CHAPITRE X

Une lettre de la villa Clémence. Je réponds. Textes sacrés de l’image

mortuaire. Le printemps dans les ruines de Ramscapelle. Contre-coup de

l’offensive d’Artois (9 mai). Attaque de W, de l’Union, des fermes

Terstyl et Violette. Seconde lettre. «Pierre prie pour moi.» Grand

bouillonnement de l’été. Anniversaire de mon deuil (13 juillet). «Le don

de soi suffit.» Seconde lettre de réponse. Mon paradis. Adieu aux

Flandres (août). La grande patience de Dieu.

Entre temps, j’ai écrit à nos amis communs, à la messagère de la

nouvelle, à André G... qui fut notre intermédiaire et sans lequel rien

ne se fût passé. Par eux, la femme de notre saint ami a connu mon

enthousiasme. Je respectais trop son silence pour m’adresser directement

à elle, malgré tout le désir que j’en avais. C’est elle qui m’écrira la

première, «pour me remercier»! Dupouey, dans une lettre, parle de «la

paix de Clémence». Ainsi s’appelait la villa, petite et humble, qui

abrita le saint bonheur d’un ménage selon le Christ, dans un faubourg

populeux de Toulon, en haut d’un «raidillon austère». Derrière elle, la

haute montagne de pierre grise, tachée de sombre vert; devant elle, la

mer brillante, forte en couleur, lourde et profonde, qu’on découvre de

la terrasse: là dormait le petit enfant à l’ombre de ces mimosas, où

chantait «fidèlement tous les étés le même rossignol». Coin retiré,

silencieux et tendre; j’y suis allé pèleriner hier. Là aussi, entre les

deux piliers de cette porte, sur l’un desquels, à mon passage, un beau

chat se pelotonnait au soleil, le malheur un jour est entré; je dis

malheur pour parler le commun langage... De là me viennent, prévenant

mon souhait, ces lignes confiantes et réservées. Elles rappellent le

«joyeux déjeuner de Coxyde»; elles fondent en «actions de grâces pour

quatre années de mariage» qui couvriront de leur bénédiction toutes les

années de veuvage à venir; elles demandent au saint héros qu’il prie

pour moi, pauvre incrédule. C’était «une âme lumineuse et haute». Aucune

parole assez pure ne saurait peindre «la sérénité et le détachement de

son cœur»...

Ainsi je pensais rester seul ou presque seul avec mon souvenir vivant,

condamné à garder pour moi le secret que scellaient mes lèvres. Une voix

me répond: la voix la moins indifférente à l’ami que je pleure et à son

salut éternel! Bouleversement, soulagement; les deux ensemble. De quelle

ardeur vainement bridée je réponds! Je dis tout, je ne puis rien taire:

mon amitié posthume ignorante de ses raisons, irrésistible; «la couleur

de songe, de conte, de miracle» que la rencontre prend dans ma mémoire.

«J’aurai connu un homme qui dépassait l’homme!» Ces vers que personne

n’a lus, l’épouse de Dupouey sera la première à les lire. Elle y verra

(je cite) «le tourment de mon âme». «Je n’ai pas le bonheur de croire»,

mais Dupouey a fait ce miracle «qu’il m’a déjà rouvert les portes de la

foi». «Je crois passionnément à son éternité et à sa glorification

céleste. Je communique avec lui, et par lui, avec un au-delà qui se

précise mal encore, que mon esprit ne réalise pas ainsi que le voudrait

mon cœur, selon ce qui nous est enseigné. Mais de cette espèce de grâce,

incomplète et déjà si douce, je voue une reconnaissance émue au cher

grand Dupouey.» Ainsi me laissai-je aller à la confidence de mon

précieux et vague secret... Quant à la petite image mortuaire que

contenait la lettre «je la garde précieusement».

Recopions les beaux textes qui l’accompagnent et que sur le moment j’ai

trop peu médités. Ils me précisaient trop mon but, sans doute. Je n’y

puisais qu’une chaleur abstraite et sans effet.

Magnificat anima mea Dominum et exsultavit spiritus meus in Deo

salutari meo.

Auxilium nostrum in nomine Domini qui fecit caelum et terram.

Pretiosa in conspectu Domini mors sanctorum ejus.

(Ps. 115).

Dirupisti vincula mea: tibi sacrificabo hostiam laudis et nomen Domini

invocabo.

