Je crois que le printemps de cette année-là fut vraiment le plus
radieux, le plus grisant des printemps de mon enfance, par contraste
sans doute avec le si pénible hiver pendant lequel avait tout le temps
sévi le Grand-Singe.
Oh! la fin de mai, les hauts foins, puis les fauchages de juin! Dans
quelle lumière d'or je revois tout cela!
Les promenades du soir, avec mon père et ma soeur, se continuaient comme
dans mes premières années; ils venaient maintenant m'attendre à la
sortie du collège, à quatre heures et demie et nous partions directement
pour les champs. Notre prédilection, ce printemps-là, se maintint pour
certaines prairies pleines d'amourettes roses; et au retour je
rapportais toujours des gerbes de ces fleurs.
Dans cette même région, venait d'éclore une peuplade éphémère de toutes
petites phalènes noires et roses (du même rose que les amourettes) qui
dormaient posées partout sur les longues tiges des herbes, et qui
s'envolaient comme un effeuillement de pétales de fleurs, dès qu'on
agitait ces foins. C'est à travers d'exquises limpidités d'atmosphère de
juin, que me réapparaît tout cela... Pendant la classe de l'après-midi,
l'idée de ces grandes prairies qui m'attendaient, me troublait encore
plus que l'air tiède et les senteurs printanières entrant à pleines
fenêtres.
Mais j'ai surtout gardé le souvenir d'un soir où ma mère nous avait
promis, par exception, d'être de la promenade, pour voir, elle aussi,
ces champs d'amourettes. Cette fois-là, plus distrait que de coutume,
j'avais été menacé de retenue par le Grand-Singe, et tout le temps de la
classe je m'étais cru puni. Cette retenue du soir, qui nous gardait une
heure de plus par ces beaux temps de juin, était toujours un cruel
supplice. Mais surtout j'avais le coeur serré en songeant que maman
viendrait précisément là m'attendre,--et que les printemps étaient
courts, qu'on allait bientôt faucher les foins, que peut-être une autre
soirée aussi radieuse ne se retrouverait plus de l'année...
Aussitôt la classe finie, j'allai anxieusement consulter la liste
fatale, entre les mains du maître d'études: je n'y étais pas! Le
Grand-Singe-Noir m'avait oublié, ou fait grâce!
Oh! ma joie alors de sortir en courant de ce collège, d'apercevoir maman
qui avait tenu sa promesse, et qui m'attendait là, souriante, avec mon
père et ma soeur... L'air qu'on respirait dehors était plus exquis que
jamais, d'une tiédeur embaumée, et la lumière avait un resplendissement
de pays chaud.--Quand je repense à ce moment-là, à ces prés
d'amourettes, à ces phalènes roses, il se mêle à mon regret une espèce
d'anxiété indéfinissable, comme du reste chaque fois que je me retrouve
en présence de choses qui m'ont frappé et charmé par des dessous
mystérieux, avec une intensité que je ne m'explique pas.