«_Alors j'entendis un ange qui volait par le milieu du ciel, et qui
disait à haute voix: «Malheur, malheur, malheur aux habitants de la
terre!_»
...En plus de la lecture du soir faite en famille, chaque matin dans mon
lit je lisais un chapitre de la Bible, avant de me lever.
Ma bible était petite et d'un caractère très fin. Il y avait, entre les
pages, des fleurs séchées auxquelles je tenais beaucoup; surtout une
branche de _pieds-d'alouette_ roses, magnifiques, qui avaient le don de
me rappeler très nettement les «gleux» de l'île d'Oleron où je les avais
cueillis.
Je ne sais pas comment cela se dit en français, des «gleux»: ce sont les
tiges qui restent, des blés moissonnés; ce sont ces champs de pailles
jaunes, tondues court, que dessèche et dore le soleil
d'août.--Au-dessus des «gleux» de l'île, habités par les sauterelles,
remontent et refleurissent très haut de tardifs bleuets et surtout des
pieds-d'alouette, blancs, violets ou roses.
Donc, les matins d'hiver, dans mon lit, avant de commencer ma lecture,
je regardais toujours cette branche de fleurs d'une teinte encore
fraîche, qui me donnait la vision et le regret des champs d'Oleron,
chauffés au soleil d'été...
«_Alors j'entendis un ange, qui volait par le milieu du ciel et qui
disait à haute voix: «Malheur, malheur, malheur aux habitants de la
terre!_»
«_Puis le cinquième ange sonna de la trompette et je vis une étoile qui
tomba du ciel en la terre, et la clef du puits de l'abîme lui fut
donnée._»
Quand je lisais ma Bible seul, ayant le choix des passages, c'était
toujours la Genèse grandiose, la séparation de la lumière et des
ténèbres, ou bien les visions et les émerveillements apocalyptiques;
j'étais fasciné par toute cette poésie de rêve et de terreur qui n'a
jamais été égalée, que je sache, dans aucun livre humain... La bête à
sept têtes, les signes du ciel, le son de la dernière trompette, ces
épouvantes m'étaient familières; elles hantaient mon imagination et la
charmaient.--Il y avait un livre du siècle dernier, relique de mes
ascendants huguenots, dans lequel je voyais vivre ces choses: une
_Histoire de la Bible_ avec d'étranges images apocalyptiques où tous les
lointains étaient noirs. Ma grand'mère maternelle gardait précieusement,
dans un placard de sa chambre, ce livre qu'elle avait rapporté de
l'_île_, et, comme j'avais conservé l'habitude de monter,
mélancoliquement chez elle, l'hiver, dès que je voyais tomber la nuit,
c'était presque toujours à ces heures de clarté indécise que je lui
demandais de me le prêter, pour le feuilleter sur ses genoux; jusqu'au
dernier crépuscule, je tournais les feuillets jaunis, je regardais les
vols d'anges aux grandes ailes rapides, les rideaux de ténèbres
présageant les fins de mondes, les ciels plus noirs que la terre, et, au
milieu des amoncellements de nuées, le triangle simple et terrible qui
signifie Jéhovah.