A gauche de ce chemin, il y avait une petite prairie bordée de saules
et d’aulnes, clôturée en outre par une haie vive; et, par les tièdes
soirées et les nuits obscures, c’était plaisir de s’y asseoir à deux,
les mains dans les mains, et d’y chuchoter tout bas ce doux et moelleux
langage de l’amour qui est le même par tous pays.
Ce fut là que Mignonne s’arrêta.
Elle s’assit au pied d’un saule et se prit à rêver. Mais elle ne
rêvait qu’à demi, la chère et naïve enfant; elle n’écoutait qu’avec
distraction le murmure plaintif de la brise disant des peines secrètes
au feuillage des arbres; elle ne prêtait l’oreille qu’à demi au cri
monotone du grillon...
Ce qui occupait Mignonne tout entière, le bruit qu’elle attendait pour
tressaillir, c’était celui des pas d’Albert: le point qui, dans la
nuit, absorbait son attention et ses regards, c’était un petit sentier
qui courait blanchâtre et tortueux à travers la vallée et venait du
manoir de la Fauconnière.
C’était par là qu’Albert devait arriver, et cependant Mignonne attendit
longtemps, très-longtemps...
Mais elle se répéta toutes les jolies choses qu’il lui avait dites lors
de leur dernière entrevue, et Mignonne prit tant de plaisir à ces doux
souvenirs, qu’elle attendit avec patience.
Enfin, elle crut entendre un léger bruit, et elle prêta l’oreille
attentivement.
Ce bruit grandit en s’approchant; puis Mignonne aperçut un point noir
se mouvant au loin sur la traînée blanche du sentier.
Ce point approcha, approcha, grandit peu à peu, grandit encore...
Et alors Mignonne se leva, et à son tour s’avança vers le point noir
comme il s’avançait lui-même vers elle, et bientôt elle dit tout bas:
--Albert, est-ce vous?
--Oui, répondit Albert.
Et les deux amants se pressèrent vivement les mains, et Mignonne tendit
son front au jeune homme qui y mit un chaste baiser.
--Chère Mignonne, murmura Albert de sa voix douce et triste, je vous ai
fait attendre aujourd’hui, mais ce n’est point ma faute, je vous jure.
--Ah! fit Mignonne d’un ton boudeur, voyons votre excuse, monsieur?
--Ma sœur est malade, répondit Albert.
--Vraiment! demanda Mignonne avec compassion.
--Elle a été blessée à la chasse par un sanglier.
--Mon Dieu! murmura la jeune fille tremblante, et se souvenant que,
dans la journée, elle avait entendu ses oncles se frotter les mains
et parler de laie et de marcassins; mon Dieu! peut-être est-elle
dangereusement blessée...
--Non, répondit Albert, c’est une égratignure, mais qui, cependant, a
déterminé la fièvre vers le soir, et je la quitte à présent seulement.
Mais elle a failli périr...
Et Albert raconta à Mignonne ce qui s’était passé, et comment, grâce à
Gaston, Dragonne avait échappé à ce terrible danger.
Mignonne l’écoutait avec joie; elle comprenait instinctivement que ce
pas que Gaston venait de faire dans l’affection de la famille de Lancy
lui serait certainement favorable à elle-même, et qu’il se pourrait
fort bien faire que la vieille rancune des Lancy et des Vieux-Loup
finît par s’en aller au souffle de ce double amour.
Cependant elle se souvint des recommandations de Gaston, et comme les
femmes, si naïves qu’elles puissent être, savent toujours dissimuler
parfaitement leurs impressions, elle fit à Albert mille questions sur
son cousin, et voulut savoir quel était son genre de vie au manoir de
la Fauconnière.
Albert lui répondait avec distraction, et à mesure qu’il parlait, sa
tristesse augmentait, tandis que Mignonne continuait à caqueter comme
une folle et riait parfois de tout son cœur.
--Mignonne, dit-il enfin, venez vous asseoir là, au pied de notre saule
aimé; il faut que nous causions longuement.
--Ah! longuement, non, dit Mignonne, car il y a déjà plus d’une heure
que je vous attends, et je serai sûrement grondée en rentrant aussi
tard.
