_Gâteaux, gâteaux, mes bons gâteaux tout chauds!_ Cela se chante, sur un
air naïvement plaintif,--composé par une vieille marchande qui, pendant
les dix ou quinze premières années de ma vie, passa régulièrement sous
nos fenêtres, aux veillées d'hiver.
Et quand je pense à ces veillées-là, il y a tout le temps ce petit
refrain mélancolique, à la cantonade, dans les coulisses de ma mémoire.
C'est surtout à des souvenirs de dimanches que la chanson des _gâteaux
tout chauds_ demeure le plus intimement liée; car, ces soirs-là, n'ayant
pas de devoirs à faire, je restais avec mes parents, dans le salon, qui
était au rez-de-chaussée, sur la rue, et alors, quand la bonne vieille
passait sur le trottoir, au coup de neuf heures, lançant sa chanson
sonore dans le silence des nuits de gelée, je me trouvais là tout près
pour l'entendre.
Elle annonçait le froid, comme les hirondelles annoncent le printemps;
après les fraîcheurs d'automne, la première fois qu'on entendait sa
chanson, on disait: «Voici l'hiver qui nous est arrivé.»
Le salon de ces veillées, tel que je l'ai connu alors, était grand et me
paraissait immense. Très simple, mais avec un certain bon goût
d'arrangement: les murs et les bois des portes, bruns avec des filets
d'or mat; des meubles de velours rouge, qui devaient dater de
Louis-Philippe; des portraits de famille, dans des cadres austères, noir
et or; sur la cheminée, des bronzes d'aspect grave; sur la table du
milieu, à une place d'honneur, une grosse Bible du XVIe siècle,
relique vénérable d'ancêtres huguenots persécutés pour leur foi; et des
fleurs, toujours des corbeilles et des vases de fleurs, à une époque où
cependant la mode n'en était pas encore répandue comme aujourd'hui.
Après dîner, c'était pour moi un instant délicieux que celui où on
venait s'installer là, en quittant la salle à manger; tout avait un bon
air de paix et de confort; et quand toute la famille était assise,
grand'mères et tantes, en cercle, je commençais par gambader au milieu,
sur le tapis rouge, dans ma joie bruyante de me sentir entouré, et, en
songeant avec impatience à ces _petits jeux_ auxquels on allait jouer
pour moi tout à l'heure. Nos voisins, les D***, venaient tous les
dimanches passer la soirée avec nous; c'était de tradition dans les deux
familles, liées par une de ces anciennes amitiés de province, qui
remontent à des générations précédentes et se transmettent comme un bien
héréditaire. Vers huit heures, quand je reconnaissais leur coup de
sonnette, je sautais de plaisir et je ne pouvais me tenir de prendre ma
course pour aller au-devant d'eux à la porte de la rue, surtout à cause
de Lucette, ma grande amie, qui venait aussi avec ses parents, cela va
sans dire.
Hélas! avec quel recueillement triste je les passe en revue, ces figures
aimées ou vénérées, bénies, qui m'entouraient ainsi les dimanches soirs;
la plupart ont disparu et leurs images, que je voudrais retenir, malgré
moi se ternissent, s'embrument, vont s'en aller aussi...
Donc, on commençait les petits jeux, pour me faire plaisir, à moi, seul
enfant; ou jouait aux _mariages_, à la _toilette à madame_, au
_chevalier cornu_, à la _belle bergère_, au _furet_; tout le monde
consentait à s'en mêler, y compris les personnes les plus âgées;
grand'tante Berthe, la doyenne, s'y montrait même la plus
irrésistiblement drôle.
Et tout à coup je faisais silence, je m'arrêtais, attentif, quand dans
le lointain j'entendais:--_Gâteaux, gâteaux, mes bons gâteaux tout
chauds!_
Cela se rapprochait rapidement, car la chanteuse trottait, trottait,
menu mais vite; presque aussitôt elle était sous nos fenêtres, répétant
de tout près, à pleine voix fêlée, sa continuelle chanson.
