III

A gauche de ce chemin, il y avait une petite prairie bordée de saules

et d’aulnes, clôturée en outre par une haie vive; et, par les tièdes

soirées et les nuits obscures, c’était plaisir de s’y asseoir à deux,

les mains dans les mains, et d’y chuchoter tout bas ce doux et moelleux

langage de l’amour qui est le même par tous pays.

Ce fut là que Mignonne s’arrêta.

Elle s’assit au pied d’un saule et se prit à rêver. Mais elle ne

rêvait qu’à demi, la chère et naïve enfant; elle n’écoutait qu’avec

distraction le murmure plaintif de la brise disant des peines secrètes

au feuillage des arbres; elle ne prêtait l’oreille qu’à demi au cri

monotone du grillon...

Ce qui occupait Mignonne tout entière, le bruit qu’elle attendait pour

tressaillir, c’était celui des pas d’Albert: le point qui, dans la

nuit, absorbait son attention et ses regards, c’était un petit sentier

qui courait blanchâtre et tortueux à travers la vallée et venait du

manoir de la Fauconnière.

C’était par là qu’Albert devait arriver, et cependant Mignonne attendit

longtemps, très-longtemps...

Mais elle se répéta toutes les jolies choses qu’il lui avait dites lors

de leur dernière entrevue, et Mignonne prit tant de plaisir à ces doux

souvenirs, qu’elle attendit avec patience.

Enfin, elle crut entendre un léger bruit, et elle prêta l’oreille

attentivement.

Ce bruit grandit en s’approchant; puis Mignonne aperçut un point noir

se mouvant au loin sur la traînée blanche du sentier.

Ce point approcha, approcha, grandit peu à peu, grandit encore...

Et alors Mignonne se leva, et à son tour s’avança vers le point noir

comme il s’avançait lui-même vers elle, et bientôt elle dit tout bas:

--Albert, est-ce vous?

--Oui, répondit Albert.

Et les deux amants se pressèrent vivement les mains, et Mignonne tendit

son front au jeune homme qui y mit un chaste baiser.

--Chère Mignonne, murmura Albert de sa voix douce et triste, je vous ai

fait attendre aujourd’hui, mais ce n’est point ma faute, je vous jure.

--Ah! fit Mignonne d’un ton boudeur, voyons votre excuse, monsieur?

--Ma sœur est malade, répondit Albert.

--Vraiment! demanda Mignonne avec compassion.

--Elle a été blessée à la chasse par un sanglier.

--Mon Dieu! murmura la jeune fille tremblante, et se souvenant que,

dans la journée, elle avait entendu ses oncles se frotter les mains

et parler de laie et de marcassins; mon Dieu! peut-être est-elle

dangereusement blessée...

--Non, répondit Albert, c’est une égratignure, mais qui, cependant, a

déterminé la fièvre vers le soir, et je la quitte à présent seulement.

Mais elle a failli périr...

Et Albert raconta à Mignonne ce qui s’était passé, et comment, grâce à

Gaston, Dragonne avait échappé à ce terrible danger.

Mignonne l’écoutait avec joie; elle comprenait instinctivement que ce

pas que Gaston venait de faire dans l’affection de la famille de Lancy

lui serait certainement favorable à elle-même, et qu’il se pourrait

fort bien faire que la vieille rancune des Lancy et des Vieux-Loup

finît par s’en aller au souffle de ce double amour.

Cependant elle se souvint des recommandations de Gaston, et comme les

femmes, si naïves qu’elles puissent être, savent toujours dissimuler

parfaitement leurs impressions, elle fit à Albert mille questions sur

son cousin, et voulut savoir quel était son genre de vie au manoir de

la Fauconnière.

Albert lui répondait avec distraction, et à mesure qu’il parlait, sa

tristesse augmentait, tandis que Mignonne continuait à caqueter comme

une folle et riait parfois de tout son cœur.

--Mignonne, dit-il enfin, venez vous asseoir là, au pied de notre saule

aimé; il faut que nous causions longuement.

--Ah! longuement, non, dit Mignonne, car il y a déjà plus d’une heure

que je vous attends, et je serai sûrement grondée en rentrant aussi

tard.