--Je serai bref, répondit Albert, mais j’ai à vous parler sérieusement,
chère Mignonne; notre avenir tout entier dépend peut-être de cet
entretien.
Mignonne le suivit, étonnée, vers le saule au pied duquel ils
s’assirent, sans pressentir que la balle de l’oncle Joseph les y
pouvait venir chercher.
--Mon Dieu! dit Mignonne, comme vous êtes triste et solennel ce
soir!... Albert, que vous est-il donc arrivé?
--Rien, Mignonne; mais j’ai beaucoup réfléchi.
--Ah!
--Beaucoup, continua Albert, depuis notre dernier rendez-vous, et j’ai
essayé d’envisager avec calme notre situation.
--Moi aussi, dit Mignonne.
--Chère Mignonne! vous savez combien je vous aime...
--Et moi, ne vous aimé-je donc pas, Albert?
--Je le sais, Mignonne; aussi est-ce pour cela...
Albert s’arrêta.
--Mon Dieu! fit Mignonne avec impatience, qu’est-ce encore?
--Vous savez la haine de nos deux familles?
--Hélas! soupira l’enfant.
--Et quel abîme nous sépare?
--Nous le comblerons de notre amour.
--Chère enfant! reprit Albert hochant la tête, ne l’espérez pas.
--Et pourquoi cela, monsieur? demanda la jeune fille avec assurance.
Elle se souvenait des vagues promesses de Gaston et elle avait foi en
lui.
--Pourquoi, Mignonne? mais parce que vos oncles et mon père sont
inflexibles, Mignonne.
--Peut-être.
--Enfant!
--Nous irons nous jeter à leurs genoux.
--Ils nous repousseront.
--Nous supplierons.
--Peine perdue!
--Ah! vous ne savez pas, Albert, combien mes oncles m’aiment.
--Je le sais; mais admettons un instant que leur tendresse soit assez
forte pour dominer leur haine et qu’ils consentent à notre union.
--Eh bien! fit Mignonne avec joie, alors ceci va tout seul.
--Non, Mignonne, vous vous trompez encore... Si vos oncles se
laissaient fléchir, mon père n’en serait pas moins inexorable.
--Il ne vous aime donc pas, votre père?
--Il me préfère ma sœur.
--Ceci est assez naturel; mais cependant il vous aime.
--Je le crois.
--Et votre mère a un faible pour vous.
--Ma mère est une sainte et noble femme, qui ne sait que se résigner et
prier. Elle obéit toujours à mon père.
--Eh bien, je le fléchirai, moi, votre père... J’irai me mettre à ses
genoux, je serai bien éloquente et bien douce, bien persuasive, bien
humble; je lui demanderai pardon de tous les torts de nos aïeux... Une
femme qui demande pardon, mais c’est à attendrir un roc.
--Vous oubliez, Mignonne, que votre oncle a tué le mien!
--C’est vrai, murmura Mignonne en baissant la tête et songeant
soudain que Gaston n’avait peut-être point prévu cette barrière
infranchissable.
--Aussi, reprit Albert, plus je songe à notre amour, et plus je
comprends qu’il est insensé et que notre union est impossible.
Mignonne soupira et pressa vivement les mains d’Albert.
--Pourtant, continua-t-il avec émotion, je t’aime, chère Mignonne! je
t’aime avec passion et délire, et je mourrai de mon amour si cet amour
demeure stérile.
--Taisez-vous! s’écria la jeune fille en lui plaçant sa jolie main
blanche sur la bouche, ne dites point de ces vilaines choses, mon
Albert.
--Écoute, répondit-il, écoute-moi, Mignonne!... écoute-moi sans
m’interrompre.
--Je vous écoute, dit-elle.
--Crois-tu qu’il est nécessaire pour être heureux et lorsqu’on s’aime,
de vivre là où on est né?
Mignonne enlaça Albert de ses bras.
--Non, dit-elle, le premier coin venu du monde ne sera jamais assez
grand pour enfermer notre amour.
