En même temps Gaston enjambait la haie et criait:
--Mignonne! Mignonne!
--Qui m’appelle? répondit Mignonne, respirant en ne reconnaissant point
la voix de ses oncles.
--Moi, Gaston, votre cousin.
Et il se dirigea vers elle.
--Chère Mignonne, dit-il, vous nous plongez en une anxiété indicible,
là-haut, à la Châtaigneraie. Il est près de minuit, et nous vous
cherchons partout.
Puis, en l’abordant, il lui dit tout bas:
--Silence! écoutez-moi, et répondez-moi à voix basse, ou tout est perdu!
Mignonne comprit vaguement et essuya ses larmes. Alors Gaston lui
offrit son bras et l’entraîna dans une direction opposée à la retraite
provisoire de l’oncle Joseph, de façon que celui-ci ne pût surprendre
un seul mot de l’entretien qu’il allait avoir avec sa jolie cousine.
Mignonne tremblait bien un peu, mais elle était surtout confuse d’avoir
été surprise ainsi par Gaston, donnant un rendez-vous à Albert.
--Ma chère petite cousine, lui dit le jeune homme toujours à mi-voix,
laissez-moi d’abord vous gronder...
--Ah! fit Mignonne avec émotion.
--Vous gronder bien fort, étourdie, de votre légèreté. Savez-vous bien,
ma jolie cousine, qu’il est près de minuit et que votre oncle Joseph,
las de vous attendre, s’est mis à votre recherche?
--Mon Dieu!
--Et que j’ai couru après lui?...
--Vous?
--Et malheureusement, je n’ai pu l’empêcher de vous surprendre.
Mignonne tressaillit.
--Que me dites-vous là? murmura-t-elle.
--La vérité, chère cousine. Notre oncle Joseph était là tout à l’heure,
à cent pas... il vous a vue.
--Ciel!
--Et M. Albert aussi.
--Je suis perdue! murmura Mignonne avec terreur.
--Pas encore, mais cela pourrait bien être si vous n’écoutez mes
conseils.
--Mais enfin, demanda la jeune fille, que dois-je faire?
--M’écouter d’abord attentivement et de vos deux oreilles.
--Je vous écoute.
--Et puis ne pas m’interrompre à chaque instant.
--Je ne vous interromprai pas, je vous le promets.
--Et enfin, m’obéir bien aveuglément et ne rien me cacher.
--Je vous le jure.
--Écoutez donc, Mignonne. Je suis arrivé à dix heures à la
Châtaigneraie; j’ai trouvé nos oncles en proie à une inquiétude facile
à concevoir si l’on songe combien ils vous aiment.
--Ah! je le sais, murmura Mignonne en soupirant.
--Ils ne tenaient pas en place et bâtissaient, pour les détruire après
et les reconstruire encore, mille suppositions plus absurdes et plus
fâcheuses les unes que les autres. J’ai bien deviné tout de suite où
vous étiez.
--En vérité, fit Mignonne rougissant dans l’ombre.
--Et j’ai fait de mon mieux pour les rassurer; mais l’heure marchait
toujours et vous n’arriviez pas, ce qui fait qu’à bout de patience et
rongé d’inquiétude, l’oncle Joseph a pris son fusil pour courir à votre
recherche.
--Ciel!
--Je l’ai suivi. Il allait plus vite que moi. Cependant je l’ai atteint
assez à temps...
--Que voulez-vous dire? demanda la jeune fille avec effroi.
--Je veux dire, folle étourdie que vous êtes, qu’une seconde plus tard
il arrivait, et par votre faute, un affreux malheur...
Mignonne poussa un cri étouffé.
--Notre oncle a failli tuer Albert. Heureusement, je lui ai arraché à
temps son fusil des mains.
--Mon Dieu! mon Dieu! murmura Mignonne affolée et frissonnant à la
pensée du péril terrible auquel venait d’échapper son amant.
--Fort heureusement encore, poursuivit Gaston, j’ai fait un conte à
l’oncle Joseph, et il est tout disposé à le croire si vous ne vous
trahissez pas.
--Que faut-il faire?
--Affirmer ce que j’ai avancé, à savoir que M. de Lancy est venu vous
attendre à la sortie du village et qu’il vous a poursuivie de ses
galanteries jusqu’au pied de cet arbre où vous vous êtes assise pour
vous reposer.
--Je le dirai, fit Mignonne avec soumission.
--Et insister surtout, si l’oncle Joseph vous questionne, sur ce que
vous n’aimez pas du tout M. Albert de Lancy.
--Mais...
--Il n’y a pas de _mais_; cela est indispensable.
--Soit, mon cousin.
--N’avez-vous plus confiance en moi, Mignonne?
--Oh! oui...
--Alors, laissez-moi m’occuper de votre bonheur. Je le ferai mieux
que vous-même. Maintenant, ma jolie petite cousine, dites-moi bien la
vérité... Pourquoi pleuriez-vous tout à l’heure?
Mignonne tressaillit à cette question imprévue et en fut tellement
surprise que, d’abord, elle ne répondit pas.
--Soyez sincère, vous me l’avez promis, pria Gaston.
--Eh bien! dit-elle en hésitant, Albert me proposait quelque chose de
bien mal...
--Ah!
--Il me disait que nous ne pouvions espérer que nos deux familles
consentissent jamais à notre union.
Mignonne s’arrêta et hésita encore.
--Et puis?
--Et il me disait que nous n’avions qu’une seule ressource.
--Laquelle?
--De fuir... d’aller à Paris.
--C’est-à-dire qu’il vous proposait de vous enlever?
--Oui, balbutia Mignonne, je me suis mise à pleurer, en songeant qu’il
voulait que je quitte nos bons chers oncles.
Mignonne ne disait point la vérité tout entière; mais aussi Mignonne
était femme, et la parole fut donnée à ce sexe enchanteur pour lui
permettre de dissimuler sa pensée.
