CHAPITRE XVI

«Dieu le veut». Chez le père G... Déception. Sagesse du saint homme. Je

prépare ma confession. Le père G... éteint encore ma flamme. Je

m’accuse. L’allègement. Bonheur de l’âme pure; le contrôle de soi.

Ombres au tableau. Ma communion sans amour. Apaisement du soir. A la

messe de minuit: la salle, les fidèles, le baptême du roi Clovis, la

communion évangélique. Je sens Dieu.

Un jour, deux jours... Je vivrai dans l’impatience, tant que je n’aurai

pas pu joindre le père G... Je ne me reprends pas: j’ai fait promesse.

Je n’atermoie pas: droit au but. Bien loin de me remettre en état de

raison, je reste en état de désir mystique. Une insatisfaction, âpre

comme la soif, a remplacé ma suffisance; un besoin neuf m’est né qui

n’attend pas. Je ne me rends nullement compte de l’engagement que

j’assume, de la grandeur de l’acte auquel je me suis décidé; et je ne

réalise pas dans ma pensée les gestes, les attitudes, les paroles qu’il

entraîne avec lui et qui devront être les miens. Tête baissée, sans

regarder au risque, je fonce, comme on fonce au combat, pour arracher le

laurier d’or de l’indispensable victoire. C’est le cri des croisés:

«Dieu le veut! en avant!» Ah! ces allées et ces venues, à nuit tombée,

sur le chemin pierreux, gluant, qui, courant derrière la fosse, derrière

le cimetière de nos soldats, coupe les tristes champs pour rejoindre

Sains-en-Gohelle, avec son parc, son château, son église. J’avais raison

d’aimer ce village ancien, qui garde encore figure de village, malgré la

brique et le charbon: c’est ma paroisse!... Je revois tout: les fusées

du front m’éclairaient, les cailloux criaient sous mes pas; il fallait

éviter les attelages; ou bien on était seul, tout seul. Les derniers

jours, quand j’arrivais au mur du parc, mon cœur battait plus fort; je

poussais la petite porte, puis je toquais à la maison du garde où

habitait le père G... Il venait m’ouvrir, me faisait asseoir, demandait

la permission d’achever une lettre, puis me regardant bien en face, il

m’écoutait.

Je l’avais manqué le lundi, accroché le mardi après la prière commune,

qu’il faisait précéder d’une instruction familière aux soldats; il

m’avait donné rendez-vous chez lui pour six heures. M’y voici donc.

Évidemment son regard m’intimide; il est ardent et pétillant d’esprit,

mais fixe et dur; on voit au fond; il ne vous cache rien; il ne vous

cache pas qu’il juge; et il a ceci de commun avec le regard de Dupouey

qu’on n’y surprendrait pas l’ombre d’un doute; sans avoir sa grande

tendresse, il est plein comme lui de la lumière de la vérité. C’est

moins un saint qu’un docteur que j’affronte. Évidemment non plus, il ne

s’attend pas au récit lyrique que je me mets en devoir d’entamer. Je

commence timidement et, malgré moi, peu à peu je m’anime. Il ne

m’interrompt pas; il ne me calme pas; mais il ne semble pas participer.

Quand j’ai fini, il tousse et sans se départir de son impassibilité

sacerdotale: «Si je vous comprends bien, dit-il, vous êtes venu à Dieu

en artiste.» Il ne raille pas, il constate. «C’est cela même.» Alors,

toujours posé: «Mon cher enfant, Dieu est raison...» Mais je serais

incapable aujourd’hui de restituer avec fidélité la belle et froide

leçon de doctrine qu’il administre à mon cœur exalté. Il me prouve par

_a_ plus _b_ que la foi catholique est imbattable sur le terrain de la

logique et de l’expérience des siècles; il m’explique pourquoi Dieu est,

et Dieu étant, pourquoi notre Dieu est le vrai. «Ne nous laissons pas

égarer par le sentiment! Évidemment c’est une chose respectable, utile

en son temps, (et j’en suis la preuve), mais sujette aux défections. Il

faut croire avec son esprit.» Que me dit-il? Et moi qui venais tout

amour! Non, non! je n’ai pas besoin de ses preuves... je n’en fais pas

état... il n’y a rien à me prouver, je crois... Une douche glacée ne

m’eût pas saisi davantage. J’ai hâte de partir, je pars bientôt... non

sans avoir pris rendez-vous pour ma confession générale. Inutile,

n’est-ce pas, de vous dépeindre mon retour!

