I
Mes chers amis, je vous savais fidèles. A mon appel vous êtes accourus,
tout comme j’eusse fait au vôtre. Pourtant voici trois ans que vous ne
m’aviez vu. Puisse votre amitié, qui résiste si bien à l’absence,
résister aussi bien au récit que je veux vous faire. Car si je vous
appelai brusquement, et vous fis voyager jusqu’à ma demeure lointaine,
c’est pour vous voir, uniquement, et pour que vous puissiez m’entendre.
Je ne veux pas d’autre secours que celui-là: vous parler. Car je suis à
tel point de ma vie que je ne peux plus dépasser. Pourtant ce n’est pas
lassitude. Mais je ne comprends plus. J’ai besoin... J’ai besoin de
parler, vous dis-je. Savoir se libérer n’est rien; l’ardu, c’est savoir
être libre.--Souffrez que je parle de moi; je vais vous raconter ma vie,
simplement, sans modestie et sans orgueil, plus simplement que si je
parlais à moi-même. Écoutez-moi:
* * * * *
La dernière fois que nous nous vîmes, c’était, il m’en souvient, aux
environs d’Angers, dans la petite église de campagne où mon mariage se
célébrait. Le public était peu nombreux, et l’excellence des amis
faisait de cette cérémonie banale une cérémonie touchante. Il me
semblait que l’on était ému, et cela m’émouvait moi-même. Dans la maison
de celle qui devenait ma femme, un court repas vous réunit à nous au
sortir de l’église; puis la voiture commandée nous emmena, selon l’usage
qui joint en nos esprits, à l’idée d’un mariage, la vision d’un quai de
départ.
Je connaissais très peu ma femme et pensais, sans en trop souffrir,
qu’elle ne me connaissait pas davantage. Je l’avais épousée sans amour,
beaucoup pour complaire à mon père, qui, mourant, s’inquiétait de me
laisser seul. J’aimais mon père tendrement; occupé par son agonie, je ne
songeai, en ces tristes moments, qu’à lui rendre sa fin plus douce; et
ainsi j’engageai ma vie sans savoir ce que pouvait être la vie. Nos
fiançailles au chevet du mourant furent sans rires, mais non sans grave
joie, tant la paix qu’en obtint mon père fut grande. Si je n’aimais pas,
dis-je, ma fiancée, du moins n’avais-je jamais aimé d’autre femme. Cela
suffisait à mes yeux pour assurer notre bonheur; et, m’ignorant encore
moi-même, je crus me donner tout à elle. Elle était orpheline, elle
aussi, et vivait avec ses deux frères. Marceline avait à peine vingt
ans; j’en avais quatre de plus qu’elle.
J’ai dit que je ne l’aimais point; du moins n’éprouvais-je pour elle
rien de ce qu’on appelle amour, mais je l’aimais, si l’on veut entendre
par là de la tendresse, une sorte de pitié, enfin une estime assez
grande. Elle était catholique et je suis protestant... mais je croyais
l’être si peu! Le prêtre m’accepta; moi j’acceptai le prêtre; cela se
joua sans impair.
Mon père était, comme l’on dit, «athée»; du moins je le suppose,
n’ayant, par une sorte d’invincible pudeur que je crois bien qu’il
partageait, jamais pu causer avec lui de ses croyances. Le grave
enseignement huguenot de ma mère s’était, avec sa belle image, lentement
effacé en mon cœur; vous savez que je la perdis jeune. Je ne soupçonnais
pas encore combien cette première morale d’enfant nous maîtrise, ni
quels plis elle laisse à l’esprit. Cette sorte d’austérité dont ma mère
m’avait laissé le goût en m’en inculquant les principes, je la reportai
toute à l’étude. J’avais quinze ans quand je perdis ma mère; mon père
s’occupa de moi, m’entoura et mit sa passion à m’instruire. Je savais
déjà bien le latin et le grec; avec lui j’appris vite l’hébreu, le
sanscrit, et enfin le persan et, l’arabe. Vers vingt ans, j’étais si
chauffé qu’il osait m’associer à ses travaux. Il s’amusait à me
prétendre son égal et voulut m’en donner la preuve. L’_Essai sur les
cultes phrygiens_, qui parut sous son nom, fut mon œuvre; à peine
l’avait-il revu; rien jamais ne lui valut tant d’éloges. Il fut ravi.