--Vous aviez raison de pleurer, Mignonne, répondit Gaston avec gravité,
car la plus grande faute que puisse commettre une femme est de fuir le
toit qui abrita sa naissance et ceux qui élevèrent sa jeunesse. Je ne
doute point de la pureté de votre amour, mon enfant, mais croyez bien
que cette pureté serait ternie sur-le-champ si vous quittiez la maison
de nos oncles pour suivre celui que vous aimez.
Gaston parlait le langage de l’honneur et du devoir.
Mignonne se pendit à son cou.
--Vous avez raison, lui dit-elle, mille fois raison, mon cousin, et
j’aimerais mieux renoncer à tout jamais à Albert que commettre une
action pareille.
--Bien, mon enfant, très-bien! Et maintenant, ayez confiance en moi
plus que jamais; vous épouserez Albert, j’en ai le pressentiment.
Rappelez-vous mes recommandations: si notre oncle vous questionne,
répondez-lui que vous n’aimez pas M. de Lancy. Nous voici à la porte de
la Châtaigneraie, entrez et courez rassurer l’oncle Antoine. Moi, je
rejoins l’oncle Joseph, et nous vous suivons.
Les choses étaient allées au gré de Gaston. L’oncle Joseph, par
un sentier détourné, arrivait au pont-levis au moment où Mignonne
franchissait le seuil de la tour et allait se jeter dans les bras du
chevalier de Vieux-Loup.
--Eh bien? fit-il avec anxiété, au moment où Gaston l’atteignit.
--Eh bien, mon cher oncle, j’avais raison.
--Raison?
--Sans doute, Mignonne n’aime pas Albert.
--En vérité?
--Rien de plus vrai. Ce drôle la poursuit sans cesse; elle ne sait
comment s’en débarrasser.
--Cornes de cerf! exclama l’oncle Joseph avec colère.
--Mais elle sait aussi notre haine, et comme Mignonne est une bonne et
douce enfant, comme pour rien au monde elle ne voudrait exposer ses
bons vieux oncles à une querelle avec ce diable incarné de Dragonne,
elle n’a jamais osé se plaindre des obsessions de maître Albert.
--Drôle! murmura l’oncle Joseph, j’irai dès demain lui couper les deux
oreilles.
--Et bien vous ferez, mon cher oncle; cependant, il me paraît plus
convenable que ce soit moi qui me charge de cette petite exécution.
--C’est assez juste cela, monsieur mon neveu, répondit l’oncle Joseph,
qui se souvenait toujours, bien malgré lui, que Dragonne chargeait
parfois son fusil avec du sel.
--Soyez tranquille. Maintenant, il y a un Vieux-Loup jeune et fort à la
Châtaigneraie. Patience! les Lancy ne sont point encore au bout de leur
misère, mon oncle.
--Vive Dieu! monsieur mon neveu, vous parlez bien.
--Je l’espère, mon oncle.
--Vous parlez, morbleu! comme un Vieux-Loup du bon temps jadis. Mais
en attendant que les oreilles de maître Albert divorcent avec sa tête,
rentrons, s’il vous plaît, et laissez-moi embrasser cette petite sotte
de Mignonne que j’aime tant.
Gaston et le baron pénétrèrent dans la cuisine où le bon Antoine,
installé dans le grand fauteuil, tenait sur ses genoux Mignonne, qu’il
couvrait de caresses et grondait doucement.
--Petite sotte, disait M. le chevalier de Vieux-Loup, qui s’en va
courir au clair de lune et s’exposer à se casser le cou vingt fois
au lieu de rester tranquillement au coin du feu à écouter les belles
histoires de son petit oncle, qui est un savant comme on n’en voit plus.
--Dites plutôt, monsieur mon cadet, répliqua sèchement l’oncle Joseph
en entrant, dites plutôt que ce sont vos contes à dormir debout, et qui
endorment bien réellement, qui font fuir cette petite pécore qui fait
tourner la tête de son vieil oncle...
Et M. le baron de Vieux-Loup éprouva un accès de jalousie en voyant sa
nièce sur les genoux du chevalier, son cadet, et il la prit dans ses
bras et la lui enleva, lui mettant deux gros baisers sur les joues.
--Venez donc, dit-il à son tour, venez donc que je vous gronde,
mam’zelle... et peut-être même vais-je vous mettre en pénitence comme
une petite fille...
L’excellent homme pleurait de joie en exprimant cette menace.
--Braves gens! murmura Gaston, quels cœurs! il faudra pourtant que je
les amène à aimer Dragonne presque autant que Mignonne...
Le lendemain, vers deux heures, Gaston fit demander à mademoiselle de
Lancy si elle voulait le recevoir.
Dragonne était levée, mais elle n’avait point quitté son appartement.
Au moment où Gaston entra, elle était enveloppée dans cette robe de
chambre cerise qui allait si bien à la blancheur de son cou et de ses
mains. Ses cheveux étaient dénoués, son bras blessé caché sous sa robe.
Dragonne était pâle encore, mais sa pâleur n’avait rien de fiévreux;
elle avait longuement dormi le matin, son bras ne lui occasionnait plus
que des intermittences de douleur sourde qu’elle réprimait aussitôt par
un sourire.
Elle avait voulu être seule et s’était placée au coin de la cheminée
où flambait un grand feu, tout près de la fenêtre ouverte, par où
montaient un souffle de brise et les tièdes parfums de l’automne.
De cette fenêtre, l’œil embrassait le côté sud de la vallée,
c’est-à-dire la partie la plus pittoresque, les prairies longeant la
rivière, les rideaux de saules encadrant les prairies, les petits
villages aux toits de chaume et aux rustiques clochetons, et les
grands bois de châtaigniers, et les tours grises en ruine penchées
sur le vallon d’un air soucieux et triste, ainsi qu’il convient à
la vieillesse autour de qui s’agitent et bouillonnent la joie, le
mouvement, la séve printanière de la vie.