--Eh bien! alors, fuyons, quittons le Morvan, toi la Châtaigneraie, moi
la Fauconnière!... partons! allons aussi loin que nous trouverons un
chemin pour y marcher, un rayon de soleil pour éclairer notre route,
l’ombre d’un arbre pour nous abriter des rayons ardents du Midi. Nous
irons où tu voudras, au nord ou au sud, en Allemagne ou en Italie, que
m’importe! Je suis jeune et je t’aime, je serai fort! je travaillerai
pour toi, ton sourire bénira mon labeur; nous trouverons bien en un
lieu quelconque de la terre, pourvu que ce soit loin d’ici, un vieux
prêtre qui pratique l’Évangile et sait que Dieu ordonne de pardonner.
Nous lui dirons notre histoire, la haine impie de nos pères, et puis
notre amour... et il nous unira, Mignonne; il comprendra que c’est
noble et bien, à nous qui devrions nous haïr, de nous aimer et de nous
appuyer l’un sur l’autre...
--Mon Dieu! interrompit vivement Mignonne, mais vous me proposez de
m’enlever, Albert?
--Oui, Mignonne, car c’est la seule issue raisonnable à cet amour que
réprouvent nos deux races.
--Savez-vous, Albert, que ce serait un crime cela?
--Un crime! Mignonne, pourquoi un crime?
--Parce que nous désobéirions à nos deux familles.
--Mais vous savez bien, Mignonne, que leur désobéir est le seul moyen
de vaincre leur obstination.
--Peut-être...
--Oh! n’essayez point de me faire partager une espérance que vous
n’avez pas vous-même, chère Mignonne. Non, vous le savez bien, le sang
de mon oncle fumera toujours assez pour que mon père...
--Eh bien! répondit Mignonne, nous irons trouver mes oncles; ils feront
des excuses, s’il le faut!
--Excuses stériles!
--Mon Dieu! murmura la jeune fille ébranlée, c’est affreux ce que vous
me proposez là?
--Non, et puis nous nous aimerons tant, ma Mignonne bien-aimée, que
Dieu nous pardonnera.
Mignonne soupira et se tut.
--Écoutez, reprit Albert, j’ai quelque argent; à peu près quatre
mille francs. Je suis majeur, je puis en disposer. Ils sont placés
à Nevers chez un banquier; il m’est facultatif de les tirer du jour
au lendemain. Cet argent nous fera vivre une année ou deux; pendant
ce temps, je travaillerai, j’essaierai d’embrasser une profession
honorable et lucrative, puisque je renoncerai à ma part de fortune en
quittant le toit paternel.
--Oh! dit Mignonne, je ne redoute pas la pauvreté.
--Mais je ne veux pas que tu sois pauvre, ma Mignonne adorée! fit
Albert avec exaltation; je ne veux point que jamais tu t’imposes
une privation! que tu sois obligée de refouler un désir, une simple
fantaisie... un caprice... J’ai une instruction solide, j’ai terminé
mes études; il me sera facile de me caser convenablement et de te
rendre heureuse ainsi.
--Cher Albert! murmura Mignonne avec tendresse.
--Nous irons à Paris, poursuivit Albert, à Paris, la ville où l’on
dérobe si bien les joies ou les douleurs de l’âme à tous les yeux; à
Paris, cette terre de l’indifférence où nul ne sonde votre cœur d’un
œil indiscret. On voyage aisément, à présent; en une seule nuit, nous
pouvons être à Nevers, et le lendemain soir à Paris. Il me sera facile
de me procurer un passe-port; je te donnerai comme ma sœur.
--Non, non, dit résolûment Mignonne, cela ne se peut.
Albert se leva avec vivacité.
--Mignonne, dit-il, vous ne m’aimez pas, je le sens...
--Ah! fit Mignonne éprouvant une émotion subite, vous dites que je ne
vous aime pas, ingrat!...
Mignonne poussa un cri; elle enlaça de nouveau Albert.
--Soit, murmura-t-elle en pleurant, je partirai, je te suivrai... je
ferai ce que tu voudras...
--Alors, dit Albert, il faut partir demain.
--Demain? fit Mignonne épouvantée.
--Oui, répondit Albert.
--Non! s’écria-t-elle, pas demain... attendons...
--A quoi bon?
Mignonne se souvint alors des promesses de Gaston; elle espéra en lui
une fois encore, et c’est pour cela qu’elle répondit: Attendons!
