XXXVII

Il paraît que certains enfants du pays du Centre ont une préoccupation

grande de voir la mer. Moi, qui n'étais jamais sorti de nos plaines

monotones, je rêvais de voir des montagnes. Je me représentais de mon

mieux ce que cela pouvait être; j'en avais vu dans plusieurs tableaux,

j'en avais même peint dans des décors de Peau-d'Âne. Ma soeur, pendant un

voyage autour du lac de Lucerne, m'en avait envoyé des descriptions,

m'en avait écrit de longues lettres, comme on n'en adresse pas

d'ordinaire à des enfants de l'âge que j'avais alors. Et mes notions

s'étaient complétées de photographies de glaciers, qu'elle m'avait

rapportées pour mon stéréoscope. Mais je désirais ardemment voir la

réalité de ces choses.

Or, un jour, comme à souhait, une lettre arriva, qui fut tout un

événement dans la maison. Elle était d'un cousin germain de mon père,

élevé jadis avec lui fraternellement, mais qui, pour je ne sais quelles

causes, n'avait plus donné signe de vie depuis trente ans. Quand je vins

au monde, on avait déjà complètement cessé de parler de lui dans la

famille, aussi ignorais-je son existence. Et c'était lui qui écrivait,

demandant que le lien fût renoué; il habitait, disait-il, une petite

ville du Midi, perdue dans les montagnes, et il annonçait qu'il avait

des fils et une fille, dans les âges de mon frère et de ma soeur. Sa

lettre était très affectueuse, et on lui répondit de même, en lui

apprenant notre existence à tous les trois.

Puis, la correspondance ayant continué, il fut décidé qu'on m'enverrait

passer les vacances chez eux, avec ma soeur qui jouerait là, comme

pendant nos voyages dans l'île, son rôle de mère auprès de moi.

Ce Midi, ces montagnes, cet agrandissement subit de mon horizon,--et

aussi ces nouveaux cousins tombés du ciel,--tout cela devait l'objet de

mes constantes rêveries jusqu'au mois d'août, moment fixé pour notre

départ.

Le roman d'un enfant · 第 41 / 93 题