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PROJET DE RESTAURATION
DE
NOTRE-DAME DE PARIS
Par MM. Lassus et Viollet-Leduc
RAPPORT
Adressé à M. le Ministre de la Justice et des Cultes,
Annexé au projet de restauration, remis le 31 janvier 1845.
PARIS.
IMPRIMERIE DE Mme DE LACOMBE,
RUE D'ENGHIEN, 12.
1843.
=NOTRE-DAME DE PARIS.=
* * * * *
=Première Partie.=
=Considérations générales sur le système de la Restauration.=
MONSIEUR LE MINISTRE,
En nous chargeant de la rédaction du projet de restauration de la
cathédrale de Paris, nous ne nous sommes dissimulé, ni l'importance de
la tâche que vous vouliez bien nous confier, ni la gravité des questions
et des difficultés que nous aurions à résoudre.
Dans un semblable travail on ne saurait agir avec trop de prudence et de
discrétion; et nous le disons les premiers, une restauration peut être
plus désastreuse pour un monument que les ravages des siècles et les
fureurs populaires! car le temps et les révolutions détruisent, mais
n'ajoutent rien. Au contraire, une restauration peut, en ajoutant de
nouvelles formes, faire disparaître une foule de vestiges, dont la
rareté et l'état de vétusté augmentent même l'intérêt.
Dans ce cas, on ne sait vraiment ce qu'il y a de plus à craindre, ou de
l'incurie qui laisse tomber à terre ce qui menace ruine, ou de ce zèle
ignorant qui ajoute, retranche, complète, et finit par transformer un
monument ancien en un monument neuf, dépouillé de tout intérêt
historique.
Aussi comprend-on parfaitement qu'à la vue de semblables dangers,
l'archéologie se soit émue, et que des hommes entièrement dévoués à la
conservation de nos monumens, aient dit: «En principe, il ne faut pas
restaurer; soutenez, consolidez, remplacez, comme à l'arc d'Orange, la
pierre entièrement rongée par de la pierre neuve, mais gardez-vous d'y
tailler des moulures ou des sculptures.»
Nous comprenons la rigueur de ces principes, nous les acceptons
complètement, mais seulement, lorsqu'il s'agira d'une ruine curieuse,
sans destination, et sans utilité actuelle.
Car ils nous paraîtraient fort exagérés dans la restauration d'un
édifice dont l'utilité est encore aussi réelle, aussi incontestable
aujourd'hui, qu'au jour de son achèvement; d'une église, enfin, élevée
par une religion dont l'immuabilité est un des principes fondamentaux.
Dans ce cas, il faut non seulement que l'artiste s'attache à soutenir,
consolider et conserver; mais encore il doit faire tous ses efforts pour
rendre à l'édifice, par des restaurations prudentes, la richesse et
l'éclat dont il a été dépouillé. C'est ainsi qu'il pourra conserver à la
postérité l'unité d'aspect et l'intérêt des détails du monument qui lui
aura été confié.
Cependant, nous sommes loin de vouloir dire qu'il est nécessaire de
faire disparaître toutes les additions postérieures à la construction
primitive et de ramener le monument à sa première forme; nous pensons,
au contraire, que chaque partie ajoutée, à quelque époque que ce soit,
doit, en principe, être conservée, consolidée et restaurée dans le style
qui lui est propre, et cela avec une religieuse discrétion, avec une
abnégation complète de toute opinion personnelle.
L'artiste doit s'effacer entièrement, oublier ses goûts, ses instincts,
pour étudier son sujet, pour retrouver et suivre la pensée qui a présidé
à l'exécution de l'oeuvre qu'il veut restaurer; car il ne s'agit pas,
dans ce cas, de faire de l'art, mais seulement de se soumettre à l'art
d'une époque qui n'est plus. Sous peine d'être entraîné, malgré lui,
dans les voies les plus dangereuses, l'artiste doit reproduire
scrupuleusement non seulement ce qui peut lui paraître défectueux au
point de vue de l'art, mais même, nous ne craignons pas de le dire, au
point de vue de la construction. En effet, la construction se trouve
essentiellement liée à la forme, et le moindre changement dans cette
partie si importante de l'architecture gothique en entraîne bientôt un
autre, puis un autre encore, et, de proche en proche, on est amené à
modifier complètement le système primitif de construction pour lui en
substituer un moderne; et cela trop souvent aux dépens de la forme.
D'ailleurs, en agissant ainsi, on détruit une des curieuses pages de
l'histoire de l'art de bâtir, et plus la prétendue amélioration est
réelle, plus le mensonge historique est flagrant.
Ce que nous disons pour la conservation du système de construction, nous
le dirons aussi pour la conservation rigoureuse des matériaux employés
dans les formes primitives, d'abord dans l'intérêt historique, et
surtout dans l'intérêt de l'art; car, en changeant la matière, il est
impossible de conserver la forme; ainsi, la fonte ne peut pas plus
reproduire l'aspect de la pierre que le fer ne peut se prêter à rendre
celui du bois. Au reste, il suffit, pour s'en convaincre, de jeter un
coup d'oeil sur les essais qui ont été tentés dans ce sens, soit à
Rouen, pour la flèche de la cathédrale, soit à Séez, pour les pyramides
des contreforts, soit à Rheims, pour la chapelle de l'archevêché.
Partout enfin où la fonte a remplacé la pierre, l'oeil le moins exercé
ne peut s'y tromper. À Rouen, comme à Séez et à Rheims, la fonte n'a pu
reproduire que des formes dépouillées, tandis que les moulures et les
sculptures en pierre de ces monumens sont refouillées au ciseau et
impossibles à mouler d'une seule pièce. Mais ce ne sont là que de
faibles inconvéniens relativement à ceux bien plus graves que la fonte
offre sous le rapport de la solidité. En effet, sans parler du poids,
qui est beaucoup plus considérable qu'on avait pu le prévoir avant
l'exécution de grandes pièces, un brusque changement de température, une
commotion atmosphérique, suffisent pour briser la fonte fragile comme du
verre. De plus, cette matière non seulement ne se marie jamais avec la
pierre, mais elle est pour cette dernière une cause incessante de ruine,
par l'oxidation que l'on ne peut jamais empêcher. Comme couleur, nous
n'avons pas besoin de dire que la fonte ne peut jamais reproduire celle
de la pierre, puisque, lors même qu'on la couvre d'une couche épaisse de
peinture, l'oxide rouge du fer la détruit si promptement qu'il faut
continuellement la renouveler. Quant à la raison d'économie, elle tombe
facilement devant les résultats de l'expérience et les calculs que nous
donnons plus bas[1].
