Je lis le _Nouveau Testament_. Catholicisme et protestantisme. Le péché
selon Michel-Ange. Figure de Notre Seigneur. Sa passion et la nôtre. Les
prêches du père G... Quatrième lettre de Mme D...: l’amour des pauvres
chez Dupouey. Novembre à la fosse 10. En permission. Mot d’André G... La
messe du dernier dimanche de l’Avent. «Je communierai à Noël.»
C’était une Bible complète que je désirais posséder. Les citations
admirables contenues dans le cahier noir, les commentaires fulgurants de
Pascal sur les anciennes prophéties m’avaient donné le désir de lire les
Psaumes... Je m’en consolerai en accrochant au mur quelques
photographies de la Sixtine que me remet le même messager. Il y a
Ézéchiel, Daniel, Jérémie, Isaïe, la Création de l’Homme et de la Femme,
le Péché et la Déchéance: ainsi, j’aurai toujours présentes les raisons
et les voix qui réclamaient de Dieu son Christ.
Mon messager est protestant, et convaincu. Aussi bien est-ce une édition
protestante des Évangiles qu’il a acquise à mon intention. Je n’en
éprouve aucun ennui. Nos frères séparés restent pourtant nos frères et
les textes restent les textes dans la Vulgate ou dans Oswald. Qui
s’aviserait de les altérer au profit de l’orthodoxie ou de la Réforme?
Personne, j’en suis sûr; une voix si douce et si pure n’admet pour
auditeurs que gens de bonne foi. Est-ce à dire que je balance entre les
deux confessions? Oh! nullement! Je comprends aujourd’hui pourquoi la
curiosité des Saints Livres m’a été refusée au temps de mon indifférence
envers Dieu. Je connais par expérience cet amour-propre de
l’intellectuel, qui met ce qui lui plaît dans ses lectures et est tenté
de se considérer comme le premier qui lise ce qu’il lit et qui le lise
bien. «Depuis dix-neuf cents ans que le Christ a prêché et que l’on
interprète sa doctrine, j’arrive et je déclare que, durant dix-neuf
siècles tout ce monde-là s’est trompé; la parole faussée, c’est moi qui
la redresse; on n’attendait que moi!» Quand les plus étonnés de ma
conversion confessent qu’à tout prendre, ils auraient compris de ma part
une adhésion réfléchie au protestantisme et, bien entendu, au plus
libéral, ils s’écrient, indignés: «N’êtes-vous plus un esprit libre,
vous?» Loué soit Dieu qui ne m’a point parlé, avant que j’eusse résigné
cette liberté vaniteuse! Non, mes amis, je ne suis plus libre de moi et
je m’en réjouis au fond de l’âme. Dieu m’a donné un interprète de son
choix; je lirai Dieu avec les yeux d’un autre, comme le lit l’Église,
comme le fait Dupouey, selon la raison catholique. Me croyez-vous si peu
reconnaissant de ses bienfaits? Vous ne voudriez pas que je quitte la
main qui m’a mené au sanctuaire, qui a déchiré pour moi les nuages et
sans laquelle l’Évangile me serait demeuré fermé! Que si je la rejette,
du même coup, il me faut rejeter le Livre; je n’en ai plus besoin, il me
redevient étranger. Foin d’une religion qui exorcise le miracle!
Consentez-y ou non, mais c’est en partant d’un miracle que ma foi neuve
en est venue à écouter la voix qui vous prêche l’amour. Comme me
l’écrira, dans sa prochaine lettre, la compagne de notre saint, en
parlant de la merveilleuse rencontre qui déposa dans mon cœur le germe
sacré, oui, «le Divin y jouait un grand rôle»; «Dieu l’avait préparée
dans ses moindres détails». Comment admettre que ce Dieu ne soit pas
celui des Saints Livres? A qui m’objectera mes contradictions, ma façon
d’entendre la messe, de m’exempter des sacrements qui m’incommodent, je
répondrai d’abord que tout espoir n’est pas perdu, et que je ne dis pas:
jamais, mais: pas encore; que, pour répéter un mot personnel, «je ne
veux rien forcer», mais souhaite au fond «qu’on me force»... Mon esprit
à aucun moment n’a prétendu se donner une loi, se substituer à son
maître. Que son maître élève le ton, il lui obéira sur l’heure. Ses
manquements et ses refus sont provisoires; il s’en excuse comme il peut;
mais tout cela lui sera pardonné à l’heure dite. Il est trop sûr de
demain pour se rebeller.
