La petite Jeanne était venue passer la journée à la maison; c'était à la
fin de mai, pendant ce même printemps d'attente, et j'avais douze ans.
Toute l'après-midi, nous avions fait manoeuvrer sur la scène des poupées
de cinq à six centimètres de long, en porcelaine articulée; nous avions
peint des décors; nous avions travaillé à Peau-d'Âne, enfin,--mais à
Peau-d'Âne première manière--au milieu d'un grand fouillis de couleurs,
de pinceaux, de retailles de carton, de papier doré et de morceaux de
gaze. Puis, l'heure de descendre à la salle à manger approchant, nous
avions serré nos précieux travaux dans une grande caisse, qui y fut
consacrée depuis ce jour-là--et dont l'intérieur, en sapin neuf, avait
une odeur résineuse très persistante.
Après dîner, pendant le long crépuscule tranquille, on nous emmena tous
deux ensemble à la promenade.
Mais--surprise qui commença de m'attrister--dehors il faisait presque
froid, et ce ciel de printemps avait un voile qui rappelait l'hiver. Au
lieu de nous conduire hors de ville vers les allées et les routes
toujours animées de promeneurs, ce fut du côté du grand jardin de la
Marine, lieu plus comme il faut, mais solitaire tous les soirs après le
soleil couché.
En nous y rendant, par une longue rue droite où il n'y avait aucun
passant, comme nous arrivions près de la chapelle des Orphelines, nous
entendîmes sonner et psalmodier pour le mois de Marie; puis un cortège
sortit: des petites filles en blanc, qui semblaient avoir froid sous
leurs mousselines de mai. Après avoir fait un tour dans le quartier
désert et avoir chanté une ritournelle mélancolique, la modeste
procession, avec ses deux ou trois bannières, rentra sans bruit;
personne ne l'avait regardée dans la rue, où, d'un bout à l'autre, nous
étions seuls; le sentiment me vint que personne ne l'avait regardée non
plus dans ce ciel tendu de gris, qui devait être également vide. Cette
pauvre petite procession d'enfants abandonnées avait achevé de me
serrer le coeur, en ajoutant à mon désenchantement sur les soirées de mai
la conscience de la vanité des prières et du néant de tout.
Dans le jardin de la Marine, ma tristesse s'augmenta encore. Il faisait
froid décidément, et nous frissonnions, tout étonnés, sous nos costumes
de printemps. Il n'y avait du reste pas un seul promeneur nulle part.
Les grands marronniers fleuris, les arbres feuillus, feuillus, d'une
nuance fraîche et éclatante, se suivaient en longues enfilades touffues,
absolument vides; la magnificence des verts s'étalait pour les regards
de personne, sous un ciel immobile, d'un gris pâle et glacé. Et le long
des parterres, c'était une profusion de roses, de pivoines, de lis, qui
semblaient s'être trompés de saison et frissonner comme nous, sous ce
crépuscule subitement refroidi.
J'ai souvent trouvé du reste que les mélancolies des printemps dépassent
celles des automnes, sans doute parce qu'elles sont un contresens, une
déception sur la seule chose du monde qui devrait au moins ne jamais
nous manquer.
Dans le désorientement où ces aspects me jetaient, l'envie me prit de
faire à Jeanne une niche de gamin.
Il me venait parfois de ces tentations-là avec elle, pour me venger de
son esprit, plus précocement appointé et moqueur que le mien. Je
l'engageai donc à sentir de près des lis qui étaient charmants, et,
tandis qu'elle se penchait, d'une très légère poussée derrière les
cheveux, je lui mis le nez en plein dans les fleurs, pour la barbouiller
de pollen jaune. Elle fut indignée! Et le sentiment d'avoir commis un
acte de mauvais goût acheva de me rendre pénible notre retour de
promenade.
Les belles soirées de mai!... J'avais pourtant gardé, de celles des
années précédentes, un souvenir autrement doux; elles étaient donc
ainsi?... Ce froid, ce ciel couvert, cette solitude des jardins? Et si
vite, si mal finie, cette journée d'amusement avec Jeanne! En moi-même,
je conclus à ce mortel: «Ce n'est que ça!» qui est devenu dans la suite
une de mes plus ordinaires réflexions, et que j'aurais aussi bien pu
prendre pour devise...
En rentrant, j'allai inspecter dans le coffre de bois notre travail de
l'après-midi, et je sentis l'odeur balsamique des planches, qui avait
imprégné tous nos objets de théâtre. Eh bien, pendant très longtemps,
pendant un an, deux ans, ou plus, cette même senteur du coffre de
Peau-d'Âne me rappela obstinément cette soirée de mai, et son immense
tristesse qui fut une des plus singulières de ma vie d'enfant. Du
reste, dans ma vie d'homme, je n'ai plus guère retrouvé ces angoisses
sans cause connue et doublées de cette anxiété de ne pas comprendre, de
se sentir perdre pied toujours dans les mêmes insondables dessous; je
n'ai plus guère souffert sans savoir au moins pourquoi. Non, ces
choses-là ont été spéciales à mon enfance, et ce livre aurait aussi bien
pu porter ce titre (dangereux, je le reconnais): «Journal de mes grandes
tristesses inexpliquées, et des quelques gamineries d'occasion par
lesquelles j'ai tenté de m'en distraire.»