Après cette fièvre si longue, au nom si méchant, je me rappelle
délicieusement le jour où l'on me permit enfin de prendre l'air dehors,
de descendre dans ma cour. C'était en avril, et on avait choisi pour
cette première sortie une journée radieuse, un ciel rare. Sous les
berceaux de jasmins et de chèvrefeuilles, j'éprouvai des impressions
d'enchantement paradisiaque, d'Éden. Tout avait poussé et fleuri; à mon
insu, pendant que j'étais cloîtré, la merveilleuse mise en scène du
renouveau s'était déployée sur la terre. Elle ne m'avait pas encore
leurré bien des fois cette fantasmagorie éternelle, qui berce les hommes
depuis tant de siècles et dont les vieillards seuls peut-être ne savent
plus jouir. Et je m'y laissais prendre tout entier, moi, avec une
ivresse infinie... Oh! cet air pur, tiède, suave; cette lumière, ce
soleil; ce beau vert des plantes nouvelles, cet épaississement des
feuilles donnant partout de l'ombre toute neuve. Et en moi-même, ces
forces qui revenaient, cette joie de respirer, ce profond élan de la vie
recommencée.
Mon frère était alors un grand garçon de vingt et un ans, qui avait
carte blanche dans la maison pour ses entreprises. Tout le temps de ma
maladie, je m'étais préoccupé d'une chose qu'il arrangeait dans la cour
et que je mourais d'envie de voir. C'était au fond, dans un recoin
charmant, sous un vieux prunier, un lac en miniature; il l'avait fait
creuser et cimenter comme une citerne; ensuite, de la campagne, il avait
fait apporter des pierres rongées et des plaques de mousse pour composer
des rivages romantiques alentour, des rochers et des grottes.
Et tout était achevé, ce jour-là; on y avait déjà mis les poissons
rouges; le jet d'eau jouait même, pour la première fois, en mon
honneur...
Je m'approchai avec ravissement; cela dépassait encore tout ce que mon
imagination avait pu concevoir de plus délicieux. Et quand mon frère me
dit que c'était pour moi, qu'il me le donnait, j'éprouvai une joie
intime qui me sembla ne devoir finir jamais. Oh! la possession de tout
cela, quel bonheur inattendu! En jouir tous les jours, tous les jours,
pendant ces beaux mois chauds qui allaient venir!... Et recommencer à
vivre dehors, à s'amuser comme l'été dernier, dans tous les recoins de
cette cour ainsi embellie...
Je restai longtemps là, au bord de ce bassin, ne me lassant pas de
regarder, d'admirer, de respirer l'air tiède de ce printemps, de me
griser de cette lumière oubliée, de ce soleil retrouvé,--tandis que,
au-dessus de ma tête, le vieil arbre, le vieux prunier, planté jadis par
quelque ancêtre et déjà un peu à bout de sève, tendait sur le bleu du
ciel le rideau ajouré de ses nouvelles feuilles,--et que le jet d'eau
continuait son grésillement léger, à l'ombre, comme une petite musique
de vielle fêtant mon retour à la vie...
Aujourd'hui, ce pauvre prunier, après avoir langui de vieillesse, a fini
par mourir, et son tronc seul encore debout, conservé par respect, est
coiffé, comme une ruine, d'une touffe de lierre.
Mais le bassin, avec ses rives et ses îlots, est demeuré intact; le
temps n'a pu que lui donner un air de parfaite vraisemblance, ses
pierres verdies jouent la vétusté extrême; les vraies mousses d'eau, les
petites plantes délicates des sources s'y sont acclimatées, avec des
joncs, des iris sauvages,--et les libellules égarées en ville viennent
s'y réfugier. C'est un tout petit coin de nature agreste qui est
installé là et qu'on ne trouble jamais.
C'est aussi le coin du monde auquel je reste le plus fidèlement attaché,
après en avoir aimé tant d'autres; comme nulle part ailleurs, je m'y
sens en paix, je m'y sens rafraîchi, retrempé de prime jeunesse et de
vie neuve. C'est ma sainte Mecque, à moi, ce petit coin-là; tellement
que, si on me le dérangeait, il me semble que cela déséquilibrerait
quelque chose dans ma vie, que je perdrais pied, que ce serait presque
le commencement de ma fin.