(Ps. 115).

Quoniam melior est misericordia tua super vitas, labia mea laudabunt

te.

(Ps. 62).

Os meum aperui, et attraxi spiritum: quia tua mandata desiderabam.

(Ps. 118).

Aspice in me, et miserere mei secundum judicium diligentium nomen

tuum.

(Ps. 118).

Mihi autem adhaerere Deo bonum est, ponere in Domino Deo spem meam.

(Ps. 72).

Dominus illuminatio mea et salus mea: quem timebo?

(Ps. 26).

Credo videre bona Domini in terra viventium.

(Ps. 26).

Sit nomen Domini benedictum ex hoc nunc, et usque in saeculum.

(Ps. 112).

Jesu, spes pœnitentibus,

Quam pius es petentibus!

Quam bonus te quaerentibus!

Sed quid invenientibus!

(Hymne: _Jesu dulcis memoria_.)

Sursum corda!

Laus tibi, Christe.

En tout cela, pas un mot de tristesse. «Dans la présence du Seigneur de

quel prix est la mort de Saints!» «Que vous êtes bon à ceux qui vous

cherchent, et combien à ceux qui vous trouvent!»--Jésus! je vous

cherchais encore, mais comme quelqu’un qui trouvera. Lentement,

lentement, il fallait écarter tant de folles herbes pour découvrir le

droit sentier...

* * * * *

Ce mois de Mai eut des jours merveilleux. Ai-je songé que c’était le

mois de Marie? Les saules passaient par toutes les nuances. Les arbres

fruitiers, dans les vergers de Furnes, étreignaient doucement le clocher

de Sainte-Walburge. Nous avions perdu quelques hommes. Au cimetière de

Coxyde, j’assistai à l’enterrement du lieutenant de vaisseau Illiou,

salué par les fortes paroles du commandant de K... qui appelait ses

marins: mes garçons. Il était d’Illiou le mot délicat et splendide que

m’avait cité Dupouey, celui du «marché avec Dieu». L’abbé P... le révèle

en chaire. Ah! combien j’en suis remué! Un saint de plus au paradis.

Ineffable printemps. La mort même transfigurée, dans l’abondance et la

clarté des floraisons. Je me souviens d’un soir, à Ramscapelle, dans les

petits jardins que leurs murs écroulés faisaient communiquer entre eux;

un lilas violet, insolent de fécondité, des giroflées jaunes et brunes,

enchantaient ce coin de ruines, où presque plus un pignon ne restait

debout. Chambres vides, papiers déteints. Sur la place, un arbre

superbe, déraciné par un obus, s’appuyait de l’épaule contre un vieux

mur. La tour de l’église et son porche formaient une montagne blanche de

plâtras; les arcades intérieures ne soutenaient plus que le ciel et se

découpaient au soleil couchant, avec une grâce plus dessinée. Un saint

de bois, violemment peint, restait paisible dans sa niche. Les

sépultures du cimetière massacrées, ouvraient sous les morceaux de

marbre, des trous noirs. Le Christ, enfin, arraché de cette croix sombre

restée seule debout sur la plaine inondée, reposait à même le sol, blême

et froid, les bras étendus. Il partageait le sort commun de nos soldats.

Mais la lumière était si belle, dans le ciel immense et dans l’eau! A

dîner, dans le bas gourbi du capitaine L..., on ne cessait de chanter et

de rire.

La grande offensive d’Artois était en cours. Autre occasion de

tremblement. On sait qu’en face de Souchez le front faillit être percé;