[Note 1: Tableau comparé des prix des fenêtres à meneaux en pierre
ou en fonte, présenté au conseil des bâtimens civils, à sa séance du 13
février 1840.
_Évaluation faite pour les fenêtres de Saint-Germain-l'Auxerrois._
PIERRE.
Maçonnerie d'après un mémoire
réglé et accepté par l'entrepreneur.
Le résumé du mémoire
se monte à...........................................1,231 23
MENUISERIE.
Pour les calibres en feuillets, taillés
sur l'épure, 27 00, courant
de feuillet sapin, 0,70 c vaut..........................18 70
La façon desdits pour corroyer,
joindre, coller, tracer et chantourner,
douze journées de
menuisier à 5 francs....................................60 »
Fourniture de colle forte et
clous estimés............................................6 »
SCULPTURE.
8 chapiteaux à 10 fr. chaque............................80 »
Fourniture de 17 lames de plomb
entre les joints et 26 goujons en
plomb...................................................90 »
Total................................................1,485 93
FONTE.
En supposant la répartition des modèles
sur 24 fenêtres identiquement semblables,
la fonte coûterait 65 fr. les 100 kil.
compris les frais de modèle.
(Il faut remarquer ici, que si les fenêtres
étaient toutes variées, les frais de modèles
augmenteraient beaucoup le prix
du kil. de fonte.)
Le poids total d'une fenêtre, dont toutes
les parties seraient fondues en coquilles
et ajustées comme l'indique la figure, serait
de 1,200 k. à 65 f. le k. vaut.........................780 »
L'ajustement et assemblage de
toutes les parties boulonnées
avec 130 âmes de fer forgé, et
200 vis taraudées, retouché au
burin, estimé..........................................600 »
Le double transport et montage
conjointement avec les maçons,
estimé pour le serrurier seulement......................80 »
5 journées de compagnon, maçon
et garçon...............................................31 »
PEINTURE.
Première couche au minium et
deux couches couleur de pierre,
estimées, superficiel, à 1 f. 25 c......................30 »
Plus value des chapiteaux...............................16 »
Échafaudage.............................................25 »
Total................................................1,562 »
]
Un autre mode de restauration, tenté depuis quelques années, présente un
résultat encore plus déplorable; nous voulons parler des mastics,
cimens, et enfin toutes matières étrangères à la pierre, avec laquelle
on a vainement essayé de les souder à l'aide de moyens toujours
destructifs. L'application de ces cimens nécessite d'abord la
dégradation de toutes les parties que l'on veut restaurer, plus l'emploi
du fer, nouvelle cause de ruine, et tout cela, pour arriver à un
résultat qui n'offre aucune chance de durée, et qui ne laisse après lui
aucun vestige de ce qui existait d'abord. Admettant même que le moyen
soit durable, l'aspect du mastic ne sera jamais celui de la pierre;
difficile à employer, d'une sécheresse qui ne peut rendre, ni la
franchise, ni le grain de la pierre, cette matière conservera toujours
son apparence de pâte modelée. Ce que nous venons de dire, l'expérience
l'a prouvé. Partout où ils ont été employés, ces cimens se détachent de
la pierre, se gercent, se décomposent à l'air: que restera-t-il alors
qu'ils seront tombés?
Mais on ne s'est pas borné à restaurer de la sculpture par ce moyen, on
a été jusqu'à remplacer de la vieille pierre par de la neuve, sur
laquelle on a collé des ornemens en mastic! Dans ce cas, nous pensons
que la raison d'économie était surtout invoquée. Eh bien! la sculpture
dans la pierre tendre n'est pas plus chère que de la sculpture en
ciment, et l'ouvrier habile préfère toujours le travail de la pierre. Il
n'y a donc que la différence du prix de la matière, mais cette
différence n'est pas à l'avantage du ciment, si l'on compte, et les
crampons qu'il faut employer, et la difficulté de sceller, et la perte
d'une grande partie de ce ciment, qui ne peut être employé que frais.
Ces motifs, Monsieur le Ministre, sont plus que suffisans pour que nous
croyions devoir rejeter entièrement l'emploi de la fonte, du mastic et
de toutes les matières étrangères à la construction primitive, dans le
projet de restauration que nous avons l'honneur de vous soumettre.
Quant à la restauration des bas-reliefs qui ornent extérieurement et
intérieurement la cathédrale de Paris, nous croyons qu'il est impossible
de l'exécuter dans le style de l'époque, et nous sommes convaincus que
l'état de mutilation, peu grave d'ailleurs, dans lequel ils se trouvent,
est de beaucoup préférable à une apparence de restauration, qui ne
serait que très éloignée de leur caractère primitif; car, quel est le
sculpteur qui pourrait retrouver, au bout de son ciseau, cette naïveté
des siècles passés! Nous pensons donc que le remplacement de toutes les
statues qui ornaient les portails, la galerie des rois, et les
contreforts, ne peut être exécuté qu'à l'aide de copies de statues
existantes dans d'autres monumens analogues, et de la même époque. Les
modèles ne manquent pas à Chartres, à Rheims, à Amiens, et dans tant
d'autres églises qui couvrent le sol de la France. Ces mêmes cathédrale
nous offriront aussi les modèles des vitraux qu'il faudra replacer à
Notre-Dame, modèles qu'il serait impossible d'imiter, et qu'il est
beaucoup plus sage de copier.
Les principes que nous venons d'émettre, applicables, suivant nous, à
toute restauration, ne sauraient être oubliés, lorsqu'il s'agit d'un
monument aussi important que la cathédrale de Paris, de ce remarquable
édifice placé au centre de la capitale, sous les yeux de l'autorité,
visité chaque jour par tout ce qu'il y a de personnes intelligentes et
éclairées. Là, il ne faut ni hésiter, ni faire d'expériences, mais
marcher d'un pas sûr, ne rien risquer, réussir enfin. Pour arriver à ce
résultat, il était nécessaire de déchiffrer les textes, de consulter
tous les documens qui existent sur la construction de cet édifice, tant
descriptifs que graphiques, d'étudier surtout les caractères
archéologiques du monument, enfin de recueillir les traditions souvent
si précieuses.
