C'est après cette grande maladie, vers le milieu de l'été, que se place
mon plus long séjour dans l'_île_. On m'y avait envoyé avec mon frère,
et avec ma soeur qui était alors pour moi comme une autre mère. Après un
arrêt de quelques jours chez nos parentes de Saint-Pierre-d'Oleron (ma
grand'tante Claire et les deux vieilles demoiselles ses filles), nous
étions allés demeurer tous trois seuls à la _Grand'-Côte_, dans un
village de pêcheurs absolument ignoré et perdu en ce temps-là.
La _Grand'-Côte_ ou la _côte Sauvage_ est toute cette partie de l'île
qui regarde le large, les infinis de l'Océan; partie sans cesse battue
par les vents d'Ouest. Ses plages s'étendent sans aucune courbure,
droites, infinies, et les brisants de la mer, arrêtés par rien, aussi
majestueux qu'à la côte saharienne, y déroulent, sur des lieues de
longueur, avec de grands bruits, leur tristes volutes blanches. Région
âpre, avec des espaces déserts; région de sables, où de tout petits
arbres, des chênes-verts nains s'aplatissent à l'abri des dunes. Une
flore spéciale, étrange et, tout l'été, une profusion d'oeillets roses
qui embaument. Deux ou trois villages seulement, séparés par des
solitudes; villages aux maisonnettes basses, aussi blanches de chaux que
des kasbah d'Algérie et entourées de certaines espèces de fleurs qui
peuvent résister au vent marin. Des pêcheurs bruns y habitent: race
vaillante et honnête, restée très primitive à l'époque dont je parle,
car jamais baigneurs n'étaient venus dans ces parages.
Sur un vieux cahier oublié, où ma soeur avait écrit (à ma manière
absolument) ses impressions de cet été-là, je trouve ce portrait de
notre logis:
C'était au milieu du village, sur la place, chez M. le maire.
Car la maison de M. le maire avait deux ailes, bien étendues sans
mesurer l'espace.
Elle éclatait au soleil, éblouissante de chaux; ses contrevents
massifs tenus par des gros crochets de fer, étalent peints en vert
foncé suivant l'usage de l'île. Un parterre était planté en
guirlande tout alentour, poussant vigoureusement dans le sable:
des belles-de-jour, qui dépassaient de leurs jolies têtes jaunes,
roses ou rouges, des fouillis de résédas, et qui s'épanouissaient à
midi, avec une douce odeur d'oranger.
En face, un petit chemin creux ensablé descendait rapidement à la
plage.
De ce séjour à la _grand'côte_ date ma première connaissance vraiment
intime, avec les varechs, les crabes, les méduses, les mille choses de
la mer.
Et ce même été vit aussi mon premier amour, qui fut pour une petite
fille de ce village. Mais ici encore, pour que le récit soit plus
fidèle, je laisse la parole à ma soeur et, dans le vieux cahier, je copie
simplement:
À la douzaine, tous bruns et hâlés, trottinant avec leurs petits
pieds nus, ils (les enfants des pêcheurs) suivaient Pierre, ou
bravement le précédaient, se retournant de temps à autre, et
écarquillant leurs beaux yeux noirs... C'est qu'à cette époque, un
_petit monsieur_, c'était chose assez rare dans le pays pour qu'il
valût la peine de se déranger.
Par le sentier creux, ensablé, Pierre descendait ainsi chaque jour
à la plage accompagné de son cortège. Il courait aux coquilles, qui
étaient ravissantes sur cette partie de la côte: jaunes, roses,
violettes, de toutes les couleurs vives et fraîches, de toutes les
formes les plus délicates.--Il en trouvait qui faisaient son
admiration--et les petits, toujours silencieux, qui suivaient, lui
en apportaient aussi plein leurs mains, sans rien dire.
Véronique était une des plus assidues. À peu près de son âge, un
peu plus jeune peut-être, six ou sept ans. Un petit visage doux et
rêveur, au teint mat, avec deux admirables yeux gris; tout cela
abrité sous une grande _kichenote_ blanche (kichenote, un très
vieux mot du pays, désignant une très vieille coiffure: espèce de
béguin cartonné, qui s'avance comme les cornettes des bonnes soeurs,
pour abriter du soleil), Véronique se glissait tout près de Pierre,
finissait par s'emparer de sa main et ne la quittait plus. Ils
marchaient comme les bébés qui se plaisent, se tenant ferme à
pleins doigts, ne parlant pas et se regardant de temps en temps...
Puis, un baiser, par-ci par-là. _Voudris ben vous biser_ (je
voudrais bien vous embrasser), disait-elle en lui tendant ses
petits bras avec une tendresse touchante. Et Pierre se laissait
embrasser et le lui rendait bien fort, sur ses bonnes petites joues
rondes.