Ce jour-là le temps était magnifique. Les cimes des montagnes se
dessinaient nettement sur le bleu du ciel, les arbres du parc
conservaient encore une partie de leur feuillage, le vent était doux,
rempli de senteurs mourantes et de vagues harmonies; le soleil tiède et
brillant se jouait sur les tentures de la chambre après avoir réfléchi
ses rayons sur les ardoises polies d’une tour convertie en colombier;
les champs étaient silencieux, les tilleuls du parc, au contraire,
remplis de murmures et du gazouillement de mille oiseaux qui venaient
des grands bois le matin et s’ébattaient parfois sur le potager, où ils
causaient grand dommage.
Cette belle journée, ces odeurs pénétrantes, ces concerts indécis
s’emparaient des sens et de l’âme de Dragonne qui, l’œil noyé dans ce
panorama charmant qu’on découvrait de sa fenêtre, rêvait et songeait
comme songent et rêvent les femmes à l’heure où bruit doucement au plus
profond de leur cœur ce refrain vague qui n’est parfois qu’un murmure,
cette note tremblante et perlée qui est la première de ce chant
jusque-là inconnu, ignoré, et qu’on nomme l’amour.
On eût eu peine à retrouver Dragonne la chasseresse et la pétulante
jeune fille dont les valets de la Châtaigneraie éprouvaient si grand
effroi, dans cette femme mélancolique qui feuilletait distraitement
un livre qu’elle ne lisait pas, et qui tournait, sans le savoir, le
premier feuillet du livre de son cœur.
Elle était couchée à demi sur une chaise longue, balançant avec
insouciance sa mule de satin bleu au bout de son joli pied, et faisant
une mantille à ses épaules de ses longs cheveux noirs capricieusement
déroulés.
Ainsi posée, Diane de Lancy était belle à désespérer. Ce fut en ce
moment que Gaston de Vieux-Loup entra. Diane leva à demi les yeux sur
lui, rougit un peu et lui tendit la main:
--Mon Dieu! dit-elle, vous avez donc chassé ce matin?
--Non, mademoiselle.
--Vous venez bien tard... Savez-vous qu’il est deux heures?
--Je le sais.
--Je vous avais bien prié, cependant, de venir de bonne heure,
monsieur; mais qu’est la prière d’une chasseresse blessée pour un
veneur alerte et dispos?
--Quel vilain reproche, et comme il est injuste! répondit Gaston. Je me
suis présenté ce matin à neuf heures.
--Ah! bien vrai?
--Sur ma parole: vous dormiez, m’a-t-on dit.
Dragonne haussa les épaules avec un geste d’impatience.
--On aurait fort bien pu m’éveiller, murmura-t-elle.
--On a eu grandement raison de n’en rien faire, car vous avez eu la
fièvre une partie de la nuit et presque au jour.
--Et vous êtes retourné au pavillon, je présume?
--Non, répondit Gaston, j’ai passé une partie de la matinée avec
monsieur votre père.
--Et après?
--Après, comme vous dormiez toujours, je suis allé me promener, un
livre à la main, dans la forêt qui s’étend presque sous vos fenêtres.
--Et quel livre lisiez-vous donc?
--Lamartine, ce poëte des affligés, ce consolateur de ceux qui
souffrent.
--Ce que vous dites là est vrai, répondit Dragonne. Lamartine est le
poëte des âmes en deuil.
--Et cependant, reprit Gaston, je l’avoue à ma honte, je n’ai pas
ouvert ce livre.
--Pourquoi?
--Je ne sais. Je me suis assis au pied d’un arbre et j’ai rêvé. La
nature nuit aux poëtes. Leur œuvre la plus complète ne vaut ni un
coin de ce ciel bleu qui parle à nos yeux de l’infini, ni même de ce
brin d’herbe verte qui tremble au souffle du vent, qui vit et pense
comme nous, dans son humilité, et semble nous dire qu’il n’y a qu’un
créateur, un poëte par excellence: Dieu.
--C’est juste, murmura Dragonne, mais vous avez rêvé bien longtemps.
--Je n’en disconviens pas. La raison en est que toute rêverie ressemble
à la broderie de Pénélope, elle se reconstruit sans cesse. On rêve si
peu à Paris.
--Et tant en province, répondit Dragonne avec un malicieux sourire.
--Peut-être, car là seulement on a le temps de descendre au fond
de son cœur et de l’interroger. A Paris on ne fait que vivre, à la
campagne on médite. Chaque heure qui s’écoule pour la grande ville
apporte une émotion et efface un souvenir; chaque heure qui passe
aux champs, sous le ciel bleu et les arbres verts, évoque une ombre
du passé et fait aimer le mirage multicolore de l’avenir. Chacun
de nous alors, en contemplant les horizons indécis, les lointains
bleuâtres, les demi-teintes et les ombres que le pinceau de Dieu
éparpille savamment sur la terre par les tièdes journées d’automne ou
du printemps, chacun songe un peu aux jours qui viendront et construit
à sa guise le castel en Espagne de ses rêves.
--Pourriez-vous me dépeindre le vôtre, monsieur Gaston?
--Ah! soupira le jeune homme, il est le plus facile en apparence et le
moins réalisable en définitive.
--Mon Dieu! que désirez-vous donc?
--Presque rien à première vue, une chose gigantesque en y réfléchissant.
--Et c’est?...
--Un je ne sais quoi qu’on nomme le bonheur.
--Mais encore a-t-il une forme!
--Indécise.
--Une base, une donnée, un but!
--Je voudrais, dit Gaston, posséder en un coin bien solitaire du
monde, au bord de l’Océan ou sur le penchant d’une vallée perdue, une
maisonnette blanche avec des volets verts, une tonnelle de lilas, un
jardin, trois pouces de terre,--tout cela est facile,--et...
Gaston s’arrêta.
--Et puis? fit Dragonne.
--Et la femme que j’aimerais, cette femme entrevue au seuil de la
jeunesse, à travers le prisme de notre imagination, dont le regard est
une caresse, le sourire une espérance, les chastes baisers un bonheur
sans fin; je la voudrais posséder sans témoins, loin de tout et de
tous; passer ma vie à ses genoux; refaire à mon âge mûr une jeunesse de
son amour, à ma vieillesse inclinée une enfance étourdie et folle de
nos mutuels et doux souvenirs.