C'est ainsi que nous avons suivi l'édification lente de Notre-Dame, dont
nous avons restauré chaque partie d'après l'époque qui lui est propre,
et c'est par ces études sérieuses que nous avons pu constater les
différentes phases de sa construction depuis le XIIe jusqu'au XIVe
siècle. Nous avons reconnu les changemens considérables apportés dans la
disposition des fenêtres de la nef et du choeur, l'adjonction des
chapelles exécutées autour de l'abside dans le XIVe siècle, ainsi que la
construction de celles élevées à la fin du XIIIe siècle entre les
contreforts de la nef. Le plan de Turgot et les traces encore existantes
nous ont permis de rétablir la décoration extérieure de ces chapelles,
c'est avec le texte de Corrozet, et les fragmens en place que nous avons
refait les têtes d'éperons de la nef.
L'ancien dessin[2] dont nous donnons la gravure en tête de ce rapport,
et quelque descriptions[3] nous ont servi de guide pour la restauration
de la grande porte de la façade occidentale. Puis, c'est à l'aide
d'anciennes gravures, et surtout du précieux dessin de feu Garneray, que
nous avons réédifié la flèche centrale. Enfin le texte de Sauval,
confirmé par une fouille que nous avons relevée à l'époque des
cérémonies funèbres du Prince royal, nous a permis de constater le
niveau du sol ancien du parvis de Notre-Dame, et la disposition des
treize marches indiquées par tous les historiens.
[Note 2: Ce dessin appartient à M. Gilbert.]
[Note 3: Sainte-Foix, Dubreul, Leboeuf.]
Nous donnons ici le profil de la fouille.
[Illustration]
=Deuxième Partie.=
=Description historique de la cathédrale de Paris, depuis l'époque de sa
construction jusqu'à nos jours.=
Ainsi que nous venons d'avoir l'honneur de le dire, monsieur le
Ministre, cette partie importante et difficile de notre travail a
nécessité le dépouillement de tous les textes, de tous les renseignemens
graphiques et historiques relatifs à la cathédrale de Paris, mais c'est
surtout par l'étude sérieuse du monument, par l'examen archéologique des
formes qui le caractérisent, qu'il était possible d'arriver à
connaissance parfaite des différentes phases de sa construction.
Il fallait que cette analyse minutieuse vint expliquer, compléter, et
souvent même rectifier les opinions résultant de l'examen des textes
seuls; car souvent un texte peut se prêter à des interprétations
diverses, ou paraître inintelligible, tandis que les caractères
archéologiques sont là, comme autant de dates irrécusables, gravées sur
l'ensemble et jusque sur les moindres détails du monument.
Il suffira de citer un exemple bien frappant, pris dans le monument même
qui fait l'objet de ce travail. Si l'on s'en rapportait seulement aux
textes, il faudrait admettre que la porte rouge, côté du nord, a été
bâtie dans le XVe siècle. Or, cette porte est évidemment du XIVe, et du
commencement. Le caractère de son architecture, et la vigueur de
l'ornementation ne permettent aucun doute à cet égard. Dans cette
immense cathédrale, on distingue trois grandes époques, et cependant les
adjonctions qui, pendant trois siècles, sont venues se souder aux
premières constructions, n'ont pas ôté à l'édifice une certaine unité,
une grandeur de conception bien rares dans des monumens élevés avec tant
de lenteur.
La partie la plus ancienne de l'église Notre-Dame est bâtie par Maurice
de Sully, dans la seconde moitié du XIIe siècle; avant lui, les
constructions n'étaient arrivées qu'au niveau du sol. Cet évêque employa
toute sa fortune à la construction du choeur et d'une partie de la nef.
Plusieurs auteurs[4] et la tradition disent que Notre-Dame est bâtie sur
pilotis, et cependant, en 1699, des fouilles faites à l'occasion de la
construction du tour du choeur en marbre, et du maître-autel, prouvèrent
que cette opinion est erronée[5]. Ce qui fut encore confirmé par
d'autres fouilles exécutées en 1774[6].
[Note 4: Corrozet.]
[Note 5: «Est à noter que la fondation où sont les piliers qui
portent les arcades et le mur en pourtour du choeur de l'église
Notre-Dame, a dix-huit pieds de profondeur au-dessous de leurs bases qui
sont enterrées six pouces plus bas que le rez-de-chaussée du pavé de la
même église, posées sur la glaise ferme, sans pilotis ni plates formes,
construites par le haut au-dessous du rez-de-chaussée avec trois assises
de pierre de taille dure dans tout le pourtour d'une égale hauteur, et
faisant retraite les unes sur les autres, posées et taillées proprement,
et le surplus au-dessus de gros moellons et mortier de chaux et sable
plus dur que la pierre.» (_Procès-verbal de la pose du maître-autel._)]
[Note 6: À cette époque (en 1774), le sieur Boulland, architecte du
chapitre, fit faire, derrière le choeur, une fouille de vingt-quatre
pieds de profondeur et d'une grande longueur, et se trouva à un pied
au-dessous des fondations, et découvrit sous chaque pilier trois assises
égales de libages en pierre de Conflans, d'une grande hauteur,
parfaitement conservées et posées sur terre franche. Entre les piliers,
existe une bonne maçonnerie de moellon et de mortier.]
Maurice de Sully, qui mourut en 1196, laissa 5,000 livres pour couvrir
le choeur en plomb; ainsi, à cette époque, le choeur était entièrement
terminé. Après lui, les constructions furent heureusement continuées
suivant les premières dispositions, pendant assez de temps pour
permettre l'achèvement du vaisseau.
L'église de Maurice de Sully forme comme le noyau de la cathédrale de
Paris, et il est facile encore de la distinguer malgré la richesse de la
décoration dont les XIIIe et XIVe siècles sont venus l'envelopper. Ainsi
que nous le prouvons plus loin, c'est aux premières années du XIIIe
siècle que l'on doit faire remonter la construction de la magnifique
façade occidentale, celle des éperons et des galeries de la nef, ainsi
que l'arrangement des grandes fenêtres, et c'est encore dans la seconde
moitié de ce siècle que furent ajoutées les chapelles de la nef. Enfin
les deux façades des transcepts, les chapelles du choeur, et une grande
partie des arcs-boutans appartiennent au XIVe siècle.