--Je serai bref, répondit Albert, mais j’ai à vous parler sérieusement,

chère Mignonne; notre avenir tout entier dépend peut-être de cet

entretien.

Mignonne le suivit, étonnée, vers le saule au pied duquel ils

s’assirent, sans pressentir que la balle de l’oncle Joseph les y

pouvait venir chercher.

--Mon Dieu! dit Mignonne, comme vous êtes triste et solennel ce

soir!... Albert, que vous est-il donc arrivé?

--Rien, Mignonne; mais j’ai beaucoup réfléchi.

--Ah!

--Beaucoup, continua Albert, depuis notre dernier rendez-vous, et j’ai

essayé d’envisager avec calme notre situation.

--Moi aussi, dit Mignonne.

--Chère Mignonne! vous savez combien je vous aime...

--Et moi, ne vous aimé-je donc pas, Albert?

--Je le sais, Mignonne; aussi est-ce pour cela...

Albert s’arrêta.

--Mon Dieu! fit Mignonne avec impatience, qu’est-ce encore?

--Vous savez la haine de nos deux familles?

--Hélas! soupira l’enfant.

--Et quel abîme nous sépare?

--Nous le comblerons de notre amour.

--Chère enfant! reprit Albert hochant la tête, ne l’espérez pas.

--Et pourquoi cela, monsieur? demanda la jeune fille avec assurance.

Elle se souvenait des vagues promesses de Gaston et elle avait foi en

lui.

--Pourquoi, Mignonne? mais parce que vos oncles et mon père sont

inflexibles, Mignonne.

--Peut-être.

--Enfant!

--Nous irons nous jeter à leurs genoux.

--Ils nous repousseront.

--Nous supplierons.

--Peine perdue!

--Ah! vous ne savez pas, Albert, combien mes oncles m’aiment.

--Je le sais; mais admettons un instant que leur tendresse soit assez

forte pour dominer leur haine et qu’ils consentent à notre union.

--Eh bien! fit Mignonne avec joie, alors ceci va tout seul.

--Non, Mignonne, vous vous trompez encore... Si vos oncles se

laissaient fléchir, mon père n’en serait pas moins inexorable.

--Il ne vous aime donc pas, votre père?

--Il me préfère ma sœur.

--Ceci est assez naturel; mais cependant il vous aime.

--Je le crois.

--Et votre mère a un faible pour vous.

--Ma mère est une sainte et noble femme, qui ne sait que se résigner et

prier. Elle obéit toujours à mon père.

--Eh bien, je le fléchirai, moi, votre père... J’irai me mettre à ses

genoux, je serai bien éloquente et bien douce, bien persuasive, bien

humble; je lui demanderai pardon de tous les torts de nos aïeux... Une

femme qui demande pardon, mais c’est à attendrir un roc.

--Vous oubliez, Mignonne, que votre oncle a tué le mien!

--C’est vrai, murmura Mignonne en baissant la tête et songeant

soudain que Gaston n’avait peut-être point prévu cette barrière

infranchissable.

--Aussi, reprit Albert, plus je songe à notre amour, et plus je

comprends qu’il est insensé et que notre union est impossible.

Mignonne soupira et pressa vivement les mains d’Albert.

--Pourtant, continua-t-il avec émotion, je t’aime, chère Mignonne! je

t’aime avec passion et délire, et je mourrai de mon amour si cet amour

demeure stérile.

--Taisez-vous! s’écria la jeune fille en lui plaçant sa jolie main

blanche sur la bouche, ne dites point de ces vilaines choses, mon

Albert.

--Écoute, répondit-il, écoute-moi, Mignonne!... écoute-moi sans

m’interrompre.

--Je vous écoute, dit-elle.

--Crois-tu qu’il est nécessaire pour être heureux et lorsqu’on s’aime,

de vivre là où on est né?

Mignonne enlaça Albert de ses bras.

--Non, dit-elle, le premier coin venu du monde ne sera jamais assez

grand pour enfermer notre amour.