il s’en fallut d’un peu d’audace. Nous avions mission entre

Nieuport-Ville et Pervyse d’exécuter une action diversive, toute locale,

mais pleine d’aléas. Les marins devaient prendre l’ouvrage W, la ferme

de l’Union, le pont aussi peut-être: les Belges à leur droite avaient

pour objectif la ferme Terstyl et la ferme Violette, îlots de ruines

fortifiées, émergeant à peine de l’eau. Ici et là, bataille dans un lac,

sillonné de vagues chemins et de passerelles branlantes. Le matin même,

c’était le 8, les Boches, débouchant de Lombaertzyde, essayèrent de nous

prévenir. L’affaire n’en eut pas moins lieu à la tombée du jour, après

un feu d’artifice superbe. Ah! le moment où se fait le silence, où,

l’artillerie se taisant, les vaillants sortent des tranchées et où le

feu des mitrailleuses ennemies nous renseignera sur leur sort. On claque

des dents dans la nuit; on tend toutes ses forces d’amour pour les aider

de loin et attirer sur eux la protection de l’invisible. L’ouvrage W, la

ferme de l’Union, sont enlevés par nos marins sans coup férir; trois

jours après, écrasés de marmites, ils les reperdent, et ceux qui restent

sont contraints de se replier sur le tas de pierres qui fut

Saint-Georges. Quant aux Belges, sitôt sortis, sitôt fauchés, et nous

entendons le «tac-tac». A un petit Wallon blessé on dit: «Par ici

l’ambulance!» Il répond en riant: «Oui! mais par là les Boches!» Et

tournant le dos, court se faire tuer. O mort, belle mort, quel vertige!

Je ne puis rien pour lui, pour eux, que les recommander à Dupouey. Le

jour s’était si bien levé! C’était hier la fête de Jeanne d’Arc, la

sainte guerrière.

De nouveau le calme et l’attente. Déjà nous voici en Juin. On va

«remettre ça» sur le front d’Artois, paraît-il. Quant à nous, nous

aurions miné la grande dune; nous réattaquerons l’ouvrage W avec la

tranchée 1800. Ni ici, ni là-bas, ça ne marche très fort. On retombe

encore de son haut. Et puis, de nouvelles victimes! J’ai vu pleurer un

vaillant capitaine sur un de ses canonniers, le plus brave, abattu à

côté de lui. A Coxyde, à Wulpen, les enterrements se succèdent... Nous

plongeons jusqu’au cou dans la mort--et vivons.

A la date du 11, anniversaire de naissance de ma pauvre mère--et je

songe à le remarquer--la villa Clémence m’écrit. On a reçu mes deux

poèmes. On est touché par la coïncidence qui fait que j’écrivis le

premier le 3 mai, quatre années jour pour jour après _leur_ mariage.

«Vous avez raison, me dit-on, il (Dupouey) n’a pas choisi. Il s’est

offert; et c’est toute ma fierté, chaque jour, depuis le 1er novembre où

je vis pour la dernière fois son merveilleux regard de joie, de

tendresse et de courage. Je puis vous le dire: il s’était livré à Dieu.»

Avec quel transport décrivait-il dans ses lettres «la douceur qu’il

goûtait dans ce cheminement aux bras de la Providence, dans l’amoureuse

société de l’Absolu, de l’Immense et Fidèle Seigneur». Il fixait son

destin avec clairvoyance: «Si l’utilité de la femme est de protéger, de

conserver (le meilleur), de durer et d’endurer, l’utilité de l’homme est

de donner sa vie pour ce qui dépasse la vie et de rendre témoignage à

cette Lumière qui fait fleurer la vie.» Est-ce assez calme et beau! Ses

lettres à sa femme sont pleines, m’écrit-elle, de pensées de cette

hauteur. Elle me promet de m’en transcrire encore. Mais il faudra

changer dans mon poème le terme de «païen» (misérable païen) que je

m’applique. «Vous l’êtes si peu!» Plus qu’elle ne le croit! Elle ajoute

enfin: «Pierre prie pour vous. Là où il nous faut arriver coûte que

coûte, le cœur de Dieu vous appelle à grands cris par la voix de votre

tourment intérieur... Pierre est encore votre ami et tellement plus et

mieux qu’il ne le fut jamais. Je me permets de vous le dire, car je le

sens si près.»

Vaines paroles? non! Je m’abandonne. Elles ont libre accès en moi. Elles

embellissent de nouveaux traits l’image sacrée que je vénère. Elles

flattent le chrétien qui dort ou qui fait semblant de dormir. J’y

répondrai. Et tout d’abord le «misérable païen» du poème se sacrifie: il

cédera la place à un «peu fidèle chrétien». C’est me flatter! n’importe:

mes vers ne m’appartiennent pas; ils sont à celui qui sait mieux que moi

ce que je suis au fond de l’âme. Quand sa femme s’adresse à moi, c’est

lui-même encore que j’entends: à sa voix je me sens infiniment docile.

Pourtant j’attendrai des semaines, avant d’écrire une réponse dans

laquelle il faudra engager l’avenir.