Un fait assez rare et qui peut être observé à Notre-Dame, c'est que les
XVe, XVIe et XVIIe siècles n'ont rien ajouté à cette église déjà
complète.
Les grosses colonnes rondes intérieures, les galeries supérieures du
choeur et les grandes parties de murs élevés sur ces galeries
appartiennent à la construction primitive. Alors ces murs étaient percés
de fenêtres beaucoup moins longues que celles qu'on y voit aujourd'hui,
quoi qu'elles aient conservé leurs colonnettes et arcs anciens. Deux de
ces fenêtres à doubles biseaux se voient encore à l'entrée de la nef.
Par leur élévation au-dessus des galeries, elles avaient permis la
construction d'un comble d'une seule pente, dont on voit encore la trace
le long du mur de la tour; les filets et les jets d'eau existent encore
sur toute la face méridionale, et les deux grands éperons qui viennent
maintenir les deux extrémités du transcept étaient destinés, en même
temps qu'ils contrebutaient, à former les pignons de ces combles. Les
grandes fenêtres que l'on y voit les éclairaient ainsi que les galerie.
Cette disposition, plus simple que celle actuelle, laissait
intérieurement au-dessus de l'arcature des galeries supérieures, un
grand espace vide destiné peut-être à recevoir des peintures.
Le choeur conserve, au-dessous de la corniche actuelle, une large
ceinture de damiers qui tiennent à la construction primitive. Quant aux
arcs-boutans, ils étaient probablement comme les deux qui existent
encore contre les murs du choeur, côté du midi, couvert de dalles, ornés
d'une dentelure peu saillante. Soit que les fonds aient manqué, soit que
l'architecte ait, après la mort de Maurice de Sully, changé la
disposition première, les galeries supérieures n'ont pas été terminées.
Des arcs doubleaux, engagés dans les murs qui les ferment aujourd'hui,
feraient penser que ces galeries devaient être doubles comme les
bas-côtés; quoi qu'il en soit, elles ont été bouchées provisoirement, et
avec assez peu de soin, lorsque dans le XIIIe siècle les travaux furent
repris avec une grande activité.
Du reste, il y a cela de remarquable dans cette première construction de
l'église Notre-Dame, depuis 1161 jusqu'en 1196, mort de Maurice, que
pendant cette période on peut suivre une des transitions les plus
curieuses de l'art chrétien.
Le choeur, par lequel l'évêque fondateur commença son oeuvre, est encore
empreint du caractère roman, et la nef construite à la fin de sa vie, ou
peu de temps après sa mort, est déjà soumise au goût gothique.
Un fait intéressant nous donne la date de la construction de la belle
façade occidentale.
Leboeuf nous apprend que c'est en 1218 que l'on abattit la vieille
église St-Étienne, qui gênait la construction de la partie méridionale
de la nouvelle basilique, et que le bas-relief du tympan de la porte
Ste-Anne, sur la façade de Notre-Dame, provient de cette vieille église,
ainsi que les statues qui décoraient le parvis de cette porte avant
1793[7].
[Note 7: Ces statues, données par Montfaucon dans la monarchie
française, comme celles des rois de France, étaient, ainsi que le disent
très bien Leboeuf et Corrozet, celles des rois de Juda.]
L'année de la démolition de l'église Saint-Étienne, et le replacement
des sculptures qui la décoraient, à la porte Sainte-Anne, nous donnent
la date positive de la construction de la façade occidentale de
Notre-Dame, ce qui du reste s'accorde parfaitement avec le caractère
architectonique de cette façade. Malheureusement, des statues si
curieuses, qui ornaient cette porte, il ne reste plus que celle de
Saint-Marcel, restaurée maladroitement en 1818.
Nous pouvons donc regarder la façade occidentale de la cathédrale de
Paris comme bâtie dans la première moitié du XIIIe siècle; son style est
plein de grandeur et d'unité; la similitude des profils qui la décorent
depuis le bas jusqu'au sommet des Tours, ne peut pas laisser douter
qu'elle n'ait été construite d'un seul jet, et sans interruption.
Cependant les tours restèrent inachevées, les flèches en pierre qui
devaient les terminer, et dont on voit parfaitement la naissance dans la
construction intérieure, ne furent pas élevées.
Le style particulier à cette façade se retrouve encore dans la grande
corniche qui pourtourne l'édifice, et dans les éperons de la nef.
La flêche en bois, revêtue de plomb, qui s'élevait sur le comble au
milieu du transcept, devait être aussi, d'après les dessins et gravures
qui seuls peuvent nous en donner une idée, de l'époque de la façade,
ainsi que toute la charpente du grand comble. Un chapiteau fort curieux,
taillé dans le poinçon qui existe encore au centre de la souche de cette
flèche, suffit pour fixer d'une manière précise l'époque de sa
construction, ainsi celle de la charpente, évidemment du XIIIe siècle.
Cette flêche, qui contenait six cloches, fut détruite en 1793.
C'est après la construction de la façade occidentale, et vers le milieu
du XIIIe siècle que des modifications graves furent apportées à la
basilique de Maurice de Sully. Les fenêtres de la nef et du choeur, dont
nous avons déjà parlé, furent alors élargies et allongées jusque sur
l'arcature des galeries, et des meneaux furent placés dans ces fenêtres
avec assez peu de goût. Cette nouvelle disposition eut cela de fâcheux,
qu'elle fit substituer aux combles simples qui couvraient les galeries
des terrasses avec doubles cheneaux, qui entretiennent une humidité
constante sur les voûtes.
Là commencent déjà les mutilations innombrables que Notre-Dame a subies
depuis, car ces grandes fenêtres ogivales, non concentriques avec les
anciennes, outre qu'elles ne sont pas en proportion avec tout ce qui les
entoure, sont une cause de ruine pour l'édifice, et à laquelle il est
difficile d'apporter un remède efficace.