--Rêve charmant, murmura Dragonne.
--Vous avez raison, c’est un rêve.
--Pourquoi ne se réaliserait-il point? fit-elle en rougissant.
Gaston étouffa un cri.
Puis il prit la main de Dragonne et lui dit avec passion:
--Croyez-vous qu’on puisse trouver cette femme?
Dragonne rougit encore et baissa pudiquement les yeux.
--Il y a, fit-elle bien bas, une parole de l’Évangile qui dit:
«Cherchez, et vous trouverez...»
Gaston allait se précipiter aux genoux de mademoiselle de Lancy, dont
la main tremblait dans la sienne, lorsqu’un bruit léger se fit dans
l’antichambre, et la marquise entra peu après.
Elle ne remarqua point le trouble des deux jeunes gens et ne s’occupa
que de l’état de sa fille.
Le reste de la journée s’écoula sans que Dragonne et Gaston pussent se
trouver seuls, mais il sembla à celui-ci que la marquise et son mari
étaient plus affectueux que jamais et qu’on le traitait comme si déjà
il eût fait partie intégrante de la famille.
On dîna de bonne heure à la Fauconnière. Après le repas, Dragonne
rentra chez elle, appuyée sur le bras de Gaston. En la quittant, sur le
seuil même de sa chambre, il lui dit d’une voix émue:
--Dois-je me souvenir de la parole de l’Évangile que vous me citiez ce
matin?
--Oui, répondit-elle en lui pressant doucement la main.
Et comme si elle eût été honteuse de cet aveu, elle entra brusquement
chez elle et s’enferma.
Gaston retourna au salon joindre M. de Lancy, qui entama avec lui une
longue discussion héraldique.
M. de Vieux-Loup rentra de bonne heure au pavillon. Il était ivre de
bonheur. Aucun aveu formel n’avait glissé sur les lèvres de Dragonne;
mais son regard, son geste, l’altération de sa voix, tout en elle lui
avait dit qu’il était aimé, encouragé, et qu’il ne tenait plus qu’à lui
d’être avant un mois l’heureux époux de mademoiselle de Lancy. Pendant
la route de la Fauconnière au pavillon, Gaston avait étreint son cœur
avec ses mains pour l’empêcher d’éclater, et il se répétait avec une
joie qui tenait du délire:
--Elle m’aime! elle m’aime!...
Cependant, lorsqu’il fut chez lui, quand un peu de calme fut revenu et
que, sa bougie allumée, sa table de nuit roulée près de lui avec le
livre qui l’aidait à s’endormir, il se prit à réfléchir à sa situation,
il trembla.
Il se mit à frissonner et à trembler en songeant que l’heure allait
sonner où la vérité se ferait jour, et cette clarté prochaine
l’épouvantait.
Car ni la maladie, ni l’amour, n’avaient pu apaiser chez Dragonne
cette haine violente qu’elle ressentait pour le nom de Vieux-Loup;
car pendant ses nuits d’insomnie et de délire, à ce seul nom elle
tressaillait, et son regard lançait des flammes.
Car enfin Gaston ne se répétait plus avec cette assurance insoucieuse
de l’homme qui ne doute de rien:
--Bah! il suffit d’un peu d’amour pour réconcilier les Montaigus et les
Capulets.
Comment avouer à Diane son vrai nom?
Comment se jeter à genoux et lui dire: L’homme que vous aimez et qui
vous aime avec délire est le fils du meurtrier de l’un des vôtres?...
Comment enfin oser lever la tête si Dragonne indignée s’écriait:
Avez-vous donc pu, sans rougir et mourir de honte, vous asseoir chaque
jour à la table de la famille que la vôtre a poursuivie de sa haine à
travers les siècles? et lorsqu’un ruisseau de sang coule entre nos deux
manoirs, avez-vous bien pu songer à réunir nos deux races en une seule?
Ces réflexions subites changèrent l’ivresse de Gaston en une morne
stupeur, puis à la stupeur succéda un désespoir fiévreux.
Il arrêta vingt plans, il en détruisit vingt; sa raison repoussait
tour à tour les expédients que proposait son imagination; tour à tour
l’imagination reprenait sur la raison un despotique empire, et alors il
restait dans le domaine du rêve, et se voyait enlaçant de ses deux bras
la taille de guêpe de Dragonne et lui prodiguait les noms les plus doux.
Et puis le rêve s’en allait sous la froide haleine de la réalité, et
Gaston sentait son courage faiblir, le cœur lui manquer, ses yeux
s’emplir de larmes.
--Non, non, se dit-il enfin, tout cela est impossible; c’était un
rêve, un rêve de bonheur comme nul n’en fit jamais, un rêve qui doit
se briser et que je briserai moi-même. Je vais partir, fuir le Morvan,
retourner à Paris. Là, j’écrirai à Dragonne, je lui avouerai tout,
et ensuite... Ensuite, reprit-il, qu’est la vie sans amour?... J’en
finirai avec elle; c’est là mon dernier refuge contre un éternel
désespoir.
Mais comme il achevait de prendre cette résolution, non moins insensée
que les deux autres, un bruit extérieur le fit tressaillir et absorba
soudain toute son attention.
Des pas légers, mais saccadés criaient sur le sable du sentier qui
conduisait à la porte du sud du pavillon.
Un battement de cœur terrible s’empara de Gaston; il s’approcha en
tremblant de la croisée et regarda.
C’était Dragonne!...
Dragonne, qui marchait rapidement, mais sans précipitation, vêtue de
ses habits d’homme et enveloppée dans son manteau.
Gaston sentit son sang se figer dans ses veines, une sueur glacée perla
soudain à ses tempes, et cette femme qu’il aimait avec passion, devant
laquelle tout à l’heure il frissonnait de mystérieuse volupté, lui fit
peur.