* * * * *

Durant tout l’été commençant, il règne un grand bouillonnement dans mes

pensées, dans mes désirs, dans mes travaux. Le nouveau commandant de

groupe, qui vient d’Afrique, apporte avec lui et ravive en moi je ne

sais quel ferment de trouble sensuel. Il aime trop ce qu’il y a de

délectable sur la terre. A l’appel quotidien de l’héroïsme, se mêle

intimement l’appel quotidien de la volupté. Je m’enivre de plus en plus

de l’aventure de la guerre. Entendre à deux pas des canons la _Mort

d’Yseult_ et la _Sarabande_ de Debussy et trouver au retour, les marins

pittoresques poussant vers les tranchées leurs voitures à bras chargées

du plus étrange paquetage... Composer un poème et soudain courir

déjeuner dans la «maison du crime» (c’est ainsi que nous appelions le P.

C.) frôlée à chaque instant par la soyeuse trajectoire des «marmites»...

Suis-je encore ce dilettante! Un dilettante passionné. Le grand

événement a rouvert la source lyrique. J’exprime tout ce que je contiens

avec une sorte de rage, tout ce qui m’a tenu au cœur dans ma jeunesse

qui s’en va. En fonction de la guerre, je chante l’Acropole. Je

chanterai bientôt Péguy; je chanterai Nietzsche, duquel je ne me

déprends pas. Au nom de ses blasphémateurs, j’accole le nom de Dieu,

sans décence. Dieu est entré dans l’homme ancien, mais l’homme ancien

est plein de sang et ne l’admet qu’en visiteur.

Ainsi, à ma permission, quand je conte à ma sœur la sublime aventure,

avec tout le feu de l’amour, je coupe court à son allégresse prématurée

qui me voit déjà converti: «Non, non, il n’y a rien de fait!» Il n’en

est pas moins vrai que lorsque est revenue la date anniversaire de la

mort de ma mère, j’ai voulu faire acte de présence à l’église et que

j’ai composé d’un élan, le jour même, le poème du _13 Juillet_:

Je n’ai pas, ma mère, à me demander

Qui te portera ma pensée

En ce troisième soir d’été,

Veille de fête et veille amère.

Car la fête de nos drapeaux

Se prépare au ciel comme sur la terre,

Et cent mille héros, là-haut

Mêlent la France à leurs prières.

Là-haut, tu vois venir à toi

Tout un peuple d’hommes et de jeunes hommes

De qui la France fut la foi

Et qui pour la France se donnent.

Ceux qui se donnent, Dieu les prend,

A quelque démon que se livre

Leur âme en son dernier instant:

A l’ombre, à la mort, au néant,

Et malgré eux, il les fait vivre.

Au bord de son trône, penché,

Il a guetté leur cri suprême,

L’a recueilli comme un _ave_,

L’a reversé comme un baptême

Qui les lave de tout péché.

--Oh! parmi la foule des rachetés,

Avant la revue glorieuse:

De quel regard tu dois chercher,

Pour lui inquiète et pour toi joyeuse,

Ton fils!...

Ce n’est celui-là...

Ni celui-ci... tu le reconnaîtrais, sans doute;

Et tu les interrogeras:

L’ont-ils rencontré sur la route!

Pourvu qu’ils te disent, surtout:

«Il saura mourir, comme nous,

S’il doit mourir dans cette guerre;

C’est par là qu’il viendra, s’il vient,

Et la mort le fera chrétien,

S’il ne l’était...»

Le suis-je, mère?...

Et le plus saint, mon répondant,

Se prosternera en tendant

Son front à ton baiser tremblant.

Effusion toute personnelle qui ne regarde pas aux termes de la Loi. On

dirait, à m’entendre, que le don et le sacrifice peuvent tenir lieu de

prière; c’est ma cause que je défends. Je me sens ainsi dispensé

d’invoquer le vrai Dieu et d’adhérer à sa parole. Mais suis-je dans le

fond aussi sûr de mon fait, aussi exempt d’inquiétude que je le pense?

