Gaspard, un petit chien courtaud, lourd, pas bien de sa personne, mais
qui était tout en deux grands yeux pleins de vie et bonne amitié. Je ne
sais plus comment il avait été recueilli chez nous, où il passa quelques
mois et où je l'aimai tendrement.
Or, un soir, pendant une promenade d'hiver, Gaspard m'avait quitté. On
me consola en me disant qu'il rentrerait certainement seul, et je revins
à la maison assez courageusement. Mais quand la nuit commença de tomber,
mon coeur se serra beaucoup.
Mes parents avaient à dîner ce jour-là un violoniste de talent et on
m'avait permis de veiller plus tard pour l'entendre. Aux premiers coups
de son archet, dès qu'il commença de faire gémir je ne sais quel adagio
désolé, ce fut pour moi comme une évocation de routes noires dans les
bois, de grande nuit où l'on se sent abandonné et perdu; puis je vis
très nettement Gaspard errer sous la pluie, à un carrefour sinistre, et,
ne se reconnaissant plus, partir dans une direction inconnue pour ne
revenir jamais... Alors les larmes me vinrent, et comme on ne s'en
apercevait point, le violon continua de lancer dans le silence ses
appels tristes, auxquels répondaient, du fond des abîmes d'en dessous,
des visions qui n'avaient plus de forme, plus de nom, plus de sens.
Ce fut ma première initiation à la musique, évocatrice d'ombres. Des
années se passèrent ensuite avant que j'y comprisse de nouveau quelque
chose, car les petits morceaux de piano, «remarquables pour mon âge»,
disait-on, que je commençais à jouer moi-même, n'étaient encore rien
qu'un bruit doux et rythmé à mes oreilles.