Pourquoi mademoiselle de Lancy, qu’il avait laissée chez elle à huit
heures du soir souffrante et prise de fièvre, arrivait-elle chez lui à
neuf, de ce pas rapide et inégal qui décelait l’agitation?
Quel malheur était-il donc arrivé à la Fauconnière?
V
Gaston était si ému, si tremblant, que Dragonne frappa deux fois à la
porte avant qu’il eût pu se décider à aller lui ouvrir.
Il le fit enfin, et il comprit si bien au visage fébrile de Dragonne
qu’un événement extraordinaire allait se passer entre eux, qu’il ne
lui adressa point une parole, qu’il ne poussa pas un seul cri en se
trouvant face à face avec elle.
Dragonne entra également sans mot dire; cependant, Gaston s’aperçut
qu’elle déposait quelque chose de long, d’un peu lourd et soigneusement
enveloppé, sur un escabeau placé dans le corridor, à l’entrée de la
pièce du rez-de-chaussée, convertie par elle et le jardinier en salon.
Et Gaston n’osa point lui demander quel était le mystérieux objet.
Dragonne poussa la porte du salon devant elle et y entra. Gaston était
descendu de sa chambre si précipitamment, qu’il n’avait point emporté
sa bougie; le salon était donc noyé en une demi-obscurité que les pâles
rayons de la nouvelle lune ne parvenaient pas à percer. Cependant,
mademoiselle de Lancy ne fit aucune objection, ne demanda point de
lumière, et elle alla s’asseoir sur le canapé de jonc tressé qui
décorait cette pièce.
Gaston se tint immobile et muet devant elle, attendant qu’elle
ouvrît la bouche; elle ne parut point s’en apercevoir et se prit, au
contraire, à méditer.
--Monsieur Gaston, dit-elle enfin d’une voix calme, avant de me
demander le but et la cause de ma présence chez vous à une heure de la
nuit aussi avancée, permettez-moi de vous faire une question.
L’accent de Dragonne était froid, sans colère; il était plus terrible
ainsi que s’il eût enfermé la moindre nuance d’irritation.
--Mademoiselle... balbutia Gaston, dont le cœur continuait à battre
avec violence.
--Vous habitez ordinairement Paris, n’est-ce pas?
--Oui, mademoiselle.
--Rue du Helder, 17, je crois; est-ce bien 17?
--Précisément.
--Et vous avez une maîtresse qui se nomme Azurine?
Gaston respira bruyamment.
--Ah! pensa-t-il, c’est une scène de jalousie. Tant mieux. Dieu! que
j’ai eu peur!
--Mais, mademoiselle, reprit-il tout haut, jouant la confusion.
--Répondez-moi, monsieur, je vous en prie. La franchise sied aux gens
de cœur.
--J’avais une maîtresse... murmura Gaston.
--Peu importe que vous l’ayez encore... Et elle se nommait Azurine?
--Oui, mademoiselle... mais croyez que jamais...
Dragonne garda le silence une minute.
--Mademoiselle Azurine, dit-elle enfin, peut être une personne
charmante qu’il y aurait de la maladresse à délaisser.
--Bon, se dit Gaston, le dépit est un des meilleurs champions de
l’amour; elle m’aime!...
--Et pourquoi, continua-t-elle sans aigreur, naturellement, et comme si
elle eût parlé d’une chose absolument insignifiante, pourquoi ne point
avouer hautement la femme qui a cru assez en vous pour vous faire un
sacrifice?
Gaston, qui s’abusait sur la tournure que semblait prendre cette
explication nocturne, avait reconquis peu à peu tout son sang-froid; il
s’aperçut donc qu’ils étaient sans lumière, et il s’excusa en termes
polis et empressés.
--Tout à l’heure, reprit Dragonne, vous allumerez les flambeaux;
causons encore un peu. Nous n’avons, pour le moment, nul besoin d’y
voir.
Un nouveau silence suivit cette phrase.
Gaston en profita pour s’approcher de mademoiselle de Lancy; il s’assit
auprès d’elle et voulut lui prendre la main.
Elle retira sa main sans affectation et répondit:
--Veuillez observer, monsieur Gaston, que nous sommes seuls, à dix
heures du soir, loin de toute habitation et chez vous. Cet isolement
vous fait une loi de me traiter avec des égards et un respect qui
seraient presque ridicules en toute autre circonstance. Soyez donc
assez aimable, au lieu de vous asseoir près de moi et de prendre ma
main, pour vous placer dans ce fauteuil qui me fait face.
Dragonne s’exprimait toujours avec un calme parfait, qui imposait à
Gaston et le dominait bien plus impérieusement que n’eussent pu le
faire des paroles irritées et une attitude hostile.
--Vous me disiez donc, reprit Dragonne, que vous habitez rue du Helder
et que vous aviez une maîtresse du nom d’Azurine?
--Oui, fit Gaston d’un signe de tête.
--Vous avez également un ami nommé M. d’Eparny?
--C’est vrai.
--Et qui vous conseillait fort, dernièrement, d’acheter, pour la
bagatelle de cinq mille francs, la jument du comte Persony, Blidah, une
pouliche bai-brun, trois ans, par Fulgurant et Némosine, pour parler
le langage du sport?
--Mon Dieu! se dit Gaston, redevenant inquiet, où donc veut-elle en
venir?
Et son calme s’évanouit encore une fois.
--En ce cas, continua Dragonne, les deux lettres que vous aviez dans
votre portefeuille, portefeuille que vous avez laissé tomber sur le
tapis de ma chambre, sont bien à vous?
Gaston tressaillit et recula vivement.
--Et vous vous nommez bien, n’est-ce pas, M. Gaston de Vieux-Loup de la
Châtaigneraie?
Et, à son tour, Dragonne se leva, terrible de sang-froid, belle d’une
pâleur livide, et regardant Gaston avec un œil glacé où se lisait le
dédain.