Le même jour, j’éprouvais le besoin d’écrire, pour la compagne de mon

répondant, cette lettre tant différée. Entre autres choses, j’y disais:

«Là où est votre Pierre, où il nous faut, me dites-vous, arriver coûte

que coûte, je m’épuise à y parvenir.» Sans doute dans le but

d’encourager ses espérances, exagérais-je mes efforts... J’ajoutais

donc: «Mais je ne veux point de mensonge et je sais bien que je n’y

parviendrai qu’en restant franc, loyal avec moi-même. Je laisse aller

l’effusion, mais je ne puis pas la contraindre. Il suffit que je sache

ma plus haute pensée, celle que le sacrifice de votre mari... a cultivée

en moi, toujours là et riche des mêmes promesses. J’attends et j’aime.»

Je réclamais ensuite de nouvelles paroles de Dupouey, «ne désirant

entendre rien tant aujourd’hui». Je parlais aussi de ma pauvre mère.

Après la messe basse, j’étais allé porter au cimetière de Coxyde un

bouquet de lys et de roses pour fleurir la tombe de notre ami «et pour

lui confier mon amour, ma pensée, dont il serait devant elle

garant[25]».

[25] Je reçus en réponse le numéro du 26 juin de _la Semaine

Religieuse de Fréjus_ qui contenait un bel article écrit à la

mémoire de Dupouey par son confesseur. Ce sera l’aliment de ma

fidélité. J’en détache pour le lecteur une partie du discours

prononcé par l’aumônier du 1er régiment marin, au cimetière de

Coxyde. En m’envoyant ces admirables pages, Mme Dupouey ajoutait:

«Que deviennent maintenant ceux dont le cœur est sans espérance?»

Mais écoutez l’abbé P...: «Oui, mes frères, c’est vrai! Dieu seul

est grand! Mais au-dessous de cette grandeur unique et incomparable,

ce qui s’en rapproche le plus, ce qui le plus en donne l’idée, non!

ce n’est pas, nous l’accordons à l’orateur sacré, non, ce n’est pas

la puissance et la magnificence royale, c’est un grand cœur, c’est

une grande âme d’homme et de chrétien! Voilà pourquoi devant ce

cercueil, étreints tous de cette émotion virile que nul hommage ne

vaut, nous nous inclinons comme devant une majesté.

«Je l’atteste pour l’avoir su: celui dont la dépouille s’en va dans

ce drapeau n’eut rien de petit; il était grand, il avait les

qualités solides et les brillantes, et cette autre: qu’il savait les

ignorer.

«Il possédait ces noblesses qui donnent du prix à la vie: l’esprit,

les connaissances, le talent, le goût, l’autorité, l’honneur, et il

n’en faisait pas de cas, ou du moins n’y voyait-il que des degrés ou

des paliers dans une ascension qui les dépasse.

«Il était de ceux qui croient aux trois ordres comme Pascal: celui

de la matière qui toute ne vaut pas une seule pensée, de toutes les

pensées qui ne valent pas réunies un acte de charité pure.

«Dupouey disait de la France: «Nous lui referons une âme. Nous lui

redonnerons toutes ses intégrités, même si nous mourons, oui!

surtout si nous mourons! Quelle splendide et inespérée occasion de

mourir, quels chanceux nous sommes! Nous mourrons peut-être

debout.--Mon ami, mon ami! quelle grâce! penser qu’on va au ciel et

mourir pour la France!»

«Il me parlait ainsi, ajoute l’aumônier, à la sortie de la messe où

il avait communié et qu’il m’avait servie. L’Église honore la

dépouille mortelle de tous ses enfants sur qui a coulé l’eau du

baptême, en qui est descendue l’hostie des communions, mais rarement

je vis avec plus d’émotion les cierges brûler autour d’un cercueil;

rarement j’aurai, avec plus de foi respectueuse, entouré un corps

humain des honneurs de l’encensement.»

Il rapporte ensuite l’enthousiasme de Dupouey à la pensée de fêter

Pâques et il conclut en termes magnifiques:

«Votre mort, ô chrétien, passe votre espérance. Ce n’est pas sous la

voûte éventrée de l’église d’Oost-Dunkerque ou devant notre pauvre

autel des dunes, c’est dans le ciel même, aux pieds du Divin

Ressuscité, contemplé face à face et vu tel qu’il est, que votre âme

s’envolant avec les cloches a chanté nos belles hymnes.

«Mais je veux que votre corps lui-même, à vous mort d’une mort

vraiment pascale, participe à cette joie et que, sous cette gloire

du drapeau, vos oreilles mortelles entendent le message triomphal.

«Jésus, notre espoir est ressuscité! Nous le verrons en Galilée!