Sagesse admirable de Dieu. Il veut des serviteurs lucides; il se méfie

des fausses exaltations; il donne la grâce et il la retire pour éprouver

le cœur humain, quand celui-ci pourrait concevoir de l’orgueil de la

grâce qui lui est faite; il rappelle à la modestie l’esprit du pécheur

converti et le ramène à ses limites qui sont, non point l’horizon sans

fin de l’extase, mais les lois étroites de la raison. Le père G..., que

j’ai mal jugé tout d’abord, assumait strictement ici son rôle de prêtre,

qui est de réchauffer les tièdes, mais de rabattre les illusions des

ardents. Il se disait sans doute, en me reconduisant: «Nous verrons bien

si sa foi est une chimère: s’il supporte l’épreuve de la déception et

s’il revient ici, sa cause est bonne.» J’y revenais le lendemain. Non,

je ne pouvais pas ne pas y revenir. Je sortais mécontent, mais non

découragé. J’accusais l’abbé G... de ne pas me comprendre. Ah! le prêtre

idéal qui m’eût tendu les ras en s’écriant: «Venez mon fils, Dieu vous

appelle!» J’en dois faire mon deuil. Mais cela n’empêchera rien; j’irai

à Dieu, malgré ses prêtres.

Je n’ai plus dès lors qu’un souci: préparer ma confession. Il faut

entrer dans le cloaque, le fouiller, le vider, le gratter jusqu’au fond.

Une âme de pécheur, plus de vingt ans de péchés sur une âme, de péchés

conscients et inconscients, de péchés fiers d’eux-mêmes et de péchés

joyeux, de péchés secrets, oubliés, mêlés intimement à la texture de la

vie! Je fais cela comme un enfant, comme à douze ans, au temps de mes

scrupules. Je prends un petit catéchisme, j’inscris sur une feuille tout

le mal dont l’homme est capable, de l’homicide à la luxure, de

l’indélicatesse à l’incrédulité, de la dureté du cœur au blasphème.

Horreur! je trouve tout en moi; il n’est peut-être pas un commandement

de l’Église ou de Dieu auquel, de près ou de loin, je n’aie manqué dans

mon existence sans règle. Le bel individu et si infatué de

soi!--J’inscris tout cela à mesure et tout cela je le dirai. Je ne

crains pas de trop en dire, mais plutôt pas assez. Je prie tant que je

peux, pour stimuler ma clairvoyance. Le jour qui tombe; l’heure qui

vient... En m’élançant au rendez-vous, je tremble comme un condamné, et

non à la pensée de ce que je vais faire, mais de ce que, hier encore, je

faisais.

Le père G... m’attend dans sa chambre encombrée de livres. «Vous êtes

toujours, me dit-il, dans les mêmes dispositions?--Oui, mon père.» Il

n’en marque ni étonnement ni plaisir. Nous convenons d’abord du jour de

ma communion. C’eût été très beau, sans nul doute, dramatique, voire

théâtral, de faire ma grande paix avec Dieu à la messe militaire de

minuit, au milieu des soldats que j’aime et dans le cri de «Christ est

né!» J’ai peur du faste, des chants et de la foule... et aussi du

réveillon qui suivra. J’ai peur de «me montrer» devant mes camarades: je

n’ai rien dit encore, il faudrait tout leur expliquer.--Je tiens à la

solitude, au silence; le sacrifice aura lieu le 24 décembre à la messe

basse et je rentrerai au matin, dans ma petite chambre, plein de Dieu.

Ces précautions élémentaires semblent inquiéter mon confesseur sur ce

que j’attends de la Sainte-Table. «Mon cher enfant, ne croyez pas qu’en

recevant en vous Notre Seigneur, vous alliez être transporté dans une

sorte de béatitude! Ces joies célestes sur la terre il les réserve à ses

grands saints. Le plus souvent la vertu de l’Eucharistie n’est pas

sensible. Il faut la prendre simplement, modestement, comme le commun

des mortels. C’est la nourriture de tous les jours, le pain quotidien;

ce n’est pas une gourmandise, mais un mets solide, sans goût, dont

l’effet est lent mais durable. Il n’enivre pas, il nourrit.» Pour moi,

je n’en suis pas aussi convaincu que lui-même et je ne lui sais aucun

gré d’aller ainsi au-devant de ma déception. Nous verrons bien! Dans ma

ferveur que rien ne décourage, je me mets à genoux et je m’apprête à

m’accuser.

La tête dans les mains, je parle, je parle, je parle; je laisse couler

d’abondance le flot innombrable de mes péchés. En les voyant passer,

plus aucun d’eux ne me paraît aimable, digne d’excuse ou de compassion.