Le jeune homme posa sa main sur sa poitrine, avec un geste de douleur
suprême, et se mit à genoux:
--Mademoiselle, dit-il, le hasard, la fatalité plutôt, nous ont réunis
un soir. Je ne vous connaissais pas, j’ignorais presque les motifs de
la haine qui sépare nos deux races, je ne partageais point cette haine,
et si je vous ai trompée, c’est que j’espérais... c’est que j’avais foi
en ma jeunesse exempte d’arrière-pensée, en mon amour né subitement, en
Dieu qui ne peut point permettre que deux familles, longtemps ennemies,
ne se réconcilient enfin par une alliance.
Un froid éclat de rire accueillit chez Dragonne ces paroles de Gaston.
--Je vous ai aimée dès la première heure de notre entrevue,
mademoiselle; j’ai pénétré dans l’intérieur de votre famille, et elle
m’a paru noblement vertueuse; je ne connaissais point mes oncles, je
n’avais pour eux que cette affection banale qu’on voue à des parents
inconnus; je l’avouerai même, je professais un mépris fort grand pour
leur existence mesquine, leurs préjugés et leurs rancunes. Tandis que
j’étais chez vous, à la droite de votre mère, à ce premier repas qui
me fut offert sous votre toit, je me pris à penser qu’il suffirait
d’un peu d’estime réciproque pour terminer ce différend séculaire qui
nous sépare; je songeais qu’à Paris je jouissais de la considération
générale, que je passais pour un homme de cœur, et que ce titre serait
à vos yeux de quelque poids, si je me présentais et vous disais:
«Dragonne, je vous aime saintement, noblement; mon sang jusqu’à la
dernière goutte, mon cœur jusqu’à sa dernière pulsation, ma vie jusqu’à
son dernier soupir, mon intelligence jusqu’à ces lueurs extrêmes que
commence à voiler l’agonie, sont à vous!
«Je n’ai point hérité de cette folle animosité qui animait mes pères
contre les vôtres, je blâme sévèrement leur conduite, et je suis
persuadé d’avance qu’ils eurent tous les torts. Nous sommes jeunes,
nous nous aimons; le siècle où nous vivons fait fi des traditions des
âges précédents, faisons comme le siècle, et couronnons de notre amour
la réconciliation de nos deux familles.
«Je vous aurais dit tout cela, Dragonne; depuis deux jours, cet aveu
est sur mes lèvres; l’occasion m’a manqué, ou plutôt le courage, car
votre exaltation haineuse pour mes oncles me faisait trembler et
hésiter...»
Gaston s’arrêta, une larme brûlante roulait sur sa joue; mais
l’obscurité régnait, et Dragonne ne la vit point. Peut-être cette larme
l’eût-elle touchée, car un homme de cœur qui pleure est un émouvant
spectacle, même pour la femme la plus implacable.
Dragonne avait écouté Gaston jusqu’au bout, sans l’interrompre ni de la
voix ni du geste.
--Monsieur de Vieux-Loup, dit-elle enfin, vous auriez eu tort de croire
que les haines transmises par nos pères se puissent effacer ainsi.
Votre nom et celui de Lancy jurent l’un à côté de l’autre; il y a entre
nous un ruisseau de sang, dont la dernière goutte fut versée par votre
père en 1815. L’ombre de mon oncle le chevalier se dresse devant moi, à
cette heure, et m’ordonne de la venger!
--Que voulez-vous dire, Dragonne? exclama Gaston.
--Écoutez: si le dernier de mes pères tué par un des vôtres était
celui qui mourut sous Louis XIII, il y aurait de cela trop longtemps
pour que, à la rigueur, nos deux races ne se puissent donner la main;
mais depuis, mon oncle, le chevalier de Lancy, est venu, sous l’épée de
votre père et provoqué par lui, augmenter le nombre des victimes, et il
n’y a que trente-deux années.
--Eh bien? fit Gaston anxieux.
--Ne vous disais-je pas, un jour, que longtemps, pendant mon enfance,
j’avais rêvé d’aller à Paris, d’y chercher le meurtrier de mon oncle...
et de le provoquer?
--Oui, dit Gaston.
--Eh bien! monsieur Gaston de Vieux-Loup, mon rêve va s’accomplir. Je
n’ai pas eu besoin d’aller vous chercher à Paris et de vous provoquer;
vous êtes venu à moi, vous m’avez insultée en me parlant de votre
amour, vous avez outragé de votre présence le toit de mes pères, vous
êtes doublement compromis et doublement coupable, et cette fois encore
les Vieux-Loup et les Lancy croiseront le fer.
--Vous êtes folle! murmura Gaston.
--Allumez les flambeaux maintenant, monsieur de Vieux-Loup; les gens de
cœur ne se battent point dans l’obscurité.
--Vous êtes folle! répéta le jeune homme.
--Allumez! vous dis-je, répondit Dragonne, et cette fois avec un tel
accent d’autorité, que Gaston obéit machinalement et éclaira les deux
flambeaux à trois branches placés sur la cheminée.
Alors il osa regarder Dragonne.
Dragonne avait boutonné jusqu’au menton son justaucorps de chasse, et
si elle n’avait eu la tête nue, on eût juré qu’elle était homme, tant
il y avait de froide audace dans sa pose, de calme, de courroux et
d’énergie virile dans son regard.
Une fois de plus, Gaston eut peur.
Elle étendit la main vers la porte, et lui dit:
--Il y a là, sur un escabeau, deux épées enroulées dans un mouchoir.
Ces deux épées sont vieilles, monsieur, aussi vieilles que notre haine;
elles datent de la Saint-Barthélemy. L’écuyer du marquis de Lancy les
ramassa toutes deux après la mort de son maître, qui passa la nuit
gisant à côté du baron de Vieux-Loup, également trépassé. Ces armes
sont demeurées dans ma famille comme un douloureux trophée; je les ai
choisies pour nous au faisceau de la Fauconnière: sur l’une est gravé
l’écusson des Vieux-Loup, ce sera la vôtre; sur l’autre, on voit encore
les armoiries des Lancy; elle ne se brisera pas dans ma main. Veuillez
les prendre.
Gaston hésita.
--Allez!... lui dit Dragonne d’un ton si impérieux qu’il obéit encore.
