Il paraît que certains enfants du pays du Centre ont une préoccupation
grande de voir la mer. Moi, qui n'étais jamais sorti de nos plaines
monotones, je rêvais de voir des montagnes. Je me représentais de mon
mieux ce que cela pouvait être; j'en avais vu dans plusieurs tableaux,
j'en avais même peint dans des décors de Peau-d'Âne. Ma soeur, pendant un
voyage autour du lac de Lucerne, m'en avait envoyé des descriptions,
m'en avait écrit de longues lettres, comme on n'en adresse pas
d'ordinaire à des enfants de l'âge que j'avais alors. Et mes notions
s'étaient complétées de photographies de glaciers, qu'elle m'avait
rapportées pour mon stéréoscope. Mais je désirais ardemment voir la
réalité de ces choses.
Or, un jour, comme à souhait, une lettre arriva, qui fut tout un
événement dans la maison. Elle était d'un cousin germain de mon père,
élevé jadis avec lui fraternellement, mais qui, pour je ne sais quelles
causes, n'avait plus donné signe de vie depuis trente ans. Quand je vins
au monde, on avait déjà complètement cessé de parler de lui dans la
famille, aussi ignorais-je son existence. Et c'était lui qui écrivait,
demandant que le lien fût renoué; il habitait, disait-il, une petite
ville du Midi, perdue dans les montagnes, et il annonçait qu'il avait
des fils et une fille, dans les âges de mon frère et de ma soeur. Sa
lettre était très affectueuse, et on lui répondit de même, en lui
apprenant notre existence à tous les trois.
Puis, la correspondance ayant continué, il fut décidé qu'on m'enverrait
passer les vacances chez eux, avec ma soeur qui jouerait là, comme
pendant nos voyages dans l'île, son rôle de mère auprès de moi.
Ce Midi, ces montagnes, cet agrandissement subit de mon horizon,--et
aussi ces nouveaux cousins tombés du ciel,--tout cela devait l'objet de
mes constantes rêveries jusqu'au mois d'août, moment fixé pour notre
départ.