Soit que les portails des transcepts n'aient pas été achevés ou même
construits par Maurice de Sully, soit que leur décoration ne fût plus
dans le goût du XIIIe siècle, soit que les fenêtres de la nef et du
choeur ayant déjà été agrandies, fissent paraître trop petits les jours
du transcept, c'est en 1257, sous le règne de Saint-Louis, que Regnault
de Corbeil, évêque de Paris, fit élever ou refaire par maître Jean de
Chelles le portail méridional du transcept, ainsi que le constate
l'inscription curieuse que l'on y voit encore, malgré toutes les
mutilations qu'elle subit chaque jour[8]. Tout le premier système
d'architecture fut modifié, et des roses furent substituées aux
fenêtres.
[Note 8: ANNO. DOMINI. MCCLVII. MENSE. FEBRVARIO. IDUS. SECUNDO.
HOC. FUIT. INCEPTUM. CHRISTI. GENITRICIS. HONORE. KALLENSI. LATHOMO.
VIVENTE. JOHANNE. MAGISTRO.]
Jusqu'en 1270, les bas côtés de la cathédrale n'étaient pas ornés de
chapelles, cette disposition plus simple et plus grandiose fut
abandonnée à cette époque. Jean de Paris, archidiacre de Soissons, mort
vers 1270, légua cent livres tournois pour élever ces chapelles[9] qui
furent construites entre les contreforts, et ornées extérieurement de
pignons et statues[10]. Il est probable que les chapelles qui sont au
commencement du choeur furent construites, sinon à la même époque que
celles des bas-côtés de la nef, du moins peu de temps après celles-ci,
car elles présentent les mêmes caractères.
[Note 9: Leboeuf. _Observations sur l'antiquité de l'édifice de
Notre-Dame._]
[Note 10: Plan de Turgot.--Corrozet. (_Voir les dessins, preuves à
l'appui._)]
Le portail septentrional fut bâti cinquante ans après celui du midi,
c'est-à-dire vers l'an 1312 ou 1313. Philippe-le-Bel employa à sa
construction une partie des biens des Templiers, après la suppression de
l'ordre. Ainsi que nous l'avons dit plus haut, la construction de la
porte rouge doit être de cette époque, quoique le docteur Grancolas dans
son histoire abrégée de l'église et de l'université de Paris, prétende
qu'elle ait été bâtie par Jean-Sans-Peur, depuis 1404 jusqu'en 1419:
Les chapelles qui font le tour du choeur ainsi que les fenêtres qui
décorent la galerie supérieure dans cette partie de l'édifice sont du
commencement du XIVe siècle. Cette époque fit pour les fenêtres de la
galerie ce qui avait été fait dans le XIIIe siècle pour les grandes
fenêtres; et tous les inconvéniens causés par les eaux pluviales sur les
galeries supérieures, se reproduisent sur les voûtes des chapelles du
choeur. Les actes de fondation de quelques-unes de ces chapelles, faits
en 1324, donnent l'époque de leur fondation, qui s'accordent
parfaitement avec leur caractère archéologique[11].
[Note 11: _Dissertations sur l'Histoire ecclésiastique et civile de
Paris_, 1739, t. I, p. 75 et 112.--_Nécrologie du XIIIe siècle_. M. S.,
fonds de N.-D., Bibliot. du Roi, n° 3883.]
Intérieurement, les XIIe et XIIIe siècle dominent, l'importance de la
nef laisse à peine apercevoir toutes les constructions faites dans le
XIVe siècle.
Il ne reste plus aujourd'hui qu'une partie des bas-reliefs qui ornaient
le tour du choeur, ceux qui se trouvaient dans le rond-point ont été
détruits ainsi que le jubé qui en fermait l'entrée. Une inscription
placée du côté du nord, au-dessus d'une figure d'homme à genoux, donnait
la date de cette charmante imagerie[12].
[Note 12: C'est maître Jean Ravy, qui fut maçon de Notre-Dame de
Paris l'espace de vingt-six ans, et commença ces nouvelles histoires; et
maître Jean Bouteillier les a parfaites en l'an MCCCLI.]
Le père Dubreul nous donne des renseignemens curieux sur cette partie
intéressante de l'ornementation de Notre-Dame, dont il ne reste que les
portions adossées aux stalles[13].
[Note 13: Le choeur de l'église Notre-Dame est clos d'un mur percé à
jour autour du grand autel, au haut duquel sont représentés en grands
personnages de pierre, dorés et bien peints, l'_Histoire du
Nouveau-Testament_, et, plus bas, l'_Histoire du Vieux-Testament_, avec
des écrits au-dessous qui expliquent lesdites histoires. Le grand
Crucifix qui est au-dessus de la grande porte du choeur avec la croix,
n'est que d'une pièce; et le pied d'iccluy, fait en arcade, d'une autre
seule pièce, qui sont deux chefs-d'oeuvre de taille et de sculpture.
(Dubreul.--_Théâtre des antiquités de Paris_.)]
Il existe un procès-verbal, daté de 1699, de la démolition de l'ancien
autel qui indique d'une manière fort exacte la disposition si
intéressante de cet autel, de ce qui l'entourait, sa décoration, et
jusqu'aux plus menus détails. Ce procès-verbal décrit aussi très
minutieusement et la châsse de Saint-Marcel, qui était placée derrière
le maître-autel avec son riche dais supporté par quatre colonnes de
cuivre, et le petit autel des ardens, placé derrière cette châsse[14].
[Note 14: _Descriptions historiques des curiosités de l'église de
Paris_, par M. C. P. G., 1763. Paris.]
Trois siècles avaient travaillé à l'achèvement de cette reine des
cathédrales de France, trois siècles avaient jeté dans ce grand monument
tout ce qu'ils avaient pu réunir de plus riche; tout leur art, toute
leur science. Trois siècles enfin étaient parvenus a parfaire l'oeuvre
commencée par le pieux évêque Maurice de Sully. Le monument était
complet. Pourquoi ne pas l'avoir conservé ainsi? À partir du XIIIe
siècle ce n'est plus, pour l'église Notre-Dame, qu'une suite de
mutilations, de changemens sous prétexte d'embellissemens.
De cette époque, ce ne sont plus tant les intempéries des saisons qui
détruisent une si belle oeuvre que la main des hommes.
Lorsqu'on énumère cette suite de destructions, on ne comprend pas
comment il reste encore de si beaux vestiges de l'ancien édifice. Nous
allons passer rapidement sur tous ces actes de vandalisme que notre
époque veut enfin réparer.