La consécration définitive de ce lieu lui est venue, je crois, de mon
métier de mer; de mes lointains voyages, de mes longs exils, pendant
lesquels j'y ai repensé et l'ai revu avec amour.
Il y a surtout l'une de ces grottes en miniature à laquelle je tiens
d'une façon particulière: elle m'a souvent préoccupé, à des heures
d'affaissement et de mélancolie, au cours de mes campagnes... Après que
le souffle d'Azraël eut passé cruellement sur nous, après nos revers de
toute sorte, pendant tant d'années tristes où j'ai vécu errant par le
monde, où ma mère veuve et ma tante Claire sont restées seules à
promener leurs pareilles robes noires dans cette chère maison presque
vide et devenue silencieuse comme un tombeau,--pendant ces années-là, je
me suis plus d'une fois senti serrer le coeur à la pensée que le foyer
déserté, que les choses familières à mon enfance se délabraient sans
doute à l'abandon; et je me suis inquiété par-dessus tout de savoir si
la main du temps, si la pluie des hivers, n'allaient pas me détruire la
voûte frêle de cette grotte; c'est étrange à dire, mais s'il y avait eu
éboulement de ces vieux petits rochers moussus, j'aurais éprouvé presque
l'impression d'une lézarde irréparable dans ma propre vie.
À côté de ce bassin, un vieux mur grisâtre fait, lui aussi, partie
intégrante de ce que j'ai appelé ma sainte Mecque; il en est, je crois,
le coeur même. J'en connais du reste les moindres détails: les
imperceptibles lichens qui y poussent, les trous que le temps y a
creusés et où des araignées habitent;--c'est qu'un berceau de lierre et
de chèvrefeuille y est adossé, à l'ombre duquel je m'installais jadis
pour faire mes devoirs, aux plus beaux jours des étés, et alors, pendant
mes flâneries d'écolier peu studieux, ses pierres grises occupaient
toute mon attention, avec leur infiniment petit monde d'insectes et de
mousses. Non seulement je l'aime et le vénère, ce vieux mur, comme les
Arabes leur plus sainte mosquée; mais il me semble même qu'il me
protège; qu'il assure un peu mon existence et prolonge ma jeunesse. Je
ne souffrirais pas qu'on m'y fit le moindre changement, et, si on me le
démolissait, je sentirais comme l'effondrement d'un point d'appui que
rien ne me revaudrait plus. C'est, sans doute, parce que la persistance
de certaines choses, de tout temps connues, arrive à nous leurrer sur
notre propre stabilité, sur notre propre durée; en les voyant demeurer
les mêmes, il nous semble que nous ne pouvons pas changer ni cesser
d'être.--Je ne trouve pas d'autre explication à cette sorte de sentiment
presque fétichiste.
Et quand je songe pourtant, mon Dieu, que ces pierres-là sont
quelconques, en somme, et sortent je ne sais d'où; qu'elles ont été
assemblées, comme celles de n'importe quel mur, par les premiers
ouvriers venus, un siècle peut-être avant qu'il fût question de ma
naissance,--alors je sens combien est enfantine cette illusion que je me
fais malgré moi d'une protection venant d'elles; je comprends sur quelle
instable base, composée de rien, je me figure asseoir ma vie...
Les hommes qui n'ont pas eu de maison paternelle, qui, tout petits, ont
été promenés de place en place dans des gîtes de louage, ne peuvent
évidemment rien comprendre à ces vagues sentiments-là.
Mais, parmi ceux qui ont conservé leur foyer familial, il en est
beaucoup, j'en suis sûr, qui, sans se l'avouer, sans s'en rendre compte,
éprouvent à des degrés différents des impressions de ce genre: en
imagination, ils étayent comme moi leur propre fragilité sur la durée
relative d'un vieux mur de jardin aimé depuis l'enfance, d'une vieille
terrasse toujours connue, d'un vieil arbre qui n'a pas changé de
forme...
Et peut-être, hélas! avant eux, les mêmes choses avaient déjà prêté leur
même protection illusoire à d'autres, à des inconnus maintenant
retournés à la poussière, qui n'étaient seulement pas de leur sang, pas
de leur famille.