XL

C'était une grande joie quand, le jeudi soir, quelque orage terrible se

déchaînait sur la Limoise, rendant le retour impossible.

Et cela arrivait; on en avait vu des exemples; je pouvais donc à la

rigueur me bercer de cette espérance, les jours où mes devoirs n'étaient

pas finis... (Car un professeur sans pitié avait inauguré les devoirs du

jeudi; il fallait maintenant traîner avec soi là-bas des cahiers, des

livres; mes pauvres journées de plein air en étaient tout assombries.)

Or, un soir que l'orage désiré était venu avec une violence superbe,

vers huit heures, nous nous tenions, Lucette et moi, pas trop rassurés,

dans le grand salon sonore, aux murs un peu nus ornés seulement de deux

ou trois bizarres vieilles gravures dans de vieux cadres; elle, mettant

la dernière main à une _réussite_, sous les regards de sa maman; moi,

jouant en sourdine un rigaudon de Rameau sur un piano de campagne aux

sons vieillots, et trouvant délicieuse cette musiquette du temps passé,

ainsi mêlée au fracas lourd des grands coups de tonnerre...

La réussite finie, Lucette feuilleta mes cahiers de devoirs qui

traînaient sur une table, et après avoir, d'un clignement d'yeux,

constaté pour moi seul que je n'avais rien fait, me dit tout à coup: «Et

ton _Histoire_ de Duruy, où l'as-tu mise?»

--Mon _Histoire_ de Duruy?... En effet, où était-il, ce livre? Un livre

tout neuf, à peine barbouillé encore...--Ah! mon Dieu!... là-bas, oublié

au fond du jardin, dans les derniers carrés d'asperges!... (Pour faire

mes études historiques, j'avais adopté ces carrés d'asperges, qui, en

été, deviennent des espèces de bocages d'une haute verdure herbacée très

légère; de même que certaine allée de noisetiers, touffue, impénétrable,

ombreuse comme un souterrain vert, était le lieu choisi pour le travail

incomparablement plus pénible de la versification latine.) Cette fois,

par exemple, je fus grondé par la maman de Lucette, et on décida

d'aller, séance tenante, au secours de ce livre.

Une expédition s'organisa: en tête, un domestique portant une lanterne

d'écurie; derrière lui, Lucette et moi, en sabots, tenant à grand'peine

un parapluie que le vent d'orage nous retournait sans cesse.

Dehors, plus aucune frayeur; mais j'ouvrais bien grands mes yeux et

j'écoutais de toutes mes oreilles. Oh! qu'il me paraissait étonnant et

sinistre ce fond de jardin, vu par ces grandes lueurs de feux verts, qui

tremblaient, clignotaient, puis de temps en temps nous laissaient

aveuglés dans la nuit noire. Et quelle impression me venait des bois de

chênes voisins, où se faisait un bruit continuel de fracassement de

branches...

Dans les carrés d'asperges, nous retrouvâmes, toute trempée d'eau, tout

éclaboussée de terre, cette _Histoire_ de Duruy. Avant l'orage, des

escargots, émoustillés sans doute par la pluie prochaine, l'avaient même

visitée en tout sens, y dessinant des arabesques avec leur bave

luisante...

Eh bien! ces traînées d'escargots sur ce livre ont persisté longtemps,

préservées par mes soins sous des enveloppes de papier. C'est qu'elles

avaient le don de me rappeler mille choses,--grâce à ces associations

comme il s'en est fait de tout temps dans ma tête, entre les images même

les plus disparates, pourvu qu'elles aient été rapprochées une seule

fois, à un moment favorable, par un simple hasard de simultanéité.

La nuit, regardés à la lumière, ces petits zigzags luisants, sur cette

couverture de Duruy, me rappelaient tout de suite le rigaudon de Rameau,

le vieux son grêle du piano dominé par le bruit du grand orage; et ils

ramenaient aussi une apparition qui m'était venue ce soir-là (aidée par

une gravure de Teniers accrochée à la muraille), une apparition de

petite personnages du siècle passé dansant à l'ombre, dans des bois

comme ceux de la Limoise; ils renouvelaient toute une évocation, qui

s'était faite en moi, de gaietés pastorales du vieux temps, à la

campagne, sous des chênes.

Le roman d'un enfant · 第 44 / 93 题