Mais à mesure que je les confesse, ils s’en vont, ils me quittent; sitôt

avoués, aussitôt remis; je sens une lie, épaisse et amère, grumeau par

grumeau, dégorger mon cœur; avec tout ce poids mort, tout ce poison

entre ses fibres, comment pouvait-il encore battre et battre la joie

comme la douleur? O délices sans nom d’un cœur qui s’ouvre et se

renonce; dégoût de soi où se complaît la conscience--car elle sait qu’il

va finir... J’ai tout confié à un homme et Dieu m’entend: «Allez en

paix!»

Quand je me relève, baigné de pleurs, que je me retrouve dehors, dans

une nuit tissue de brume, j’ai vingt ans de moins, vingt ans de péché.

Une allégresse inconnue me transporte. Je cours, je vole, je ne sens

plus mon corps. D’où vient cette soudaine délivrance d’un fardeau ancien

et tous les jours accru, la veille encore impondérable? Eh! ne serait-ce

pas que Dieu a rétabli pour moi dans leur vérité toutes choses, et qu’il

m’a, d’un signe de croix, exorcisé du mauvais Ange, qui pensait pouvoir

toujours m’abuser, par ses sophismes et ses charmes, sur leur valeur et

sur leur poids réel?...--Quand j’aurai accompli passionnément ma

pénitence, je mêlerai à mes actions de grâces, la pensée de l’ami d’un

jour, qui, suivant l’exemple du Divin Maître, paya de sa vie mon salut.

... Sans doute, c’est une grande nouveauté et on ressent une fraîcheur

toute céleste à habiter une cellule blanche et nue, où aucun ornement

superflu ou suspect n’arrête le regard glissant sur la muraille unie: je

parle de mon âme dont ma chambre est l’image. Mais il s’agit de la

garder intacte maintenant. Le moindre geste y peut ramener le désordre;

un livre dérangé sur la table, c’en serait assez; comme un pas boueux

sur le carrelage: l’ombre d’une ombre fait tache sur le blanc. Je

m’observe, je suis au guet; il semble que j’aie hérité une volonté et

une conscience. Hier j’étais conduit par le dehors et par mon humeur

instinctive; je m’abandonnais au courant et baptisais du nom de liberté

ma passivité et ma dépendance. Depuis que je dépends de Dieu, et

seulement depuis, je dépends de moi-même; dans ma soumission, je me sens

libre et dégagé. J’éprouve un plaisir inconnu, sans commune mesure avec

aucun plaisir, à me trouver au mess, devant mes camarades, en état de

défense et de lucidité, contrôlant chaque mot avant d’ouvrir la bouche,

chaque pensée qui naît avant de lui donner asile, et je puis dire,

chaque bouchée de nourriture avant de m’accorder licence de manger. Je

ne suis plus un animal, je suis un homme.--Combien de temps durera cet

état parfait? Pendant combien de temps me méfierai-je d’un regard jeté à

la rue... de l’adultère d’une seconde, que l’Évangile nous défend de

commettre, même dans notre cœur? Heures privilégiées du néophyte, à qui

sa rénovation toute fraîche prête les forces d’un martyr et l’illusion

d’une victoire sans mélange!... Dût-il connaître des rechutes, le jour

marqué du caillou blanc durera éternellement dans sa mémoire; c’est de

là que repart sa vie; il pourra s’en prendre à lui-même de tout ce qui

la ternira dans l’avenir.

* * * * *

Je ne cacherai pas les ombres du tableau: ma joie les dissipa si vite,

qu’elles ne réussirent qu’à mettre en valeur les clartés; mais j’eus là

de tristes moments... Après ma nuit d’effusion, je partis dès

l’avant-matin, dans l’aurore artificielle des éclairs de barrage du

front anglais. Je marchais sans penser à rien, comme engourdi

d’indifférence. Au lieu d’une maison de silence et de paix, je trouvai

une église trop habitée où, sans se régler l’un sur l’autre, chacun à sa

petite table, plusieurs prêtres brancardiers disaient leur messe en même

temps. Je ne parvenais pas, dans ces chuchotements, à fixer mon esprit

distrait, à humecter de pleurs ma sécheresse désolée, à me donner

vraiment, de cœur. Je dus, à froid, arracher à ma volonté un

consentement difficile: toute grâce se retirait au moment d’approcher de

Dieu. Je croyais sans plaisir, j’acceptais sans reconnaissance... Ce fut

une communion décevante, réduite au fait matériel. Le père G... m’avait

pourtant bien mis en garde; je ne l’avais pas écouté.

