A HENRI GHÉON

son franc camarade A. G.

(A Monsieur D. R., président du conseil.)

Sidi b. M. 30 juillet 189.

Oui, tu le pensais bien: Michel nous a parlé, mon cher frère. Le récit

qu’il nous fit, le voici. Tu l’avais demandé; je te l’avais promis; mais

à l’instant de l’envoyer, j’hésite encore, et plus je le relis et plus

il me paraît affreux. Ah! que vas-tu penser de notre ami? D’ailleurs

qu’en pensé-je moi-même? Le réprouverons-nous simplement, niant qu’on

puisse tourner à bien des facultés qui se manifestent cruelles?--Mais il

en est plus d’un aujourd’hui, je le crains, qui oserait en ce récit se

reconnaître. Saura-t-on inventer l’emploi de tant d’intelligence et de

force--ou refuser à tout cela droit de cité?

En quoi Michel peut-il servir l’État? J’avoue que je l’ignore... Il lui

faut une occupation. La haute position que t’ont value tes grands

mérites, le pouvoir que tu tiens, permettront-ils de la

trouver?--Hâte-toi. Michel est dévoué: il l’est encore; il ne le sera

bientôt plus qu’à lui-même.

* * * * *

Je t’écris sous un azur parfait; depuis les douze jours que Denis,

Daniel et moi sommes ici, pas un nuage, pas une diminution de soleil.

Michel dit que le ciel est pur depuis deux mois.

Je ne suis ni triste, ni gai; l’air d’ici vous emplit d’une exaltation

très vague et vous fait connaître un état qui paraît aussi loin de la

gaîté que de la peine; peut-être que c’est le bonheur.

Nous restons auprès de Michel; nous ne voulons pas le quitter; tu

comprendras pourquoi, si tu veux bien lire ces pages; c’est donc ici,

dans sa demeure, que nous attendons ta réponse; ne tarde pas.

Tu sais quelle amitié de collège, forte déjà, mais chaque année grandie,

liait Michel à Denis, à Daniel, à moi. Entre nous quatre une sorte de

pacte fut conclu: au moindre appel de l’un devaient répondre les trois

autres. Quand donc je reçus de Michel ce mystérieux cri d’alarme, je

prévins aussitôt Daniel et Denis, et tous trois, quittant tout, nous

partîmes.

Nous n’avions pas revu Michel depuis trois ans. Il s’était marié, avait

emmené sa femme en voyage, et, lors de son dernier passage à Paris,

Denis était en Grèce, Daniel en Russie, moi retenu, tu le sais, auprès

de notre père malade. Nous n’étions pourtant pas restés sans nouvelles;

mais celles que Silas et Will, qui l’avaient revu, nous donnèrent,

n’avaient pu que nous étonner. Un changement se produisait en lui, que

nous n’expliquions pas encore. Ce n’était plus le puritain très docte de

naguère, aux gestes maladroits à force d’être convaincus, aux regards si

clairs que devant eux souvent nos trop libres propos s’arrêtèrent.

C’était... mais pourquoi t’indiquer déjà ce que son récit va te dire?

Je t’adresse donc ce récit, tel que Denis, Daniel et moi l’entendîmes.

Michel le fit sur sa terrasse où près de lui nous étions étendus dans

l’ombre et dans la clarté des étoiles. A la fin du récit, nous avons vu

le jour se lever sur la plaine. La maison de Michel la domine, ainsi que

le village dont elle n’est distante que peu. Par la chaleur, et toutes

les moissons fauchées, cette plaine ressemble au désert.

La maison de Michel, bien que pauvre et bizarre, est charmante. L’hiver,

on souffrirait du froid, car pas de vitres aux fenêtres; ou plutôt pas

de fenêtres du tout, mais de vastes trous dans les murs. Il fait si beau

que nous couchons dehors sur des nattes.

Que je te dise encore que nous avions fait bon voyage. Nous sommes

arrivés ici le soir, exténués de chaleur, ivres de nouveauté, nous étant

arrêtés à peine à Alger, puis à Constantine. De Constantine un nouveau

train nous emmenait jusqu’à Sidi b. M. où une carriole attendait. La

route cesse loin du village. Celui-ci perche au haut d’un roc comme

certains bourgs de l’Ombrie. Nous montâmes à pied; deux mulets avaient

pris nos valises. Quand on y vient par ce chemin, la maison de Michel

est la première du village. Un jardin fermé de murs bas, ou plutôt un

enclos l’entoure, où croissent trois grenadiers déjetés et un superbe

laurier-rose. Un enfant kabyle était là, qui s’est enfui dès notre

approche, escaladant le mur sans façon.

Michel nous a reçus sans témoigner de joie; très simple, il semblait

craindre toute manifestation de tendresse; mais sur le seuil, d’abord,

il embrassa chacun de nous trois gravement.

Jusqu’à la nuit nous n’échangeâmes pas dix paroles. Un dîner presque

tout frugal était prêt dans un salon dont les somptueuses décorations

nous étonnèrent, mais que t’expliquera le récit de Michel. Puis il nous

servit le café qu’il prit soin de faire lui-même. Puis nous montâmes sur

la terrasse d’où la vue à l’infini s’étendait, et, tous trois, pareils

aux trois amis de Job, nous attendîmes, admirant sur la plaine en feu le

déclin brusque de la journée.

Quand ce fut la nuit, Michel dit:

L'immoraliste · 第 8 / 20 题