En 1507, le parlement ordonna que la rue qui conduit du pont Notre-Dame
au Petit-Pont, serait remblayée jusqu'à dix pieds de hauteur, attendu
qu'il fallait _trop descendre_ pour arriver à Notre-Dame, et _trop
monter_ pour y entrer[15]. Ainsi furent enterrées les 13 marches qui
précédaient les portes de la façade occidentale. Peu après, le sol du
parvis finit par atteindre celui de l'église, et même par le dépasser.
En 1699, l'exécution par Louis XIV du voeu de Louis XIII, fit détruire
les bas-reliefs du rond-point, l'ancien maître-autel, les stalles en
boiseries du XIVe siècle, le dais de la châsse Saint-Marcel et l'autel
des ardens. Cette charmante décoration, dont quelques rares dessins,
tapisseries et gravures nous ont laissé l'aspect, fut remplacée par la
lourde architecture qui nous cache les belles colonnes du choeur. En
1725, le cardinal de Noailles fit refaire intérieurement la rose, une
partie du pignon et les clochetons du côté du midi, en modifiant tous
les profils et ornemens.
[Note 15: Sauval.--_Histoire des Antiquités de Paris_, t. I.]
Ce prélat, plein d'un zèle fatal au monument, fit abattre les saillies
et gargouilles qui ornaient les contreforts, et qui servaient à jeter
les eaux pluviales; il les fit remplacer par des tuyaux en plomb.
L'ancien jubé, dont l'ensemble est indiqué dans une gravure de Viator et
quelques fragmens dans un dessin curieux[16], fut détruit par le
cardinal de Noailles, qui le fit remplacer par une lourde décoration
dont la révolution de 1789 a fait justice. C'est à cette époque que
l'église fut _badigeonnée_ pour la première fois! Cet archevêque de
Paris, nous devons lui rendre cette justice, ne borna pas ses soins à
_embellir_, suivant le goût de son époque, l'église de Notre-Dame. En
1726, il fit refaire toute la couverture en plomb[17], quelques parties
de la grande charpente, plusieurs arcs-boutans, les galeries,
terrasses, et reconstruire la grande voûte de la croisée qui menaçait
ruine.
En 1741, les vitraux peints des fenêtres de la nef, qui représentaient
des évoques et personnages de l'ancien testament, furent détruits. En
1753, on enleva également ceux du sanctuaire qui représentaient le
Christ entre la Vierge et saint Jean-Baptiste.
[Note 16: Bib. royale. Estampes.--Topographie, et Artifices de la
perspective, de Viator, trad. Pellegrin.]
[Note 17: Poids total du plomb: 220,240 livres.]
Le chapitre de Notre-Dame fit briser ces verrières, dont le père Dubreul
parle comme d'une merveille; ce fut un certain _Le Viel,
maître-vitrier_, fort versé dans la théorie de la _peinture sur verre_,
auteur d'un _Traité pratique et historique_ sur cet art[18], qui fut
chargé de remplacer cette magnifique décoration par des verres blancs,
entourés de bordures fleurdelisées. Nous ne savons si le sieur Le Viel
comprenait ainsi la _partie pratique et historique de son art_; mais ce
qu'il y a de curieux, c'est que ce malheureux ouvrier fut tellement
satisfait de son oeuvre de destruction, qu'il peignit sur l'une des
verrières une longue inscription latine, dans laquelle il dit
pompeusement que les vitraux ont été refaits en verres blancs de France,
et les bordures en verres bleus de Bohême; il termine ainsi: «Le tout
fait et peint par Pierre et Jean Le Viel frères, maîtres-vitriers à
Paris.»
[Note 18: _Curiosités de l'église de Paris_, par M. C. P. G. 1765.]
Nous ne comprenons pas ce que le mot peint peut avoir à faire ici. Cet
acte de barbarie fut malheureusement répété bien des fois, à cette
époque, dans nos cathédrales. Les chapitres voulurent trouver leurs
églises trop sombres; à Chartres, à Paris, à Reims, et dans cent autres
édifices, les verres blancs remplacèrent les verrières peintes, et le
badigeonnage acheva d'enlever à nos temples leur mystérieuse obscurité.
Mais, à Notre-Dame, on ne se contenta pas de briser les vitraux; les
meneaux des grandes croisées furent encore recoupés, retaillés de la
façon la plus déplorable, sans doute pour donner plus d'éclat et de
développement aux nouveaux _vitraux peints_ des sieurs Leviel.
Ce fut probablement peu de temps après cette dernière destruction que
fut enlevé le curieux vitrail du XIVe siècle, placé dans la chapelle
d'Harcourt[19].
[Note 19: Ce vitrail représentait la cour céleste des papes, des
empereurs, des rois, des reines, des légats, des cardinaux, des
archevêques, des évêques, des religieux et religieuses de différens
ordres. Il n'en existe plus qu'une description dans les _Curiosités de
l'église de Paris_.]
Nous voici arrivés à l'une des mutilations les plus importantes de
l'église Notre-Dame; nous voulons parler de celle qu'a subie la porte
principale du portail actuel. Ce fut le 1er juillet 1771 que Soufflot
posa la première pierre de la nouvelle construction, chose monstrueuse
qui coûta la destruction de la figure du Christ, posée sur le trumeau du
milieu, et d'une partie du beau bas-relief représentant le Jugement
dernier. Cet architecte avait déjà marqué son passage à Notre-Dame, en
1756, par la construction de la nouvelle sacristie, qui vient si
lourdement s'accoler aux chapelles méridionales de la cathédrale. C'est
vers la même époque, en 1766, que fut construite la grande cave
pratiquée sous la nef depuis les piliers de la tour jusqu'à ceux du
transcept. En 1772, le chapitre fait restaurer à ses frais plusieurs des
figures qui décorent les voussures de la porte de la Vierge, sur la
façade occidentale[20]. À partir de cette époque, les destructions
deviennent si fréquentes jusqu'à nos jours, que nous avons peiné à les
classer.
[Note 20: _Recueil des conclusions du Chapitre_ de 1767 à 1772.]
Le dallage du choeur est remplacé de 1769 à 1775, ainsi que celui de la
nef et des bas-côtés. En faisant cette opération, on élève le sol de
l'église, et les bases des colonnes sont plaquées en marbre de
Languedoc. Déjà, en 1699, en fondant le maître-autel, on avait constaté
l'existence de deux dallages superposés, dont l'un était composé de
petits carreaux octogones en marbre blanc; ainsi, le sol actuel de
l'église doit être beaucoup plus élevé que l'ancien. C'est en 1771 que
fut posée la grille qui se voyait devant le portail occidental.