Pour moi, j’étais confus de voir cette supercherie réussir. Mais
désormais je fus lancé. Les savants les plus érudits me traitaient comme
leur collègue. Je souris maintenant de tous les honneurs qu’on me fit...
Ainsi j’atteignis vingt-cinq ans, n’ayant presque rien regardé que des
ruines ou des livres, et ne connaissant rien de la vie; j’usais dans le
travail une ferveur singulière. J’aimais quelques amis (vous en fûtes),
mais plutôt l’amitié qu’eux-mêmes; mon dévouement pour eux était grand,
mais c’était besoin de noblesse; je chérissais en moi chaque beau
sentiment. Au demeurant, j’ignorais mes amis, comme je m’ignorais
moi-même. Pas un instant ne me survint l’idée que j’eusse pu mener une
existence différente ni qu’on pût vivre différemment.
A mon père et à moi des choses simples suffisaient; nous dépensions si
peu tous deux, que j’atteignis mes vingt-cinq ans sans savoir que nous
étions riches. J’imaginais, sans y songer souvent, que nous avions
seulement de quoi vivre; et j’avais pris, près de mon père, des
habitudes d’économie telles que je fus presque gêné quand je compris que
nous possédions beaucoup plus. J’étais à ce point distrait de ces
choses, que ce ne fut même pas après le décès de mon père, dont j’étais
unique héritier, que je pris conscience un peu plus nette de ma fortune,
mais seulement lors du contrat de mon mariage, et pour m’apercevoir du
même coup que Marceline ne m’apportait presque rien.
Une autre chose que j’ignorais, plus importante encore peut-être, c’est
que j’étais d’une santé très délicate. Comment l’eussé-je su, ne l’ayant
pas mise à l’épreuve? J’avais des rhumes de temps à autre, et les
soignais négligemment. La vie trop calme que je menais m’affaiblissait
et me préservait à la fois. Marceline, au contraire, semblait robuste;
et qu’elle le fût plus que moi, c’est ce que nous devions bientôt
apprendre.
* * * * *
Le soir même de nos noces, nous couchions dans mon appartement de Paris,
où l’on nous avait préparé deux chambres. Nous ne restâmes à Paris que
le temps qu’il fallut pour d’indispensables emplettes, puis gagnâmes
Marseille, d’où nous nous embarquâmes aussitôt pour Tunis.
Les soins urgents, l’étourdissement des derniers événements trop
rapides, l’indispensable émotion des noces venant sitôt après celle plus
réelle de mon deuil, tout cela m’avait épuisé. Ce ne fut que sur le
bateau que je pus sentir ma fatigue. Jusqu’alors chaque occupation, en
l’accroissant, m’en distrayait. Le loisir obligé du bord me permettait
enfin de réfléchir. C’était, me semblait-il, pour la première fois.
Pour la première fois aussi, je consentais d’être privé longtemps de mon
travail. Je ne m’étais accordé jusqu’alors que de courtes vacances. Un
voyage en Espagne avec mon père, peu de temps après la mort de ma mère,
avait, il est vrai, duré plus d’un mois; un autre, en Allemagne, six
semaines; d’autres encore; mais toujours des voyages d’études; mon père
ne s’y distrayait point de ses recherches très précises; moi, sitôt que
je ne l’y suivais plus, je lisais. Et pourtant, à peine avions-nous
quitté Marseille, divers souvenirs de Grenade et de Séville se
ravivèrent, de ciel plus pur, d’ombres plus franches, de fêtes, de rires
et de chants. Voilà ce que nous allons retrouver, pensai-je. Je montai
sur le pont du navire et regardai Marseille s’écarter.
Puis, brusquement, je songeai que je délaissais un peu Marceline.
Elle était assise à l’avant; je m’approchai, et, pour la première fois
vraiment, la regardai.