Je me souviens que j’abordai les Évangiles, dans le joli petit volume au
texte fin, le jour du plus puissant bombardement de notre fosse; le
premier 210, avec son bruit de chemin de fer, nous «manqua», D... et
moi, dans la cour de la mine. Quand le calme se fait, j’entre dans saint
Matthieu: «Elle enfantera un fils que vous appellerez du nom de Jésus,
car il sauvera son peuple de ses péchés.» De ses péchés! Comme à la
lumière de la Doctrine, toutes les obscurités se dissipent. Je ne
m’étais jamais encore demandé pourquoi, dans la fresque de Michel-Ange
qui réunit en un diptyque, séparées par l’arbre du Mal, la Tentation et
la Chute, Adam et Ève étaient représentés si beaux dans le désir, au
moment que l’homme cueille la pomme et que l’attend la femme, couchée
mollement à ses pieds, et d’autre part, chargés d’une telle misère,
affligés tout à coup d’une si frappante laideur, dans leur fuite éperdue
devant l’épée vengeresse de l’Ange. Je m’étais contenté de juger, en
artiste, que la partie gauche de la peinture avait plus de plénitude et
plus d’harmonie que n’en avait la partie droite: c’était tout. Et voici
que soudain, de cette déformation volontaire, m’apparaît la sublime et
claire intention. Le peintre n’a eu garde d’oublier que le péché gâte la
créature; d’Adam pécheur il a fait un épais manœuvre et d’Ève pécheresse
une femelle sans beauté. Laideur, péché, il faut que désormais ces deux
mots soient inséparables, et leur équivalence est article de foi.
Dupouey écrivait: «La beauté (chez les grandes âmes) n’est que le reflet
de leur vertu, qui s’appelle aussi Force et qui est une victoire. La
première de toutes les œuvres d’art est d’ailleurs une belle vie, même
silencieuse, même maladroite, si elle n’est pas vaincue par l’impureté.»
Lui-même en a donné l’exemple; et voici la vie de son Maître. J’ai tout
à y apprendre, hélas!
Je l’avoue douloureusement, la figure de Notre Seigneur m’était
jusqu’alors inconnue. J’en avais saisi un rayon sur l’homme; pour le
reste, j’avais mes lointains souvenirs, les traits simplifiés du
catéchisme. Je ne mesurais pas la profondeur de son amour, de sa
pauvreté, de sa pureté, et ni surtout de sa souffrance. Je rêvais trop
des couronnes promises, et j’échappais aux humaines angoisses devant la
douleur et la mort, à force de m’hypnotiser sur les récompenses
célestes. Ce qu’il en coûte d’être juste, je le soupçonnais à demi, mais
je songeais moins, pour moi-même, à payer ma dette qu’à recevoir. Et
surtout, le Dieu que j’aimais était un Dieu de gloire et de triomphe et
non un Dieu de détresse et d’humilité. Je ne l’évoquais pas sur terre;
ses plaies ne me faisaient point mal... Dire qu’il a souffert, et au
centuple, ce que je vois mes frères souffrir autour de moi: celui-ci
écrasé sous les sacs à terre, celui-là bastonné, déchiqueté par les
obus, cet autre qui a soif dans un trou de marmite et qui appelle sa
mère vainement! Hier c’étaient encore trois de nos hommes qui tombaient;
j’apprendrai demain que les beaux enfants, que je voyais jouer dans mon
petit pays, sont morts comme eux, restent mutilés ou aveugles... Un Dieu
a souffert tout cela! Comment devant Lui qui m’enseigne, osé-je encore
donner accueil à ces désirs qui entrent par les yeux et qui détraquent
toute l’âme? et comment devant Lui, puis-je tenir à cette guenille du
corps?... Plus je touche Sa chasteté, plus mes velléités charnelles me
semblent laides, odieuses, promises à la damnation.--Un soir, je me sens
trop indigne de prier; ô privation insoutenable! Je retombe pourtant...
Mais il faut si peu de Sa part, tant Sa miséricorde est généreuse, pour
se sentir d’aplomb et rentrer en plein ciel.
Quand le père G..., notre aumônier divisionnaire, vient lire l’Évangile
au bord du chœur, de plain-pied avec ses soldats et le commente pour eux
en peu de phrases, on dirait qu’il commande. La barbe poivre et sel est
courte; derrière ses lunettes, un regard plein de feu scintille; les
gestes sont simples et francs et la parole sans recherche dit ce qu’elle
dit, fortement. C’est une joie de songer que, chaque dimanche, il
enfoncera dans nos âmes la parole du Christ. Il suffira qu’il paraphrase
l’allégorie du grain de sénevé et du levain, pour qu’on voie l’Église
grandir et tous les oiseaux à son ombre: comme on se sent heureux de
l’habiter! Le ferment travaille, la pâte gonfle et l’on pèse le pain
doré dont le peuple se nourrira; qu’on se sent heureux d’être de ce
peuple! J’en ai fait le serment: rien ne m’en séparera jamais plus.