--Eh bien! alors, fuyons, quittons le Morvan, toi la Châtaigneraie, moi

la Fauconnière!... partons! allons aussi loin que nous trouverons un

chemin pour y marcher, un rayon de soleil pour éclairer notre route,

l’ombre d’un arbre pour nous abriter des rayons ardents du Midi. Nous

irons où tu voudras, au nord ou au sud, en Allemagne ou en Italie, que

m’importe! Je suis jeune et je t’aime, je serai fort! je travaillerai

pour toi, ton sourire bénira mon labeur; nous trouverons bien en un

lieu quelconque de la terre, pourvu que ce soit loin d’ici, un vieux

prêtre qui pratique l’Évangile et sait que Dieu ordonne de pardonner.

Nous lui dirons notre histoire, la haine impie de nos pères, et puis

notre amour... et il nous unira, Mignonne; il comprendra que c’est

noble et bien, à nous qui devrions nous haïr, de nous aimer et de nous

appuyer l’un sur l’autre...

--Mon Dieu! interrompit vivement Mignonne, mais vous me proposez de

m’enlever, Albert?

--Oui, Mignonne, car c’est la seule issue raisonnable à cet amour que

réprouvent nos deux races.

--Savez-vous, Albert, que ce serait un crime cela?

--Un crime! Mignonne, pourquoi un crime?

--Parce que nous désobéirions à nos deux familles.

--Mais vous savez bien, Mignonne, que leur désobéir est le seul moyen

de vaincre leur obstination.

--Peut-être...

--Oh! n’essayez point de me faire partager une espérance que vous

n’avez pas vous-même, chère Mignonne. Non, vous le savez bien, le sang

de mon oncle fumera toujours assez pour que mon père...

--Eh bien! répondit Mignonne, nous irons trouver mes oncles; ils feront

des excuses, s’il le faut!

--Excuses stériles!

--Mon Dieu! murmura la jeune fille ébranlée, c’est affreux ce que vous

me proposez là?

--Non, et puis nous nous aimerons tant, ma Mignonne bien-aimée, que

Dieu nous pardonnera.

Mignonne soupira et se tut.

--Écoutez, reprit Albert, j’ai quelque argent; à peu près quatre

mille francs. Je suis majeur, je puis en disposer. Ils sont placés

à Nevers chez un banquier; il m’est facultatif de les tirer du jour

au lendemain. Cet argent nous fera vivre une année ou deux; pendant

ce temps, je travaillerai, j’essaierai d’embrasser une profession

honorable et lucrative, puisque je renoncerai à ma part de fortune en

quittant le toit paternel.

--Oh! dit Mignonne, je ne redoute pas la pauvreté.

--Mais je ne veux pas que tu sois pauvre, ma Mignonne adorée! fit

Albert avec exaltation; je ne veux point que jamais tu t’imposes

une privation! que tu sois obligée de refouler un désir, une simple

fantaisie... un caprice... J’ai une instruction solide, j’ai terminé

mes études; il me sera facile de me caser convenablement et de te

rendre heureuse ainsi.

--Cher Albert! murmura Mignonne avec tendresse.

--Nous irons à Paris, poursuivit Albert, à Paris, la ville où l’on

dérobe si bien les joies ou les douleurs de l’âme à tous les yeux; à

Paris, cette terre de l’indifférence où nul ne sonde votre cœur d’un

œil indiscret. On voyage aisément, à présent; en une seule nuit, nous

pouvons être à Nevers, et le lendemain soir à Paris. Il me sera facile

de me procurer un passe-port; je te donnerai comme ma sœur.

--Non, non, dit résolûment Mignonne, cela ne se peut.

Albert se leva avec vivacité.

--Mignonne, dit-il, vous ne m’aimez pas, je le sens...

--Ah! fit Mignonne éprouvant une émotion subite, vous dites que je ne

vous aime pas, ingrat!...

Mignonne poussa un cri; elle enlaça de nouveau Albert.

--Soit, murmura-t-elle en pleurant, je partirai, je te suivrai... je

ferai ce que tu voudras...

--Alors, dit Albert, il faut partir demain.

--Demain? fit Mignonne épouvantée.

--Oui, répondit Albert.

--Non! s’écria-t-elle, pas demain... attendons...

--A quoi bon?

Mignonne se souvint alors des promesses de Gaston; elle espéra en lui

une fois encore, et c’est pour cela qu’elle répondit: Attendons!