Marceline était très jolie. Vous le savez; vous l’avez vue. Je me
reprochai de ne m’en être pas d’abord aperçu. Je la connaissais trop
pour la voir avec nouveauté; nos familles de tout temps étaient liées;
je l’avais vue grandir; j’étais habitué à sa grâce... Pour la première
fois je m’étonnai, tant cette grâce me parut grande.
Sur un simple chapeau de paille noire elle laissait flotter un grand
voile. Elle était blonde, mais ne paraissait pas délicate. Sa jupe et
son corsage pareils étaient faits d’un châle écossais que nous avions
choisi ensemble. Je n’avais pas voulu qu’elle s’assombrît de mon deuil.
Elle sentit que je la regardais, se retourna vers moi... Jusqu’alors je
n’avais eu près d’elle qu’un empressement de commande; je remplaçais,
tant bien que mal, l’amour par une sorte de galanterie froide qui, je le
voyais bien, l’importunait un peu; Marceline sentit-elle à cet instant
que je la regardais pour la première fois d’une manière différente? A
son tour, elle me regarda fixement; puis, très tendrement, me sourit.
Sans parler, je m’assis près d’elle. J’avais vécu pour moi ou du moins
selon moi jusqu’alors; je m’étais marié sans imaginer en ma femme autre
chose qu’un camarade, sans songer bien précisément que, de notre union,
ma vie pourrait être changée. Je venais de comprendre enfin que là
cessait le monologue.
Nous étions tous deux seuls sur le pont. Elle tendit son front vers moi;
je la pressai doucement contre moi; elle leva les yeux; je l’embrassai
sur les paupières, et sentis brusquement, à la faveur de mon baiser, une
sorte de pitié nouvelle; elle m’emplit si violemment, que je ne pus
retenir mes larmes.
--Qu’as-tu donc? me dit Marceline.
Nous commençâmes à parler. Ses propos charmants me ravirent. Je m’étais
fait, comme j’avais pu, quelques idées sur la sottise des femmes. Près
d’elle, ce soir-là, ce fut moi qui me parus gauche et stupide.
Ainsi donc, celle à qui j’attachais ma vie avait sa vie propre et
réelle! L’importance de cette pensée m’éveilla plusieurs fois cette
nuit; plusieurs fois je me dressai sur ma couchette pour voir, sur
l’autre couchette plus bas, Marceline, ma femme, dormir.
Le lendemain, le ciel était splendide; la mer calme à peu près. Quelques
conversations point pressées diminuèrent encore notre gêne. Le mariage
vraiment commençait. Au matin du dernier jour d’octobre, nous
débarquâmes à Tunis.
* * * * *
Mon intention était de n’y rester que peu de jours. Je vous confesserai
ma sottise: rien dans ce pays neuf ne m’attirait que Carthage et
quelques ruines romaines: Timgat, dont Octave m’avait parlé, les
mosaïques de Sousse et surtout l’amphithéâtre d’El Djem, où je me
proposais de courir sans tarder. Il fallait d’abord gagner Sousse, puis
de Sousse prendre la voiture des postes; je voulais que rien d’ici là ne
fût digne de m’occuper.
Pourtant Tunis me surprit fort. Au toucher de nouvelles sensations
s’émouvaient telles parties de moi, des facultés endormies qui, n’ayant
pas encore servi, avaient gardé toute leur mystérieuse jeunesse. J’étais
plus étonné, ahuri, qu’amusé, et ce qui me plaisait surtout, c’était la
joie de Marceline.
Ma fatigue cependant devenait chaque jour plus grande; mais j’eusse
trouvé honteux d’y céder. Je toussais et sentais au haut de la poitrine
un trouble étrange. Nous allons vers le sud, pensai-je; la chaleur me
remettra.