L’admirable _Credo_ chanté par toutes ces voix d’hommes a plus de
certitude après que le père G... a parlé. Et il confond si bien la cause
de Dieu et la nôtre! Ah! avec lui on n’oublie pas la guerre, non! A
l’autel, c’est le grand sacrificateur: Dieu l’habite. Et lorsque je
relis, au soir, les textes dont il a exprimé la sève divine, je leur
trouve une autre vertu.
C’est bien d’entendre et d’approuver; mais encore faudrait-il agir? La
pureté, l’humilité, la charité ne sont pas des abstractions, des
rêveries, ni seulement des intentions. Comment les mettrai-je en
pratique? Mme D... a prévenu ma question; elle m’écrit: «Cet amour de la
pauvreté n’était pas une sorte de dilettantisme. Non! Pierre chérissait
les pauvres, les visitait, les entourait moralement et matériellement
autant que possible. A mon dernier séjour à X..., j’ai revu ces humbles
familles qui venaient à lui sans hésiter et qui pleurent maintenant,
tous ces petits enfants qui escaladaient ses genoux, et, tout le temps
de sa visite, y demeuraient sagement, se sentant protégés et choyés. Un
jour où je lui disais: «Si le Christ te rend au centuple ce dont tu
auras comblé les siens, quelle béatitude et quels trésors tu
recueilleras au ciel!» Il me répondit en m’arrêtant d’un air presque
fâché: «Ne sens-tu pas que je suis mille fois récompensé déjà par la
joie que j’y trouve et que de cette joie même je suis redevable à Dieu
comme d’un bienfait sans prix?» O délicatesse admirable! Mais une telle
joie, le paradis sur terre, est réservé aux seuls élus. Si je n’ose y
prétendre, je tâcherai du moins d’écouter désormais, avec plus
d’attention et de patience, tous ces pauvres gens de la mine qui ont si
souvent recours à mes soins et qui dérangent mon labeur intime. Je
m’efforcerai désormais de quitter sans regret, pour eux, mes livres, mes
papiers, ma méditation. Ils ne sont pas tous, on le sait, d’une moralité
irréprochable; souvent chez eux, une semaine de misère suit une semaine
de noce et de banquets, pour ne pas dire davantage; partout les enfants
naturels pullulent, que la grand’mère élève sans y trouver de mal... Je
fermerai les yeux pour ne songer qu’à leur souffrance et je me réjouirai
de ce qu’ils se montrent ingrats; car selon eux tout leur est dû, et
selon le Christ, c’est justice.--Encore une semaine de chômage; les 210
ont détruit les machines; on ne peut plus descendre dans les puits; et
un nouveau bombardement menace... Hier, à Bouvigny, un vieux a retrouvé
sous les ruines de sa maison, sa femme, sa bru, tous ses petits-enfants
sans vie; il n’a pas voulu s’en aller: il croupit dans la cave sous les
plâtras, n’accepte plus aucune nourriture et maudit tout le long du
jour... quelle pitié! O triste brume de novembre, boue glacée, combats
incertains. Pourtant je me trouve heureux dans mon blanc refuge, avec
les quatre Évangélistes, Pascal, notre ami saint et Michel-Ange au mur.
Mme D... m’a demandé timidement, si j’accepterais d’elle le petit livre
qu’elle allait envoyer à son mari, au moment même où elle apprit sa
mort: ce sont les Méditations sur l’Évangile écrites par Bossuet pour
les religieuses de Meaux... J’ai répondu poste pour poste. Ma foi
devient avide, elle veut tout savoir--et cependant ne se résout pas à se
rendre. Pourquoi changer, Seigneur? ne suis-je pas tout près de vous
ainsi? n’ai-je pas déjà fait des efforts méritoires? Que vous faut-il
encore? La joie que je tiens est si grande, que tout l’effort de mon
désir tend à la confirmer telle qu’elle est, sans plus.