Et c'était mon grand amusement, non point d'en faire acheter, de ces
pauvres gâteaux,--car ils étaient un peu grossiers et je ne les aimais
guère--mais de courir moi-même, quand on me le permettait, sur le pas de
la porte, accompagné d'une tante de bonne volonté, pour arrêter au
passage la marchande.
Avec une révérence, elle se présentait, la bonne vieille, fière d'être
appelée, et posait un pied sur les marches du seuil; son costume propret
était rehaussé toujours de fausses manches blanches. Puis, tandis
qu'elle découvrait son panier, je jetais longuement au dehors mon regard
d'oiseau en cage, le plus loin possible dans la rue froide et déserte.
Et c'était là tout le charme de la chose: respirer une bouffée d'air
glacé, prendre un aperçu du grand noir extérieur, et, après, rentrer,
toujours courant, dans le salon chaud et confortable,--tandis que le
refrain monotone s'éloignait; s'en allait se perdre, chaque soir du même
côté, dans les mêmes rues basses avoisinant le port et les remparts...
Le trajet de cette marchande était invariable,--et je la suivais par la
pensée avec un intérêt singulier, aussi longtemps que sa chanson, de
minute en minute reprise, s'entendait encore.
Dans cette attention que je lui prêtais, il y avait de la pitié pour
elle, pauvre vieille ainsi errante toutes les nuits;--mais il y avait
aussi un autre sentiment qui s'ébauchait,--oh! si confus encore, si
vague, que je vais lui donner trop d'importance, rien qu'en l'indiquant
de la façon la plus légère. Voici: j'avais une sorte de curiosité
inquiète pour ces quartiers bas, vers lesquels la marchande se rendait
si bravement, et où on ne me conduisait jamais. Vieilles rues aperçues
de loin, solitaires le jour, mais où, de temps immémorial, les matelots
faisaient leur tapage les soirs de fête, envoyant quelquefois le bruit
de leurs chants jusqu'à nous. Qu'est-ce qui pouvait se passer là-bas?
Comment étaient ces gaietés brutales qui se traduisaient par des cris? À
quoi donc s'amusaient-ils, ces gens revenus de la mer et des lointains
pays où le soleil brûle? Quelle vie plus rude, plus simple et plus libre
était la leur?--Évidemment, pour mettre au point tout ce que je viens
de dire, il faudrait l'atténuer beaucoup, l'envelopper comme d'un voile
blanc. Mais déjà le germe d'un trouble, d'une aspiration vers je ne sais
quoi d'autre et d'inconnu, était planté dans ma petite tête; en
rentrant, avec mes gâteaux à la main, dans ce salon où on parlait si
bas, il m'arrivait, pendant un instant d'une durée à peine appréciable,
de me sentir étiolé et captif.
À neuf heures et demie, rarement plus tard à cause de moi, on servait le
thé et les très minces tartines--beurrées d'un beurre exquis et taillées
avec ces soins qu'on n'a plus le temps d'apporter à quoi que ce soit, de
nos jours. Ensuite, vers onze heures, après la lecture de la Bible et la
prière, on allait se coucher.
Dans mon petit lit blanc, j'étais plus agité le dimanche que les autres
jours. D'abord il y avait la perspective de M. Ratin, qui demain allait
reparaître, plus pénible à voir après ce temps de répit; je regrettais
que ce jour de repos fût déjà fini, fini si vite, et je m'ennuyais par
avance de ces devoirs qu'il faudrait faire pendant toute une semaine
avant d'atteindre le dimanche suivant. Puis quelquefois, dans le
lointain, une bande de matelots passait en chantant, et alors mes idées
changeaient de cours, s'en allaient vers les colonies ou les navires; il
me prenait même une sorte d'envie imprécise et sourde--latente, si
j'ose employer ce mot--de courir moi aussi dehors, à l'amusante
aventure, dans l'air vif des nuits d'hiver, ou au grand soleil des ports
exotiques, et, à tue-tête comme eux, de chanter la simple joie de
vivre...