion contre eux!... Mais renoncer à cela,
se confiner tout le temps dans un même lieu, passer sur la terre et n'en
rien voir, quel avenir de désenchantement; à quoi bon vivre, à quoi bon
grandir, alors?...
Et dans ce salon vide, où les fauteuils dérangés, une chaisée tombée,
laissaient l'impression triste des départs, tandis que j'étais là, tout
près de ma mère, serré contre elle, mais les yeux toujours détournés et
l'âme en détresse, je repensai tout à coup au journal de bord de ces
marins d'autrefois, lu au soleil couchant, le printemps dernier à la
Limoise; les petites phrases, écrites d'une encre jaunie sur le papier
ancien, me revinrent lentement l'une après l'autre, avec un charme
berceur et perfide comme doit être celui des incantations de magie:
«Beau temps... belle mer... légère brise de Sud-Est... Des bancs de
dorades... passent par bâbord.»
Et avec un frisson de crainte presque religieuse, d'extase panthéiste,
je vis en esprit tout autour de moi le morne et infini resplendissement
bleu du Grand Océan austral.