--Attendons après-demain, dit-elle.

--Soit, murmura Albert.

Mais tout à coup Mignonne fondit en larmes; elle venait de revoir en

rêve toute son enfance, son enfance joyeuse et mutine, choyée, caressée

par ces deux vieillards attentifs et aimants, qui se disputaient le

bonheur de la prendre sur leurs genoux, de la porter sur leurs épaules,

de se lever la nuit, sur la pointe du pied, pour s’assurer qu’elle

dormait paisiblement dans son berceau; elle crut entendre bruire à

son oreille les mots charmants qu’ils lui prodiguaient à l’envi, et

ces doux reproches que parfois ils hasardaient, les larmes aux yeux,

lorsqu’elle rentrait tard et les avait mis en peine...

Il lui sembla voir l’intérieur du manoir après sa fuite: l’oncle

Joseph morne et sombre dans son fauteuil, essuyant une grosse larme

sur sa joue parcheminée, l’oncle Antoine ayant perdu sa gaieté et

sa verve de conteur, et parfois se prenant à sangloter. Et puis les

valets de ferme, les serviteurs, natures grossières et cœurs d’or, qui

soupiraient, consternés, durant les longues veillées, en murmurant:

--Pauvre chère demoiselle! pourquoi donc nous a-t-elle quittés, nous

qui l’aimions tant!

Et Mignonne éclata en sanglots et s’écria:

--Il me faudra donc quitter mes bons oncles!...

Ces mots, naïvement échappés à l’élan de son âme, rencontrèrent un

poignant et sonore écho dans le cœur d’Albert.

Lui aussi, il revit le toit paternel après son départ... et sa mère

pleurant et brisée, et son père se couvrant la face de ses deux mains

comme pour cacher sa honte, et Dragonne, la belle, la vaillante

Dragonne, le cœur d’acier et l’âme forte, qui poserait avec colère

sa main sur l’épée des Lancy des temps héroïques et murmurerait avec

colère:--Il n’y a donc que moi, moi qui suis femme, en les veines de

qui coule encore une goutte de notre vieux sang?

--Mon Dieu! soupira le pauvre jeune homme, en aurai-je la force?

Ce fut alors que dans le sentier qui venait de la Châtaigneraie

retentirent des pas précipités.

--Mes oncles! s’écria Mignonne, ils me cherchent... fuyez, Albert!

--A demain, répondit-il, demain à neuf heures... ici... il le faut!

Et il se prit à courir.

En ce moment, l’oncle Joseph arrivait à la haie qui le séparait de la

prairie, et voyant fuir Albert, il épaula avec cette sûreté de coup

d’œil et de sang-froid du moment extrême qui n’abandonnent jamais un

vieux chasseur.

Gaston avait eu grand’peine à suivre M. le baron de Vieux-Loup, qui

courait avec une vélocité toute juvénile, et celui-ci, arrivé avant lui

à la haie, après avoir assuré son pied et repris son aplomb, suivait,

le fusil à l’épaule et l’œil incliné sur le point de mire, la course

d’Albert.

Déjà l’oncle Joseph avait le doigt sur la détente, et il allait la

presser avec une sage lenteur, lorsqu’une main de fer l’étreignit et

lui arracha l’instrument de mort.

Il se retourna pétrifié, et se trouva face à face avec Gaston, qui

l’avait enfin rejoint.

--Silence! lui dit ce dernier à voix basse, pas un mot, pas un cri...

ne bougez pas...

--Mais... balbutia l’oncle Joseph un peu dégrisé.

--Vous êtes gentilhomme, fit Gaston, et je vous l’ai rappelé à temps.

On n’assassine pas un homme qui fuit, quand on se nomme Vieux-Loup.

--C’est Albert de Lancy...

--C’est possible.

--Et cette femme qui pleure là-bas, c’est Mignonne.

--Qu’en savez-vous?

--Oh! je le sens.

--Soit. Eh bien! qu’est-ce que cela prouve? demanda Gaston

très-naïvement.

--Qu’ils s’aiment! murmura l’oncle Joseph avec rage.

--Ah! fit Gaston, en êtes vous sûr? Alors, pourquoi me faire venir, moi?