En 1773, l'architecte Boulland supprime toute la décoration du mur des
chapelles de la nef, du côté méridional, et la remplace par un mur lisse
surmonté d'un cheneau[21].
[Note 21: Ce travail coûta 40,000 livres.]
En 1780, on badigeonne de nouveau toute l'église, et la statue colossale
de saint Christophe, placée devant le premier pilier à droite en
entrant, est enlevée et détruite.
En 1782, le chapitre fait remplacer le petit pavé de grès qui formait le
sol de la galerie de la Vierge par un dallage en liais; puis les
arcs-boutans du choeur, du côté du midi, sont engagés dans une lourde
maçonnerie qui, faite dans le but de les consolider, les entraîne vers
une ruine certaine.
En 1787, la façade occidentale[22] est livrée à un sieur Parvy,
architecte, qui imagina un moyen de restauration fort simple: il prit le
parti de couper toutes les saillies, gargouilles, moulures, colonnes
mêmes, chapiteaux, enfin, tout ce qui pouvait présenter quelques
difficultés à réparer. Cet architecte parvint encore à enlever à la
grande galerie à jour toute son élégance, en bouchant les trèfles de son
arcature avec de mauvaises dalles. Ce fut lui qui fit couper à vif tous
les ornemens et moulures qui décoraient la grande rose de cette façade;
qui reconstruisit, en la dénaturant, l'une des galeries de la cour des
réservoirs, et qui, par une raison impossible à deviner, transforma
toute l'arcature de la grande galerie, du côté de cette cour, en un
parement lisse.
[Note 22: _Description historique de la basilique métropolitaine de
Paris_, par A. P. M. Gilbert.]
Ces dévastations n'étaient que le prélude de celles que la révolution de
1789 devait faire subir à Notre-Dame de Paris.
Des câbles, attachés aux statues de rois qui décoraient la galerie
occidentale, les arrachèrent de leurs niches séculaires. Les saints, les
apôtres des façades, furent jetés sur la place. Un grand nombre de ces
débris resta long-temps après la révolution amoncelé le long des
chapelles du nord. Les statues du portail méridional furent ensevelies
pour servir de bornes rue de la Santé. L'un de nous en constata
l'existence en décembre 1839, et les fit transporter, aux frais de la
ville, au Palais des Thermes.
Les sépultures et monumens votifs intérieurs furent brisés et enlevés.
Quelques-uns de ces fragmens, déposés au musée des Petits-Augustins,
furent, depuis, transportés à Saint-Denis et à Versailles. Il serait
peut-être à désirer que ces objets fussent rendus à la cathédrale
dépouillée; dans tous les cas, nous en donnons ici une note exacte[23].
[Note 23: Monumens enlevés de l'église Notre-Dame de Paris,
transférés au musée des Petits-Augustins, leur destination actuelle.
1° Une pierre octogone ayant servi de support à une statue de l'évêque
Matiffas de Bucy. Elle porte cette inscription:
Ci est le ymage de bonne mémoire Simü
Matiffas de Buci de le esveschie de Soissons jadis esveques de Paris par
qui furent fondées premièrement ces trois chapeles ou il gist en lä de
grace MCCXXIIII et XVI et puis lë fit toutes les autres envirñ le coeur
de ceste eglise. Pics pour lui.
La statue de l'évêque, posée debout sur ce support, ne s'est pas
retrouvée; mais la pierre, dont l'inscription vient d'être reproduite,
est à Saint-Denis, dans la cour des Valois, où elle se dégrade. M.
Debret la tient, depuis plusieurs mois, à la disposition du Ministre de
l'Intérieur, afin qu'elle soit réintégrée à Notre-Dame.
2° Une statue en pierre, de grandeur naturelle, représentant Adam. Cette
figure est nue. Adam se couvre les parties sexuelles d'une large feuille
de figuier.
Monument de la fin du XIIIe siècle, provenant, suivant Lenoir, d'un des
portails de Notre-Dame. La statue a été portée à Saint-Denis, où elle
gît en ce moment couchée par terre dans la cour des Valois. Les déplace
mens qu'elle a subis l'ont privée des deux jambes, qui existent encore,
mais séparées du corps.
3° Les deux statues à genoux, en pierre peinte, de Jean Juvenal des
Ursins, et de sa femme, Michelle de Vitry. XVe siècle.
Ces deux statues font maintenant partie du musée de Versailles.
4° Inscription funéraire en l'honneur de la famille des Ursins, sur
marbre blanc. XVIIIe siècle.
Cette épitaphe, long-temps abandonnée dans une cour des
Petits-Augustins, a été, dit-on, employée comme un marbre ordinaire
pour servir de revêtement. Il pourrait se faire qu'elle eût été
simplement retournée, et qu'une nouvelle inscription eût été gravée sur
le revers de l'ancienne.
5° La Figure agenouillée du chanoine Pierre de Fayel, avec ses
armoiries, et une inscription indicative des sommes données par lui pour
les sculptures de la clôture du choeur de Notre-Dame. XIVe siècle.
Cette Figure, en demi-relief, qui faisait elle-même partie de la clôture
du choeur, a été portée à Versailles. Elle n'a point encore été placée
dans les galeries du musée, et se trouve au rez-de-chaussée, dans une
salle de dépôt, près de la galerie des tableaux-plans.
6° Une Mort, squelette d'albâtre, peint couleur de bronze, attribuée par
Lenoir au sculpteur François Gentil. Ce monument, placé originairement
au cimetière des Innocens, fut transféré à Notre-Dame, lors de la
suppression du cimetière.
La Mort tient une faulx, et s'appuie sur un cartel portant cette
inscription:
Il n'est vivant tant soit plein d'art
Ni de force pour résistance,
Que je ne frappe de mon dart
Pour donner aux vers leur pitance.
Priez Dieu pour les trépassés.
La figure de la Mort est déposée au palais des Beaux-Arts, dans une des
salles du rez-de-chaussée, au fond de la troisième cour, à droite en
regardant l'hémicycle.
7° Une Vierge en marbre blanc de grandeur naturelle. XIVe siècle.
