C'était une grande joie quand, le jeudi soir, quelque orage terrible se
déchaînait sur la Limoise, rendant le retour impossible.
Et cela arrivait; on en avait vu des exemples; je pouvais donc à la
rigueur me bercer de cette espérance, les jours où mes devoirs n'étaient
pas finis... (Car un professeur sans pitié avait inauguré les devoirs du
jeudi; il fallait maintenant traîner avec soi là-bas des cahiers, des
livres; mes pauvres journées de plein air en étaient tout assombries.)
Or, un soir que l'orage désiré était venu avec une violence superbe,
vers huit heures, nous nous tenions, Lucette et moi, pas trop rassurés,
dans le grand salon sonore, aux murs un peu nus ornés seulement de deux
ou trois bizarres vieilles gravures dans de vieux cadres; elle, mettant
la dernière main à une _réussite_, sous les regards de sa maman; moi,
jouant en sourdine un rigaudon de Rameau sur un piano de campagne aux
sons vieillots, et trouvant délicieuse cette musiquette du temps passé,
ainsi mêlée au fracas lourd des grands coups de tonnerre...
La réussite finie, Lucette feuilleta mes cahiers de devoirs qui
traînaient sur une table, et après avoir, d'un clignement d'yeux,
constaté pour moi seul que je n'avais rien fait, me dit tout à coup: «Et
ton _Histoire_ de Duruy, où l'as-tu mise?»
--Mon _Histoire_ de Duruy?... En effet, où était-il, ce livre? Un livre
tout neuf, à peine barbouillé encore...--Ah! mon Dieu!... là-bas, oublié
au fond du jardin, dans les derniers carrés d'asperges!... (Pour faire
mes études historiques, j'avais adopté ces carrés d'asperges, qui, en
été, deviennent des espèces de bocages d'une haute verdure herbacée très
légère; de même que certaine allée de noisetiers, touffue, impénétrable,
ombreuse comme un souterrain vert, était le lieu choisi pour le travail
incomparablement plus pénible de la versification latine.) Cette fois,
par exemple, je fus grondé par la maman de Lucette, et on décida
d'aller, séance tenante, au secours de ce livre.
Une expédition s'organisa: en tête, un domestique portant une lanterne
d'écurie; derrière lui, Lucette et moi, en sabots, tenant à grand'peine
un parapluie que le vent d'orage nous retournait sans cesse.
Dehors, plus aucune frayeur; mais j'ouvrais bien grands mes yeux et
j'écoutais de toutes mes oreilles. Oh! qu'il me paraissait étonnant et
sinistre ce fond de jardin, vu par ces grandes lueurs de feux verts, qui
tremblaient, clignotaient, puis de temps en temps nous laissaient
aveuglés dans la nuit noire. Et quelle impression me venait des bois de
chênes voisins, où se faisait un bruit continuel de fracassement de
branches...
Dans les carrés d'asperges, nous retrouvâmes, toute trempée d'eau, tout
éclaboussée de terre, cette _Histoire_ de Duruy. Avant l'orage, des
escargots, émoustillés sans doute par la pluie prochaine, l'avaient même
visitée en tout sens, y dessinant des arabesques avec leur bave
luisante...
Eh bien! ces traînées d'escargots sur ce livre ont persisté longtemps,
préservées par mes soins sous des enveloppes de papier. C'est qu'elles
avaient le don de me rappeler mille choses,--grâce à ces associations
comme il s'en est fait de tout temps dans ma tête, entre les images même
les plus disparates, pourvu qu'elles aient été rapprochées une seule
fois, à un moment favorable, par un simple hasard de simultanéité.
La nuit, regardés à la lumière, ces petits zigzags luisants, sur cette
couverture de Duruy, me rappelaient tout de suite le rigaudon de Rameau,
le vieux son grêle du piano dominé par le bruit du grand orage; et ils
ramenaient aussi une apparition qui m'était venue ce soir-là (aidée par
une gravure de Teniers accrochée à la muraille), une apparition de
petite personnages du siècle passé dansant à l'ombre, dans des bois
comme ceux de la Limoise; ils renouvelaient toute une évocation, qui
s'était faite en moi, de gaietés pastorales du vieux temps, à la
campagne, sous des chênes.