La diligence de Sfax quitte Sousse le soir à huit heures; elle traverse
El Djem à une heure du matin. Nous avions retenu les places du coupé. Je
m’attendais à trouver une guimbarde inconfortable; nous étions au
contraire assez commodément installés. Mais le froid!... Par quelle
puérile confiance en la douceur d’air du Midi, légèrement vêtus tous
deux, n’avions-nous emporté qu’un châle? Sitôt sortis de Sousse et de
l’abri de ses collines, le vent commença de souffler. Il faisait de
grands bonds sur la plaine, hurlait, sifflait, entrait par chaque fente
des portières; rien ne pouvait en préserver. Nous arrivâmes tout
transis, moi, de plus, exténué par les cahots de la voiture, et par une
horrible toux qui me secouait encore plus. Quelle nuit!--Arrivés à El
Djem, pas d’auberge; un affreux bordj en tenait lieu: que faire? La
diligence repartait. Le village était endormi; dans la nuit qui
paraissait immense, on entrevoyait vaguement la masse informe des
ruines; des chiens hurlaient. Nous rentrâmes dans une salle terreuse où
deux lits misérables étaient dressés. Marceline tremblait de froid, mais
là du moins le vent ne nous atteignait plus.
Le lendemain fut un jour morne. Nous fûmes surpris, en sortant, de voir
un ciel uniformément gris. Le vent soufflait toujours, mais moins
impétueusement que la veille. La diligence ne devait repasser que le
soir... Ce fut, vous dis-je, un jour lugubre. L’amphithéâtre, en
quelques instants parcouru, me déçut; même il me parut laid, sous ce
ciel terne. Peut-être ma fatigue aidait-elle, augmentait-elle mon ennui.
Vers le milieu du jour, par désœuvrement, j’y revins, cherchant en vain
quelques inscriptions sur les pierres. Marceline, à l’abri du vent,
lisait un livre anglais qu’elle avait par bonheur emporté. Je revins
m’asseoir auprès d’elle.
--Quel triste jour! Tu ne t’ennuies pas trop? lui dis-je.
--Non, tu vois: je lis.
--Que sommes-nous venus faire ici? Tu n’as pas froid, au moins.
--Pas trop. Et toi? C’est vrai! tu es tout pâle.
--Non...
La nuit, le vent reprit sa force... Enfin la diligence arriva. Nous
repartîmes.
Dès les premiers cahots je me sentis brisé. Marceline, très fatiguée,
s’endormit vite sur mon épaule. Mais ma toux va la réveiller, pensai-je,
et doucement, doucement, me dégageant, je l’inclinai vers la paroi de la
voiture. Cependant je ne toussais plus, non: je crachais; c’était
nouveau; j’amenais cela sans effort; cela venait par petits coups, à
intervalles réguliers; c’était une sensation si bizarre que d’abord je
m’en amusai presque, mais je fus bien vite écœuré par le goût inconnu
que cela me laissait dans la bouche. Mon mouchoir fut vite hors d’usage.
Déjà j’en avais plein les doigts. Vais-je réveiller Marceline?...
Heureusement je me souvins d’un grand foulard qu’elle passait à sa
ceinture. Je m’en emparai doucement. Les crachats que je ne retins plus
vinrent avec plus d’abondance. J’en étais extraordinairement soulagé.
C’est la fin du rhume, pensai-je. Soudain je me sentis très faible; tout
se mit à tourner et je crus que j’allais me trouver mal. Vais-je la
réveiller?... ah! fi!... (J’ai gardé, je crois, de mon enfance puritaine
la haine de tout abandon par faiblesse; je le nomme aussitôt lâcheté.)
Je me repris, me cramponnai, finis par maîtriser mon vertige... Je me
crus sur mer de nouveau, et le bruit des roues devenait le bruit de la
lame... Mais j’avais cessé de cracher.
Puis, je roulai dans une sorte de sommeil.
Quand j’en sortis, le ciel était déjà plein d’aube; Marceline dormait
encore. Nous approchions. Le foulard que je tenais à la main était
sombre, de sorte qu’il n’y paraissait rien d’abord; mais, quand je
ressortis mon mouchoir, je vis avec stupeur qu’il était plein de sang.
Ma première pensée fut de cacher ce sang à Marceline. Mais
comment?--J’en étais tout taché; j’en voyais partout, à présent; mes
doigts surtout...--J’aurai saigné du nez... C’est cela; si elle
interroge, je lui dirai que j’ai saigné du nez.
Marceline dormait toujours. On arriva. Elle dut descendre d’abord et ne
vit rien. On nous avait gardé deux chambres. Je pus m’élancer dans la
mienne, laver, faire disparaître le sang. Marceline n’avait rien vu.