--Attendons après-demain, dit-elle.
--Soit, murmura Albert.
Mais tout à coup Mignonne fondit en larmes; elle venait de revoir en
rêve toute son enfance, son enfance joyeuse et mutine, choyée, caressée
par ces deux vieillards attentifs et aimants, qui se disputaient le
bonheur de la prendre sur leurs genoux, de la porter sur leurs épaules,
de se lever la nuit, sur la pointe du pied, pour s’assurer qu’elle
dormait paisiblement dans son berceau; elle crut entendre bruire à
son oreille les mots charmants qu’ils lui prodiguaient à l’envi, et
ces doux reproches que parfois ils hasardaient, les larmes aux yeux,
lorsqu’elle rentrait tard et les avait mis en peine...
Il lui sembla voir l’intérieur du manoir après sa fuite: l’oncle
Joseph morne et sombre dans son fauteuil, essuyant une grosse larme
sur sa joue parcheminée, l’oncle Antoine ayant perdu sa gaieté et
sa verve de conteur, et parfois se prenant à sangloter. Et puis les
valets de ferme, les serviteurs, natures grossières et cœurs d’or, qui
soupiraient, consternés, durant les longues veillées, en murmurant:
--Pauvre chère demoiselle! pourquoi donc nous a-t-elle quittés, nous
qui l’aimions tant!
Et Mignonne éclata en sanglots et s’écria:
--Il me faudra donc quitter mes bons oncles!...
Ces mots, naïvement échappés à l’élan de son âme, rencontrèrent un
poignant et sonore écho dans le cœur d’Albert.
Lui aussi, il revit le toit paternel après son départ... et sa mère
pleurant et brisée, et son père se couvrant la face de ses deux mains
comme pour cacher sa honte, et Dragonne, la belle, la vaillante
Dragonne, le cœur d’acier et l’âme forte, qui poserait avec colère
sa main sur l’épée des Lancy des temps héroïques et murmurerait avec
colère:--Il n’y a donc que moi, moi qui suis femme, en les veines de
qui coule encore une goutte de notre vieux sang?
--Mon Dieu! soupira le pauvre jeune homme, en aurai-je la force?
Ce fut alors que dans le sentier qui venait de la Châtaigneraie
retentirent des pas précipités.
--Mes oncles! s’écria Mignonne, ils me cherchent... fuyez, Albert!
--A demain, répondit-il, demain à neuf heures... ici... il le faut!
Et il se prit à courir.
En ce moment, l’oncle Joseph arrivait à la haie qui le séparait de la
prairie, et voyant fuir Albert, il épaula avec cette sûreté de coup
d’œil et de sang-froid du moment extrême qui n’abandonnent jamais un
vieux chasseur.
Gaston avait eu grand’peine à suivre M. le baron de Vieux-Loup, qui
courait avec une vélocité toute juvénile, et celui-ci, arrivé avant lui
à la haie, après avoir assuré son pied et repris son aplomb, suivait,
le fusil à l’épaule et l’œil incliné sur le point de mire, la course
d’Albert.
Déjà l’oncle Joseph avait le doigt sur la détente, et il allait la
presser avec une sage lenteur, lorsqu’une main de fer l’étreignit et
lui arracha l’instrument de mort.
Il se retourna pétrifié, et se trouva face à face avec Gaston, qui
l’avait enfin rejoint.
--Silence! lui dit ce dernier à voix basse, pas un mot, pas un cri...
ne bougez pas...
--Mais... balbutia l’oncle Joseph un peu dégrisé.
--Vous êtes gentilhomme, fit Gaston, et je vous l’ai rappelé à temps.
On n’assassine pas un homme qui fuit, quand on se nomme Vieux-Loup.
--C’est Albert de Lancy...
--C’est possible.
--Et cette femme qui pleure là-bas, c’est Mignonne.
--Qu’en savez-vous?
--Oh! je le sens.
--Soit. Eh bien! qu’est-ce que cela prouve? demanda Gaston
très-naïvement.
--Qu’ils s’aiment! murmura l’oncle Joseph avec rage.
--Ah! fit Gaston, en êtes vous sûr? Alors, pourquoi me faire venir, moi?
