La pauvre vieille grand'mère aux chansons allait mourir.
Nous étions auprès de son lit, tous, à la tombée d'un jour de printemps.
Il y avait à peine quarante-huit heures qu'elle était alitée, mais, à
cause de son grand âge, le médecin avait déclaré que c'était pour elle
la fin très prochaine.
Son intelligence venait tout à coup de s'éclaircir; elle ne se trompait
plus dans nos noms; elle nous appelait, nous retenait près d'elle d'une
voix douce et posée--sa voix de jadis, probablement,--que je ne lui
avais jamais connue.
Debout à côté de mon père, je promenais mes yeux sur l'aïeule mourante
et sur sa modeste grande chambre aux meubles anciens. Je regardais
surtout ces tableaux des murs, représentant des fleurs dans des vases.
Oh! ces aquarelles qui étaient chez grand'mère, pauvres petites choses
naïves! Elles portaient toutes cette dédicace: «Bouquet à ma mère,» et
au-dessous, une respectueuse poésie à elle dédiée, un quatrain, qu'à
présent je savais lire et comprendre. Et c'étaient des oeuvres d'enfance
ou de première jeunesse de mon père, qui, à chaque anniversaire de fête,
embellissait ainsi l'humble logis d'un tableau nouveau. Pauvres petites
choses naïves, comme elles témoignaient bien de cette vie si modeste
d'alors et de cette sainte intimité du fils avec la mère,--au vieux
temps, après les grandes épreuves, au lendemain des terribles guerres,
des corsaires anglais et des «brûlots»... Pour la première fois
peut-être je songeais que grand'mère avait été jeune; que sans doute,
avant ce trouble survenu dans sa tête, mon père l'avait chérie comme moi
je chérissais maman, et que son chagrin de la perdre allait être
extrême; j'avais pitié de lui et je me sentais plein de remords pour
avoir ri des chansons, pour avoir ri des causeries avec l'image de
miroir...
On m'envoya en bas. Sous différents prétextes, on me tint constamment
éloigné pendant la fin de la journée sans que je comprisse pourquoi;
puis on me conduisit chez nos amis, les D***, pour dîner avec Lucette.
Mais quand je fus ramené par ma bonne, vers huit heures et demie, je
voulus monter tout droit chez grand'mère.
Dès l'abord, je fus frappé de l'ordre parfait qui était rétabli dans les
choses, de l'air de paix profonde que cette chambre avait pris... Dans
la pénombre du fond, mon père était assis immobile, au chevet du lit,
dont les rideaux ouverts se drapaient correctement et, sur l'oreiller,
bien au milieu, j'apercevais la tête de ma grand'mère endormie; sa pose
avait je ne sais quoi de trop régulier,--de définitif pour ainsi dire,
d'éternel.
À l'entrée, presque à la porte, ma mère et ma soeur travaillaient de
chaque côté d'une chiffonnière, à la place qu'elles avaient adoptée pour
veiller, depuis que grand'mère était malade. Sitôt que j'avais paru,
elles m'avaient fait signe de la main: «Doucement, doucement; pas de
bruit, elle dort.» L'abat-jour de leur lampe projetait la lumière plus
vive sur leur ouvrage, qui était un fouillis de petits carrés de soie,
verts, bruns, jaunes, gris et où je reconnaissais des morceaux de leurs
anciennes robes ou de leurs anciens rubans de chapeaux.
Dans le premier moment, je crus que c'étaient des objets qu'il était
d'usage de préparer ainsi pour les personnes mourantes; mais, comme je
questionnais tout bas, un peu inquiet, elles m'expliquèrent: c'étaient
simplement des sachets qu'elles taillaient et qu'elles allaient coudre,
pour une vente de charité.
Je leur dis qu'avant de me coucher je voulais m'approcher de grand'mère,
pour essayer de lui souhaiter le bonsoir, et elles me laissèrent faire
quelques pas vers le lit; mais, comme j'arrivais au milieu de la
chambre, se ravisant subitement après un coup d'oeil échangé:
--Non, non, dirent-elles à voix toujours basse, reviens, tu pourrais la
déranger.
Du reste, je venais de m'arrêter de moi-même, saisi et glacé: j'avais
compris...
Malgré l'effroi qui me clouait sur place, je m'étonnais que grand'mère
fût si peu désagréable à regarder; n'ayant encore jamais vu de morts, je
m'étais imaginé jusqu'à ce jour que, l'âme étant partie, ils devaient
faire tous, dès la première minute, un grimacement décharné,
inexpressif, comme les têtes de squelettes. Et au contraire, elle avait
un sourire infiniment tranquille et doux; elle était jolie toujours, et
comme rajeunie, en pleine paix...
Alors passa en moi une de ces tristes petites lueurs d'éclair, qui
traversent quelquefois la tête des enfants, comme pour leur permettre
d'interroger d'un furtif coup d'oeil des abîmes entrevus, et je me fis
cette réflexion: Comment grand'mère pourrait-elle être au ciel, comment
comprendre ce dédoublement-là, puisque ce qui reste pour être enterré
est tellement elle-même, et conserve, hélas! jusqu'à _son
expression_?...
Après, je me retirai sans questionner personne, le coeur serré et l'âme
désorientée, n'osant pas demander la confirmation de ce que j'avais
deviné si bien, et préférant ne pas entendre prononcer le mot qui me
faisait peur...
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Longtemps, les petits sachets en soie restèrent liés pour moi à l'idée
de la mort...