........................................
Petite Véronique courait s'asseoir à notre porte le matin dès
qu'elle était levée; elle s'y tenait tapie comme un gentil caniche
et elle attendait. Pierre en s'éveillant pensait bien qu'elle était
là; pour elle, il se faisait matinal; vite il fallait le laver,
peigner ses cheveux blonds, et il courait retrouver sa petite amie.
Ils s'embrassaient et se parlaient de leurs trouvailles de la
veille; quelquefois même, Véronique, avant de venir là s'asseoir,
avait déjà fait un tour à la plage et rapportait des merveilles,
cachées dans son tablier.
Un jour, vers la fin d'août, après une longue rêverie, pendant
laquelle il avait sans doute pesé et résolu les difficultés
provenant des différences sociales, Pierre dit: «Véronique, nous
nous marierons tous deux; je demanderai la permission à mes parents
là-bas.»
Puis, ma soeur raconte ainsi notre départ:
Au 15 septembre, il fallut quitter le village. Pierre avait fait
des monceaux de coquilles, d'algues, d'étoiles, de cailloux marins;
insatiable, il voulait tout emporter; et il rangeait cela dans des
caisses; il empaquetait, avec Véronique qui l'aidait de tout son
pouvoir.
Un matin, une grande voiture arriva de Saint-Pierre pour nous
chercher, ameutant le village paisible par ses bruits de grelots et
ses coups de fouet. Pierre y fit mettre avec sollicitude ses
paquets personnels, et nous y prîmes place tous trois; ses yeux,
déjà pleins de tristesse, regardaient par la portière le chemin
creux ensablé par lequel on descendait à la plage--et sa petite
amie qui sanglotait.
Et enfin je transcris, textuellement aussi, cette réflexion de ma soeur,
que je trouve à cette même date d'été, au bas du cahier déjà fané par le
temps:
Alors je me sentis prise--et non point pour la première fois sans
doute--d'une rêverie inquiète en regardant Pierre. Je me demandai:
«Que sera-ce de cet enfant?»
«Que sera-ce aussi de sa petite amie, dont la silhouette apparaît,
persistante, au bout du chemin? Qu'y a-t-il de désespérance dans ce
tout petit coeur; qu'y a-t-il d'angoisse, en présence de cet
abandon?»
«Que sera-ce de cet enfant?» Oh! mon Dieu, rien autre chose que ce qui
en a été ce jour-là; dans l'avenir, rien de moins, rien de plus. Ces
départs, ces emballages puérils de mille objets sans valeur appréciable,
ce besoin de tout emporter, de se faire suivre d'un monde de
souvenirs,--et surtout ces adieux à des petites créatures sauvages,
aimées peut-être précisément parce qu'elles étaient ainsi,--ça
représente toute ma vie, cela...
Les deux ou trois journées que dura le voyage de retour, arrêt compris
chez nos vieilles tantes de l'île, me semblèrent d'une longueur sans
fin. L'impatience d'embrasser maman m'ôtait le sommeil. Près de deux
mois passés sans la voir! Ma soeur, en ce temps-là, était bien la seule
personne au monde qui pût me faire supporter une séparation si longue!
Quand nous fûmes de retour sur le continent; après trois heures de route
depuis la plage où une barque nous avait déposés, quand la voiture qui
nous ramenait franchit les remparts de la ville, j'aperçus enfin ma mère
qui nous attendait, je revis son regard, son bon sourire... Et, dans les
lointains du temps, c'est une des images très nettes et à jamais fixées
que je retrouve, de son cher visage encore presque jeune, de ses chers
cheveux encore noirs.
En arrivant à la maison, je courus visiter mon petit lac et ses grottes;
puis le berceau derrière lui, adossé au vieux mur. Mais mes yeux
venaient de s'habituer longuement à l'immensité des plages et de la mer;
alors tout cela me parut rapetissé, diminué, enfermé, triste. Et puis
les feuilles avaient jauni; je ne sais quelle impression hâtive
d'automne était déjà dans l'air, pourtant très chaud. Avec crainte je
songeai aux jours sombres et froids qui allaient revenir, et très
mélancoliquement je me mis à déballer dans la cour mes caisses d'algues
ou de coquillages, pris d'un regret désolé de ne plus être dans l'île.
Je m'inquiétais aussi de Véronique, de ce qu'elle ferait seule pendant
l'hiver, et tout à coup un attendrissement jusqu'aux larmes me vint au
souvenir de sa pauvre petite main hâlée de soleil qui ne serait plus
jamais dans la mienne...