* * * * *
Or, voici que le temps de ma seconde permission approche. Ah! cette
fois, ils sauront tout! mes intimes amis, si différents de moi encore,
ma sœur et mes nièces qui n’attendent rien de si doux. J’entends ma
petite nièce, la plus jeune, faire part à sa maman, tout bas, d’une
découverte inouïe: «Sais-tu? mon oncle Henri a le Nouveau Testament dans
son sac!» Après quelques hésitations, qui sont le fait de la pudeur
entretenue en moi par de longs mois de solitude, je raconte en détail
l’aventure miraculeuse de mon cœur. Est-ce possible? Ma sœur est trop
discrète pour m’engager à pousser plus avant, à consommer le sacrifice;
elle a peur qu’un geste prématuré ne compromette pour moi l’avenir; le
présent est déjà si beau, et tellement inespéré! Elle se contentera de
prier en secret, en demandant à Dieu qu’il veuille bien achever son
ouvrage. Mais sa joie, leur joie me transporte: car les enfants en ont
leur part. Vivre comme elles, penser comme elles, et faire une famille
une et harmonieuse entre les bras du Christ... Une famille où Dieu n’est
pas, la pauvre chose! Il fallait bien s’y résigner jusqu’à présent, mais
aujourd’hui!--Mon ami André G... m’écoute; il n’a pas les mêmes
scrupules; sa logique n’abdique pas; il me dit carrément: «Au point où
tu en es, tu me parais impardonnable de ne pas encore t’être mis en
règle...» Cela se peut. Je n’ai pas de mal, quant à moi, à me pardonner
cette inconséquence. Ne me parlez plus de cela!--J’ai vu Jacques. J’ai
fait lecture à haute voix de mes poèmes, si pleins de mes nouvelles
aspirations. En me serrant la main, au moment du départ, Mme G... m’a
dit: «Que Dieu vous garde!» Je pensais voir V... G... mais il ne viendra
pas.--Que de mauvais contacts, aussi! La politique pourrit tout
l’arrière: nos députés en sont à attendre, de jour en jour, le «désastre
de Salonique», pour avoir eu raison et pour changer de personnel...
Écœurement... Cependant, comme de coutume (c’est le droit des vacances)
je cède à mon «démon», par hygiène et par plaisir. Je vous l’ai dit, le
péché--que j’abhorre--cesse déjà de me peser, un jour après avoir été
commis.
Quand je retourne au front, à peu près à la mi-décembre, je puis me
croire le même qu’en partant. Je rentre dans mes habitudes, dans mes
travaux, dans mes illusions de joie parfaite. J’ai atteint un palier où
je songe, sans doute, à m’installer pour un hivernage éternel. Je soigne
un enfant de mineur en danger de mort, avec toute la tendresse dont je
suis capable, et il guérit. Son prénom est Voltaire. Rien de nouveau
chez nos soldats.
Au prône du dimanche qui précède Noël, le père G..., ayant commenté
l’Évangile, célèbre par avance la grande fête de demain. C’est la plus
grande fête de l’Église. Un Sauveur naît, le mal est réparé. Il engage
tous les soldats à participer de toute leur âme à la glorification de
l’Enfant-Dieu; il leur recommande instamment de se présenter à la
Sainte-Table et de sanctifier l’année qui vient, en remerciant Dieu de
celle qui finit. J’étais venu sans arrière-pensée, sans pressentiment,
sans inquiétude, sans que la moindre question se posât au fond de mon
âme, comme si, dès alors il n’y en eût plus à résoudre, tout heureux du
peu que je possédais. Le père G... parla. Il n’y eut ni débat, ni
tentative de révolte, ni même étonnement. Le mot d’André G... me revint:
«Au point où tu en es, tu es impardonnable...» C’est dit: je communierai
à Noël. Ce fut l’affaire d’une seconde; l’abondance des grâces qui
ruisselaient sur moi depuis un an, emporta ma résolution avant que mon
esprit l’eût seulement examinée, que ma raison en eût même pris
conscience; et une fois de plus, mon cœur me signifia son arrêt. Il
n’était pas possible, en vérité, que l’année la plus tendre et la plus
belle de ma vie demeurât sans couronnement: Je communierai à Noël.--Non,
il n’est plus de crainte ni de timidité, plus de prêtre ni de confession
qui tiennent; plus d’excuse d’indignité, plus d’orgueil, plus de
préventions: tous les obstacles sont tombés d’eux-mêmes, devant
l’effusion irrésistible, de l’amour, de la joie, de la reconnaissance,
et j’ajouterai, du devoir. Je communierai à Noël.--Tandis que le père
G... entonne le _Credo_, déjà, le front baissé, je me prépare... Or,
telle fut pour moi, indigne, la grâce suprême de Dieu.