Je m'étonne de ne plus me rappeler par quelle transformation, lente ou
subite, ma vocation de pasteur devint une vocation plus militante de
missionnaire.
Il me semble même que j'aurais dû trouver cela beaucoup plus tôt, car de
tout temps je m'étais tenu au courant des missions évangéliques, surtout
de celles de l'Afrique australe, au pays des Bassoutos. Et, depuis ma
plus petite enfance, j'étais abonné au _Messager_, journal mensuel, dont
l'image d'en-tête m'avait frappé de si bonne heure. Cette image, je
pourrais la ranger en première ligne parmi celles dont j'ai parlé
précédemment et qui arrivent à impressionner en dépit du dessin, de la
couleur ou de la perspective. Elle représentait un palmier
invraisemblable, au bord d'une mer derrière laquelle se couchait un
soleil énorme, et, au pied de cet arbre, un jeune sauvage regardant
venir, du bout de l'horizon, le navire porteur de la bonne nouvelle du
salut. Dans mes commencements tout à fait, quand, au fond de mon petit
nid rembourré d'ouate, le monde ne m'apparaissait encore que déformé et
grisâtre, cette image m'avait donné à rêver beaucoup; j'étais capable à
présent d'apprécier tout ce qu'elle avait d'enfantin comme exécution,
mais je continuais de subir le charme de cet immense soleil, à demi
abîmé dans cette mer, et de ce petit bateau des missions arrivant à
pleines voiles vers ce rivage inconnu.
Donc, quand on me questionnait maintenant, je répondais: «Je serai
missionnaire.» Mais je baissais la voix pour le dire, comme quand on ne
se sent pas très sûr de ses forces, et je comprenais bien aussi qu'on ne
me croyait plus. Ma mère elle-même accueillait cette réponse avec un
sourire triste; d'abord c'était dépasser ce qu'elle demandait de ma
foi;--et puis elle pressentait sans doute que ce ne serait point cela,
que ce serait autre chose, de plus tourmenté et de tout à fait
impossible à démêler pour le moment.
Missionnaire! Il semblait cependant que cela conciliait tout. C'étaient
bien les lointains voyages, la vie aventureuse et sans cesse
risquée,--mais au service du Seigneur et de sa sainte cause. Cela
mettait pour un temps ma conscience en repos.
Ayant imaginé cette solution-là, j'évitais d'y arrêter mon esprit, de
peur d'y découvrir encore quelque épouvante. Du reste, l'eau glacée des
sermons banals, des redites, du patois religieux, continuait de tomber
sur ma foi première. Et par ailleurs, ma crainte ennuyée de la vie et de
l'avenir s'augmentait toujours; en travers de ma route noire, le voile
de plomb demeurait baissé, impossible à soulever avec ses grands plis
lourds.