Cette question eût embarrassé l’oncle Antoine lui-même, qui était

cependant un lettré et connaissait sur le bout du doigt toutes les

combinaisons dramatiques mises en œuvre, dans ses livres, par la

célèbre madame Cottin.

--De deux choses l’une, poursuivit Gaston, à qui le silence de son

oncle donnait un avantage réel, de deux choses l’une, ou Albert de

Lancy seulement aime Mignonne qui ne l’aime point, ou ils s’aiment tous

les deux...

Dans le premier cas, et ce premier cas est ma manière de voir, voici ce

qui a dû arriver: Maître Albert, qui sait que Mignonne va au village

le vendredi, aura guetté son passage et lui aura conté fleurette. Il

l’aura poursuivie, et Mignonne, qui est bonne et naïve, aura eu peur

et se sera prise à pleurer, ce qui n’aura point empêché le drôle de

continuer audacieusement sa cour. S’il en est ainsi, c’est fort heureux

que je vous aie pris le bras à temps, vous eussiez eu la plus vilaine

affaire du monde, et Mignonne était compromise par contre-coup.

--C’est juste, murmura l’oncle Joseph; mais croyez-vous cependant

qu’il en soit bien ainsi?...

--Je le crois, dit Gaston; mais admettons que Mignonne aime Albert, ce

qui serait un affreux malheur, il est plus heureux encore que vous ayez

laissé courir ce drôle.

--Comment cela?

--Vous me demandez comment, mon cher oncle? Mais réfléchissez qu’il est

impossible, s’aimassent-ils dix fois plus, que Mignonne devienne jamais

madame de Lancy.

--Oh! fit le baron en serrant avec colère la poignée de son fusil, je

la tuerais plutôt.

--Alors, s’il en est ainsi, le plus simple en cas pareil serait de

guérir Mignonne de son amour en la mariant, et je m’y résignerais de

grand cœur pour l’honneur de notre nom.

--Ah! fit l’oncle Joseph qui respira.

--Mais vous sentez bien, mon cher oncle, que je ne le pourrais plus si

vous aviez tué Albert, ce qui vous conduirait en cour d’assises, et

vous forcerait à dire: J’ai tiré sur M. de Lancy, parce qu’il était

l’amant de ma nièce. Est-ce clair, cela?

--Oui, répondit M. de Vieux-Loup en serrant les deux mains de son

neveu; vous êtes un brave jeune homme.

--Or, maintenant, continua Gaston, nous ne savons pas encore la vérité,

et cependant il faut la savoir.

--Il faudra bien qu’elle parle, morbleu!

--Bon! encore de la colère, et pourquoi faire, mon Dieu?

--Je vous trouve plaisant, monsieur mon neveu.

--Et vous bien emporté, monsieur mon oncle.

--Mais enfin...

--Chut! fit Gaston, j’ai plus de sang-froid que vous, laissez-moi

faire, ou plutôt écoutez-moi d’abord. Nous sommes trop loin de Mignonne

pour qu’elle nous puisse entendre. Vous allez vous blottir là, dans la

haie, et ne bougerez...

--Mais...

--Il ne faut pas que Mignonne sache que vous avez vu Albert, sans

cela nous n’apprendrons rien; c’est le bruit de mes pas qu’elle a

entendu, et qui a fait fuir M. de Lancy; vous la cherchez d’un côté,

moi de l’autre; nous sommes en peine, et ne nous rejoindrons qu’à la

Châtaigneraie. Là, je vous dirai ce qu’il en est. Si Mignonne aime

Albert, je vous l’abandonne; si, au contraire, il n’en est rien, il

est parfaitement inutile qu’elle apprenne que vous l’avez soupçonnée.

Promettez-moi de ne lui parler de rien.

--Je vous le promets, mon neveu.

--Et de n’en souffler mot à mon oncle Antoine.

--Je vous le promets également.

--Alors, restez là, je vais rejoindre Mignonne.

L’oncle Joseph obéit à l’injonction de son neveu et s’assit, les jambes

croisées, sur le tronc d’un arbre arraché à la haie, posa son fusil à

terre et se dit:

--Ce garçon-là est fin comme l’ambre.

Diane de Lancy; Les pretendus de la meunière · 第 23 / 32 题