Cette question eût embarrassé l’oncle Antoine lui-même, qui était
cependant un lettré et connaissait sur le bout du doigt toutes les
combinaisons dramatiques mises en œuvre, dans ses livres, par la
célèbre madame Cottin.
--De deux choses l’une, poursuivit Gaston, à qui le silence de son
oncle donnait un avantage réel, de deux choses l’une, ou Albert de
Lancy seulement aime Mignonne qui ne l’aime point, ou ils s’aiment tous
les deux...
Dans le premier cas, et ce premier cas est ma manière de voir, voici ce
qui a dû arriver: Maître Albert, qui sait que Mignonne va au village
le vendredi, aura guetté son passage et lui aura conté fleurette. Il
l’aura poursuivie, et Mignonne, qui est bonne et naïve, aura eu peur
et se sera prise à pleurer, ce qui n’aura point empêché le drôle de
continuer audacieusement sa cour. S’il en est ainsi, c’est fort heureux
que je vous aie pris le bras à temps, vous eussiez eu la plus vilaine
affaire du monde, et Mignonne était compromise par contre-coup.
--C’est juste, murmura l’oncle Joseph; mais croyez-vous cependant
qu’il en soit bien ainsi?...
--Je le crois, dit Gaston; mais admettons que Mignonne aime Albert, ce
qui serait un affreux malheur, il est plus heureux encore que vous ayez
laissé courir ce drôle.
--Comment cela?
--Vous me demandez comment, mon cher oncle? Mais réfléchissez qu’il est
impossible, s’aimassent-ils dix fois plus, que Mignonne devienne jamais
madame de Lancy.
--Oh! fit le baron en serrant avec colère la poignée de son fusil, je
la tuerais plutôt.
--Alors, s’il en est ainsi, le plus simple en cas pareil serait de
guérir Mignonne de son amour en la mariant, et je m’y résignerais de
grand cœur pour l’honneur de notre nom.
--Ah! fit l’oncle Joseph qui respira.
--Mais vous sentez bien, mon cher oncle, que je ne le pourrais plus si
vous aviez tué Albert, ce qui vous conduirait en cour d’assises, et
vous forcerait à dire: J’ai tiré sur M. de Lancy, parce qu’il était
l’amant de ma nièce. Est-ce clair, cela?
--Oui, répondit M. de Vieux-Loup en serrant les deux mains de son
neveu; vous êtes un brave jeune homme.
--Or, maintenant, continua Gaston, nous ne savons pas encore la vérité,
et cependant il faut la savoir.
--Il faudra bien qu’elle parle, morbleu!
--Bon! encore de la colère, et pourquoi faire, mon Dieu?
--Je vous trouve plaisant, monsieur mon neveu.
--Et vous bien emporté, monsieur mon oncle.
--Mais enfin...
--Chut! fit Gaston, j’ai plus de sang-froid que vous, laissez-moi
faire, ou plutôt écoutez-moi d’abord. Nous sommes trop loin de Mignonne
pour qu’elle nous puisse entendre. Vous allez vous blottir là, dans la
haie, et ne bougerez...
--Mais...
--Il ne faut pas que Mignonne sache que vous avez vu Albert, sans
cela nous n’apprendrons rien; c’est le bruit de mes pas qu’elle a
entendu, et qui a fait fuir M. de Lancy; vous la cherchez d’un côté,
moi de l’autre; nous sommes en peine, et ne nous rejoindrons qu’à la
Châtaigneraie. Là, je vous dirai ce qu’il en est. Si Mignonne aime
Albert, je vous l’abandonne; si, au contraire, il n’en est rien, il
est parfaitement inutile qu’elle apprenne que vous l’avez soupçonnée.
Promettez-moi de ne lui parler de rien.
--Je vous le promets, mon neveu.
--Et de n’en souffler mot à mon oncle Antoine.
--Je vous le promets également.
--Alors, restez là, je vais rejoindre Mignonne.
L’oncle Joseph obéit à l’injonction de son neveu et s’assit, les jambes
croisées, sur le tronc d’un arbre arraché à la haie, posa son fusil à
terre et se dit:
--Ce garçon-là est fin comme l’ambre.