Il revint avec les épées et les tendit à Dragonne.
--Voici la vôtre, lui dit-elle; et maintenant si vous êtes chrétien, si
vous savez une prière, dites-la, comme je vais en dire une moi-même,
car l’un de nous deux sera mort avant dix minutes.
Jusque-là Gaston de Vieux-Loup avait été tellement étourdi, tellement
anéanti par le coup qui le frappait, qu’il avait agi sans penser,
regardé sans voir, obéi sans comprendre; mais la situation devenait
trop dramatique pour que cette étrange ivresse pût se prolonger plus
longtemps.
Il rejeta donc loin de lui l’épée que Dragonne lui tendait, et la
regardant en face:
--Votre haine vous aveugle donc à ce point, lui dit-il, que vous
fassiez l’injure au dernier de vos ennemis de le prendre pour un lâche?
--Un lâche?
--Oui, un lâche, mademoiselle. Avez-vous pu croire que moi, Gaston de
Vieux-Loup, le dernier gentilhomme de ma race, je croiserais le fer
avec une femme?
--Je ne suis point une femme, monsieur; si vous êtes le dernier
gentilhomme de votre famille, je suis, moi, le dernier cœur viril de
la mienne. Ne vous défendez point de prendre cette épée, et croisez-la
sans crainte contre la mienne, car je la tiendrai vaillamment; car mon
sexe est une triste bouffonnerie du hasard, car j’ai le courage et la
force d’un homme; car bien certainement je tire mieux que vous.
--Peu m’importe! murmura Gaston.
--Ah! vous vous croyez lâche, reprit Dragonne avec irritation, et vous
refusez le combat. Eh bien! moi, Dragonne de Lancy, je vous répute tel
si vous n’acceptez sur-le-champ.
--Jamais! dit froidement Gaston.
Dragonne haussa les épaules.
--Vous l’avez voulu, dit-elle, monsieur Gaston de Vieux-Loup, je vous
tiens pour un lâche.
Gaston pâlit, mais il ne bougea pas et ne ramassa point l’épée que
Dragonne poussait du pied devant lui.
--C’est mal, murmura-t-il, ce que vous faites là, car je vous aime...
Ces derniers mots firent monter au front de Dragonne une rougeur
pourprée.
--Ceci, s’écria-t-elle, est une nouvelle insulte: lâche! trois fois
lâche!
Gaston croisa les bras lentement.
--Oui, répéta-t-il, je vous aime, et ne suis point un lâche cependant,
car je vous dis: Vous vous vantiez tout à l’heure de votre supériorité
à l’épée; eh bien! si je prenais ce fer, si je me défendais, vous
me tueriez cependant tôt ou tard. Tuez-moi donc aussitôt, Dragonne,
tuez-moi sur-le-champ. Nous sommes seuls, je refuse de me sauvegarder;
vous me provoquez, et comme je n’ose relever votre défi, comme je
tremble sous votre regard, vous me tuez, c’est votre droit.
Dragonne ne répondit point, mais elle ôta froidement son gant,
s’approcha de Gaston et lui en frappa les deux joues.
Gaston recula d’un pas et s’adossa au mur:
--Pauvre Dragonne, murmura-t-il avec tristesse, tue-moi donc tout de
suite, au lieu de me faire ainsi souffrir.
--Non, s’écria Dragonne, je ne vous tuerai pas si vous ne vous
défendez, mais je veux que vous portiez la marque éternelle de votre
lâcheté.
Et elle éleva la pointe de son épée à la hauteur du visage de Gaston.
Celui-ci comprit, et, désespéré, pour en finir à tout prix, il se
dressa sur la pointe du pied, si bien que l’épée de Dragonne, au lieu
de l’atteindre au visage, le frappa à l’épaule et s’y enfonça de deux
pouces.
La douleur lui arracha un cri, il chancela et pâlit.
Ce cri dégrisa Dragonne, cette pâleur la fit frissonner; elle jeta son
épée, reçut Gaston dans ses bras, et folle, en proie à un subit et
terrible délire, elle s’écria:
--Mon Dieu! j’ai tué celui que j’aimais!
Dragonne pouvait croire jusqu’à un certain point qu’elle avait tué
Gaston, car celui-ci, brisé par tant d’émotions poignantes et qui
s’étaient succédé avec une telle rapidité, succombait à une sorte
d’affaissement moral, bien plus qu’à la douleur qu’il ressentait de la
blessure que Dragonne venait de lui faire.
Ce fut alors un spectacle étrange et touchant que celui de cette femme
tenant dans ses bras son amant évanoui, le portant sur le canapé,
déchirant ses vêtements, sa chemise, comme il le faisait pour elle deux
jours avant, interrogeant avec terreur la profondeur de cette blessure
que dans sa folie elle avait ouverte elle-même, pleurant et se tordant
les mains, l’appelant des plus doux noms et lui demandant grâce et
pardon de son égarement et de sa cruauté.
Gaston était toujours évanoui, et Diane cherchait vainement autour
d’elle et fouillait inutilement les placards du pavillon pour y trouver
des sels ou simplement un peu d’eau fraîche. Il n’y avait absolument
rien!
Alors, épouvantée de cette pâleur mate qui couvrait les joues de
Gaston, mademoiselle de Lancy eut recours à un héroïque et singulier
remède: elle appuya ses deux lèvres sur le front décoloré du jeune
homme et y mit un long baiser.
M. de Vieux-Loup rouvrit les yeux presque aussitôt, et regarda Dragonne
avec étonnement.
Dragonne était à genoux devant lui, le visage baigné de larmes; elle
lui pressait les deux mains et lui demandait pardon encore.
--Ah! l’affreux rêve! murmura Gaston.
--Ce n’est point un rêve, répondit-elle, tout est vrai... je suis un
monstre... j’ai eu le vertige... Gaston, pardonne-moi...
Il remarqua alors quelques gouttes de sang découlant de son épaule sur
ses mains et jaspant au passage sa chemise entr’ouverte.