Pourtant je me sentais très faible et fis monter du thé pour nous deux.
Et tandis qu’elle l’apprêtait, très calme, un peu pâle elle-même,
souriante, une sorte d’irritation me vint de ce qu’elle n’eût rien su
voir. Je me sentais injuste, il est vrai, me disais: si elle n’a rien
vu, c’est que je cachais bien; n’importe; rien n’y fit; cela grandit en
moi comme un instinct, m’envahit... à la fin cela fut trop fort; je n’y
tins plus: comme distraitement, je lui dis:
--J’ai craché le sang, cette nuit.
Elle n’eut pas un cri; simplement elle devint beaucoup plus pâle,
chancela, voulut se retenir, et tomba lourdement sur le plancher.
Je m’élançai vers elle avec une sorte de rage: Marceline!
Marceline!--Allons bon! qu’ai-je fait! Ne suffisait-il pas que _moi_ je
sois malade?--Mais j’étais, je l’ai dit, très faible; peu s’en fallut
que je ne me trouvasse mal à mon tour. J’ouvris la porte; j’appelai; on
accourut.
Dans ma valise se trouvait, je m’en souvins, une lettre d’introduction
auprès d’un officier de la ville; je m’autorisai de ce mot pour envoyer
chercher le major.
Marceline cependant s’était remise; à présent elle était au chevet de
mon lit, dans lequel je tremblais de fièvre. Le major arriva, nous
examina tous les deux: Marceline n’avait rien, affirma-t-il, et ne se
ressentait pas de sa chute; moi j’étais atteint gravement; même il ne
voulut pas se prononcer et promit de revenir avant le soir.
Il revint, me sourit, me parla et me donna divers remèdes. Je compris
qu’il me condamnait.--Vous l’avouerai-je? Je n’eus pas un sursaut.
J’étais las. Je m’abandonnai, simplement.--«Après tout, que m’offrait la
vie? J’avais bien travaillé jusqu’au bout, fait résolument et
passionnément mon devoir. Le reste... ah! que m’importe?» pensai-je, en
trouvant suffisamment beau mon stoïcisme. Mais ce dont je souffrais,
c’était de la laideur du lieu. «Cette chambre d’hôtel est affreuse»--et
je la regardai. Brusquement, je songeai qu’à côté, dans une chambre
pareille, était ma femme, Marceline; et je l’entendis qui parlait. Le
docteur n’était pas parti; il s’entretenait avec elle; il s’efforçait de
parler bas. Un peu de temps passa: je dus dormir...
Quand je me réveillai, Marceline était là. Je compris qu’elle avait
pleuré. Je n’aimais pas assez la vie pour avoir pitié de moi-même; mais
la laideur de ce lieu me gênait; presque avec volupté mes yeux se
reposaient sur elle.
A présent, près de moi, elle écrivait. Elle me paraissait jolie. Je la
vis fermer plusieurs lettres. Puis elle se leva, s’approcha de mon lit,
tendrement prit ma main:
--Comment te sens-tu maintenant? me dit-elle. Je souris, lui dis
tristement:
--Guérirai-je? Mais, aussitôt, elle me répondit:--Tu guériras!--avec une
conviction si passionnée que, presque convaincu moi-même, j’eus comme un
confus sentiment de tout ce que la vie pouvait être, de son amour à
elle, la vague vision de si pathétiques beautés, que les larmes
jaillirent de mes yeux et que je pleurai longuement sans pouvoir ni
vouloir m’en défendre.
Par quelle violence d’amour elle put me faire quitter Sousse; entouré de
quels soins charmants, protégé, secouru, veillé... de Sousse à Tunis,
puis de Tunis à Constantine, Marceline fut admirable. C’est à Biskra que
je devais guérir. Sa confiance était parfaite; son zèle ne retomba pas
un instant. Elle préparait tout, dirigeait les départs et s’assurait des
logements. Elle ne pouvait faire, hélas! que ce voyage fût moins atroce.
Je crus plusieurs fois devoir m’arrêter et finir. Je suais comme un
moribond, j’étouffais, par moments perdais connaissance. A la fin du
troisième jour, j’arrivai à Biskra comme mort.