Quelle torture de se dire: «Dieu est descendu dans mon cœur», et de n’y

sentir que mélancolie! Il faut prier, prier. Dieu est là, mais Il dort;

tâchons de l’éveiller au chant de nos prières! Le merveilleux apaisement

qui descendit sur moi à la tombée du jour, tandis que je lisais les

_Méditations sur l’Eucharistie_ dans le petit volume de tranchées

destiné à mon saint ami, m’avisa doucement de la présence intérieure; et

à minuit, l’heure de Sa naissance humaine, Dieu célébrait sa fête en moi

et me parlait.

A défaut de l’église, réservée aux fidèles de la paroisse, nous

disposions d’un énorme hangar qui servait d’ordinaire à des

représentations théâtrales. Vous voyez ce que c’est: des murs nus, des

chaises, des bancs, au fond quelques gradins et en face un plancher de

scène, entre deux portants de toile décorés par un amateur. Un escabeau

de quelques marches descendait jusque dans la salle. Au centre, sur la

scène, on avait dressé un petit autel; il se détachait pur et blanc sur

une panoplie de drapeaux neufs, où chantaient toutes les couleurs de

l’Entente. Du lierre noir accroché aux murailles ajoutait au charme

étrange et rustique de notre temple improvisé... Une église? non, une

crèche. Sur la modeste scène, pour un moment sacrée, va se jouer le vrai

mystère de la Naissance de Jésus. Au premier rang, le général de corps

d’armée; le nommerai-je? aujourd’hui général d’armée, une victoire

éclatante et soudaine vient précisément d’illustrer son nom. Avec lui,

son état-major. Derrière lui, les officiers en très grand nombre et la

foule pressée de nos soldats, artilleurs, fantassins, jeunes et vieilles

classes. Chacun n’avait à soi qu’un petit coin; mais plus serrés, on se

sentait plus fraternels et le fluide souverain circulait mieux de l’un à

l’autre.

La voix du prophète l’annonce: «_Laetantur caeli, et exsultet terra ante

faciem Domini: quoniam venit!_» «Que les cieux se réjouissent et que la

terre exulte devant la face du Seigneur: car il vient!» Il vient, il

naît! O nouvelle naissance de mon âme! actions de grâces confondues pour

le bienfait commun et pour le bienfait personnel, pour le bienfait

permanent de vingt siècles et pour le bienfait de ce jour! L’aumônier,

dans un prêche ardent, élargit encore le champ de ma joie. C’est à Noël,

dans la basilique primitive de Reims, à l’endroit même où Dieu, hélas!

n’a plus de toit pour s’abriter, que Clovis, père de la France, courba

la tête devant saint Rémi et reçut le très saint Baptême. C’est à Noël

que fut scellé le pacte entre Dieu et notre pays. France née avec Dieu,

France née en Dieu, ô prodige! c’est ta grande misère qui m’a mené où me

voici; et aujourd’hui je puis confondre les deux amours et les deux

causes et, en servant Dieu, te servir.--Seigneur, que tout renaisse

ensemble! Voici l’Enfant, voici le gage, il va naître en chair sur

l’autel. Ce n’est pas un symbole, un mythe: la poignante réalité. Il

naît en chair et nos péchés l’immolent pour en faire notre aliment. Ah!

que m’importe ce qu’on chante, ce «Minuit, chrétiens!» pauvre et

théâtral, qui prend du reste un accent populaire à force d’être

ressassé! Quand il fait pleurer tout ce peuple, pourquoi ne pleurerai-je

pas?--Voici maintenant les bergers: ils dansent au son de la vielle. «Il

est né le Divin Enfant!» dit le cantique agreste en entraînant toutes

les voix. Communion des cœurs. L’aumônier descend de l’estrade et,

entrant dans la foule respectueuse, il distribue de bouche en bouche

l’indivisible Agneau: au général, aux officiers, aux hommes, tous

confondus et tous égaux en Dieu; et tous, faute de place pour se mettre

à genoux, Le reçoivent debout, les bras croisés, la tête haute. Scène

admirable de simplicité, de dignité et d’allégresse. Tous mes doutes

s’envolent et dans cette joie unanime, ma communion de l’aube reçoit sa

consécration.

Ainsi Noël moissonne ce qu’avait semé Pâques et mon saint martyr n’est

pas mort en vain. Ce qui m’avait été promis, et sans conditions, je le

possède enfin, et sans mérite. C’est trop peu en retour de m’être donné

au Seigneur. O vous qui Le verrez demain, vous que j’ai le droit

d’appeler mes frères, ayant un même Père au ciel, soldats français du

Christ, entonnez avec moi le chant de louanges: «_Cantate Domino

canticum novum quia mirabilia fecit._»

L'homme né de la guerre · 第 33 / 36 题