On ignore ce que ce monument est devenu.
8° Le célèbre tableau représentant toute la famille des Ursins. XVe
siècle.
Ce tableau est au musée de Versailles, dans la première salle de la
collection des portraits.
9° Plusieurs Vierges en pierre peinte ont été transportées du musée des
Petits-Augustins à Saint-Denis. Une de ces statues provenait de
Notre-Dame.
10° Statue en marbre, à genoux, du cardinal Pierre de Gondi, évêque de
Paris, placée sur un entablement que portent quatre colonnes de marbre
noir, au milieu desquelles on voit un grand cénotaphe de pareil marbre,
chargé d'atributs et d'une inscription. XVIIe siècle.
La Statue est à Versailles. Les autres parties du tombeau ont été
dispersées, l'entablement se voit encore au Salon des Beaux-Arts, dans
le cloître près de la chapelle. On fera remarquer à ce sujet que lors de
la translation des monumens historiques de l'ancien musée des
Petits-Augustins, à Versailles, on enleva un certain nombre de mausolées
dont les statues ont seules reparu dans le nouveau musée, dépourvues de
la décoration qui les accompagnait originairement. Pour citer quelques
exemples, les armoiries, l'épitaphe, les pilastres du tombeau du
cardinal Mazarin, la décoration architectorale du tombeau du commandant
de Souvré, les épitaphes de Caylus et de Chérin, l'écusson, l'épitaphe
et la tombe de Raymond Philippeaux, conseiller d'état, etc., etc.,
transférés à Versailles, n'ont pas été rétablis dans les galeries du
musée.
11° Statue en marbre blanc, à genoux, d'Albert de Gondi, duc de Retz,
maréchal de France.
Monument composé comme celui du cardinal de Gondi. XVIIe siècle.
Même observation.
L'effigie du maréchal fait partie du musée de Versailles.
12° Louis XIV, à genoux, statue en marbre blanc, par Coyzevoz.
Rendu à Notre-Dame en 1816, enlevée en 1832, puis transportée dans la
chapelle de Versailles.
13° Louis XIII, à genoux, sculpté en marbre blanc, par Guillaume
Coustou.
Même observation que pour la statue de Louis XIV.
14° Groupe de la descente de croix, par Nicolas Coustou.
Réintégré à Notre-Dame.
15° Mausolée du compte d'Harcourt, par Pigalle.
Réintégré à Notre-Dame, maladroitement restauré.
16 Le Christ au tombeau, bas-relief, par Vassé.
À Notre-Dame, au maître-autel,
17° Statues, en marbre blanc, de Saint-Louis et de Saint-Maurice,
sculptées en marbre blanc, par Jacques Rousseau, pour la chapelle de
Noailles, XVIIIe siècle.
Ces figures ont été données à l'église de Choisy-le-Roy.
(1) Il existe aux Archives du royaume des dessins très complets et très
bien exécutés de toutes ces tombes. M. Gilbert, conservateur de
Notre-Dame, possède un dessin, peut-être unique, de le statue de
Philippe-le-Bel.
(2) Voir aux Archives du royaume, les procès-verbaux détaillés de tous
les objets qui composaient le trésor.]
Tout le sol du choeur était pavé de tombes de cuivre très remarquables;
elles furent détruites et fondues, ainsi que la curieuse statue équestre
de Philippe-le-Bel. Les cercueils en plomb servirent à faire des balles;
enfin, le trésor, dont il ne reste que quelques morceaux, fut jeté dans
le creuset de la Monnaie ou dispersé.
Retracer toutes ces dévastations est une chose impossible; et,
d'ailleurs, qui ne se les rappelle ou n'a entendu les raconter cent
fois?
La belle flèche en bois du XIIIe siècle ne résista pas à l'orage
révolutionnaire, elle fut abattue, les plombs fondus, et aujourd'hui le
milieu du transcept n'en laisse plus voir que la souche mutilée. La
vieille basilique chrétienne, ainsi dépouillée de tout ce que la
religion y avait réuni pendant six cents ans, devint un temple à la
_Raison_.
Depuis cette époque, des modifications sérieuses furent encore apportées
aux anciennes constructions. En 1809, un jubé en marbre, orné d'abeilles
de bronze doré, et des grilles d'une belle exécution, en fer poli, et
enrichies de cuivre, furent posées autour et devant le choeur. En 1811,
on fit placer à toutes les fenêtres des chapelles des grilles en fer,
qui masquent les meneaux de la manière la plus fâcheuse.
En 1812 et 1813, le mur des chapelles de la nef, côté septentrional, fut
refait, les pignons en mauvais état furent remplacés par des frontons
qui n'appartiennent à aucune époque. La corniche ancienne fut déposée et
reposée dans de nouvelles conditions; les gargouilles supprimées et
remplacées par des tuyaux de descente, les arcatures des fenêtres
coupées à vif et modifiées, les gargouilles des piscines brisées, et les
murs incrustés de pierres neuves. Le portail du nord ne fut pas plus
respecté, des restaurations sans nom modifièrent entièrement le
caractère de son ornementation. Cette façade est aujourd'hui d'un effet
déplorable.
En 1817, un des arcs-boutans du choeur, côté du midi, est restauré à
neuf, sans tenir compte de l'ancien appareil.
En 1818, la chapelle de l'extrémité du choeur est modifiée, la fenêtre
centrale est bouchée par une niche portée extérieurement sur une trompe.
Ce changement fait à l'abside, au point le plus en vue, est une tache
choquante sur la gracieuse ceinture des chapelles qui entourent le
choeur.
C'est à la même époque, en nettoyant les figures de la porte de la
Vierge, que l'on découvrit des traces de peinture et de dorure
parfaitement conservées[24].
[Note 24: Gilbert.]
En 1819, la chapelle de la Vierge est décorée; elle se composait de
trois chapelles dédiées à saint Louis, à saint Rigobert, et à saint
Nicaise. Dans cette dernière se voyait l'apothéose de saint Nicaise,
peinte sur le mur. Cette peinture a été détruite, ou peut-être cachée
seulement par le badigeon. À l'entrée de cette chapelle se voyait la
statue de Matiffas de Bucy, évêque de Paris, puis de Soissons. Cette
statue, exhumée depuis peu des caveaux de la sacristie, était placée sur
un socle orné d'une inscription.