--Mon Dieu! répétait Dragonne en pleurant, me pardonneras-tu jamais,
Gaston... mon Gaston adoré, toi que j’aimais avec passion... toi que
j’ai failli tuer?...
Pour toute réponse, le jeune homme prit dans ses mains la tête
bouleversée de Diane et lui rendit ce baiser qu’elle venait de mettre
sur ses lèvres et qui l’avait rappelé à la vie.
--Mon Dieu! répétait mademoiselle de Lancy, j’ai été cruelle et folle,
mais je t’aimais tant! je t’ai outragé, frappé au visage, puis avec mon
épée... je ne suis pas une femme, je suis un monstre... Et tu as été,
toi, noble et bon; tu as souffert mes injures, les bras croisés; tu
m’as laissé te frapper, me parlant d’amour quand je te souffletais avec
mon gant...
--Chère Dragonne! murmura Gaston, la pressant dans ses bras.
--Mais, reprit-elle, ma folie s’en va, la raison revient; je sens que
tu es un noble et grand cœur, mon Gaston; que te haïr serait un crime
qui révolterait Dieu; que t’envelopper dans cette famille maudite,
dont tu n’as que le nom, serait te méconnaître. Aussi, je t’aime, cher
Gaston; et si ma voix ne suffit à te le dire, mes lèvres te le diront
aussi.
Et Dragonne mit un nouveau baiser au front de Gaston, ivre de joie et
fasciné.
--Ah! je le savais bien, dit-il en enlaçant de ses deux bras la taille
de la jeune fille, je le savais bien que nous nous aimions, qu’une
longue vie de calme, de joie, de bonheur, nous était réservée... que
nous ne pouvions pas, mon doux ange, nous regarder la haine aux lèvres,
le mépris dans les yeux, parce que nos pères furent ennemis... Je le
savais bien, Dragonne, ma chérie, que notre amour serait la pierre
angulaire de la réconciliation de nos deux races... et que Dieu ne
permettrait point que cette animosité qui traversa les siècles ne pût
se briser enfin devant nous qui sommes jeunes, forts, dévoués, et qui
nous nous sommes aimés dès la première heure.
Gaston parlait avec feu, il couvrait Dragonne de baisers, et, sous ses
chaudes caresses, la jeune fille frissonnait et paraissait en proie à
une ivresse mystérieuse.
--Nous laisserons mes oncles, continua Gaston, mourir dans leurs
vieilles idées et leur rancune ridicule: que nous importe! Votre père,
Dragonne, est un gentilhomme accompli; il a moins de préjugés qu’eux,
il ne refusera point le bonheur de son enfant. Nous irons à Paris, la
grande ville de l’oubli et du silence, à Paris, où les inimitiés de
clocher n’existent point, où il suffit d’être jeune et d’aimer pour
attirer les regards de la foule et en être envié. Nous nous unirons un
soir, à minuit, à la paroisse aristocratique de Saint-Thomas-d’Aquin,
presque sans témoins, mystérieusement, ainsi que commença notre amour;
puis, si la brise embaumée, le ciel bleu, les doux parfums des tièdes
contrées du Midi vous séduisent plus que les rues tumultueuses et le
fracas de la Babylone moderne, eh bien! une chaise de poste attelée
sous le porche de l’église nous emportera vers l’Italie; nous passerons
l’hiver à Naples, nous y habiterons une villa de marbre blanc assise au
bord de la mer et perdue en un massif de lauriers-roses qui l’abrite
des ardeurs du soleil pendant le jour, et lui chante, la nuit, un
refrain d’amour, converti qu’il est par la brise en un mélodieux
instrument.
Et Gaston passa de nouveau son bras autour de la taille de mademoiselle
de Lancy et continua avec exaltation:
--Tu es belle, ma Dragonne adorée, belle et charmante avec ton visage
pâli, tes yeux noyés de larmes et ta noire chevelure dénouée, sur tes
épaules; mais il me faut vous faire une prière, madame, une prière à
deux genoux, et vous ne me refuserez point, n’est-ce pas?
Dragonne répondit par un baiser.
--Quand nous serons unis, reprit Gaston, vous renoncerez, n’est-il pas
vrai? à ce vilain costume d’amazone, et vous reprendrez vos vêtements
de femme, sous lesquels vous êtes, ma Dragonne bien-aimée, si modeste,
si chaste et si belle... Vous n’irez plus courir les bois et durcir
votre pied mignon au contact des cailloux et des broussailles; vous
ne vous exposerez plus à cet affreux danger que vous avez couru
avant-hier, pour la gloire stérile de lutter presque corps à corps avec
l’hôte le plus redoutable de nos forêts... vous ne passerez plus des
heures entières à manier le fleuret dans une salle d’armes, à moucheter
une plaque dans votre chambre à coucher avec un pistolet de salon...
dites, me le promettez-vous?
Dragonne ne répondait pas, elle était fascinée...
--Lorsque vous serez madame de Vieux-Loup, poursuivit Gaston.
Mais soudain il s’arrêta, car Dragonne, à ce nom, s’était levée
brusquement; l’incarnat qui couvrait ses joues venait de faire place
à une pâleur livide, elle avait reculé d’un pas et jeté un cri,
murmurant:--Oh! ceci était du vertige et de la folie; ceci était un
crime sans nom, une impiété sans exemple. Moi! devenir madame de
Vieux-Loup? Moi! porter votre nom; ce nom qui se dresse enveloppé d’un
suaire sanglant devant le nom de ma famille? Mais vous n’y songez
point, Gaston; mais vous êtes mille fois fou; votre tête s’égare et le
rêve vous reprend... Gaston, acheva Dragonne d’une voix brisée, mais
où perçait un accent de fermeté terrible, avez-vous donc oublié que le
sang de mon oncle, le chevalier de Lancy, a rejailli un jour sur les
mains et le visage du baron de Vieux-Loup, votre père?
Et Dragonne recula encore, comme si elle eût éprouvé honte et remords
d’avoir enlacé de ses bras et couvert de baisers l’enfant du meurtrier.