_Surrexit Christus, spes mea, videmus eum in Galilea_», c’est la

vérité, le Christ est ressuscité d’entre les morts, nous le savons,

nous l’avons vu! _Scimus Christum surrexisse a mortuis vere!_

«Que tout dans cette fête, la plus sainte de toutes, soit à la

louange et à la jubilation. Béni, béni soit le Seigneur! _In hoc

festo sanctissimo sit laus et jubilatio! Benedicamus Domino!

Alleluia!_»

Quelle joie de lier ainsi ces deux mémoires! Mon ciel n’est plus si

vide. J’y fonde une société fraternelle qui réunit ceux que j’aurai le

plus aimés aux jeunes héros de la guerre dont je ne puis accepter la

totale mort. Cette idéale compagnie se tient je ne sais où, par-dessus

les superbes nuées de Flandre, que pousse dans un azur frais le vent

d’été. Je sais qu’il y fait beau, plus beau encore que sur la mer et que

sur les dunes dorées; mais la beauté des choses de la terre m’aide

étrangement à l’imaginer. Entre cette terre et ce ciel, l’élan, païen

encore, de mon cœur ne se laisse pas interrompre[26].

[26] C’est à cette époque que j’ébauchai à la fois les pièces

intitulées _Présence de la Mort_ et _Statue_.

Il faudra quitter ce pays, le lieu élu de la passion de notre ami et de

la transfiguration de mes pensées. A la mi-août, on nous dirige sur

l’Artois où nous préparerons le grand choc automnal. On n’entendra plus

parler des marins, de l’Yser-sud, de la «Vache crevée», du pont du

Pélican, ni de la Grande Dune. Je ne quêterai plus au cabaret les récits

des fusiliers en gaîté, dans l’espoir, vain du reste, d’apprendre d’eux

un détail nouveau sur leur capitaine. Ils passent à travers le filet de

la guerre sans perdre leur insouciance et si souvent qu’ils en

réchappent, ils continuent de vivre au jour le jour: tout en eux

pourtant m’était sympathique... Adieu la route couronnée de fusants, la

«maison du crime» qui vient de crouler, la cheminée transpercée de la

briqueterie, la silhouette encore puissante de la tour des Templiers,

quand le 420, autour d’elle, fait lever sur Nieuport d’énormes nuages

saumonés! Adieu les étendues d’eau et de pré et les pentes lisses du

sable! Adieu les lignes grêles des peupliers mourants et les touffes

grises des bas saules! Adieu la grande armoire de la salle, sous

laquelle se réfugiait mon jeune chien, et l’épinette rouillée de ma

chambre! Adieu les pourceaux de la cour, les jeux des soldats belges au

gazon! Adieu tous ceux que nous laissons au fond du sanglant marécage!

Adieu surtout le tertre saint du cimetière de Coxyde, où dort l’ami

auquel je dois tout ce qui vaut en moi! Ah! si du moins j’emportais son

exemple! Une fois sorti de cette légende dorée, ne rentrerai-je pas dans

un monde désenchanté et impuissant à alimenter ma nouvelle flamme? La

mort au cœur, je m’éloigne de cette tombe, sans un mot de prière, sans

un signe de croix.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

O mon Seigneur, quelle patience est la vôtre! Allez-vous encore

longtemps vous satisfaire de si peu? De tout cela, ce que je quitte avec

le moins de regret, c’est Votre église. Je m’y plaisais pourtant quand

j’y venais en spectateur, pour occuper une heure de mes matinées de

dimanche et faire comme mes camarades, auxquels je n’ouvrais pas mon

incrédulité. On y entrait tout droit, par les murs écroulés du porche,

en plein soleil, sous le chant des aéroplanes et sous le glissement des

martinets. Ne croyez pas que la fanfare belge qui jouait indifféremment

_l’Arlésienne_, _le Roi d’Ys_, une valse lente ou quelque galop

d’opérette, y troublât mon recueillement. L’étranger que j’étais, égaré

parmi les fidèles, n’a guère changé devant Vos Mystères, depuis la

révélation. S’il fut ému parfois, au moment où le pain sacré, changé en

Votre corps, s’élève sur la foule, ce fut par sympathie pour les

soldats, à cause des clairons qui sonnent, des tambours qui battent aux

champs, et afin de communier, lui aussi, dans la patrie et dans ses

enfants héroïques. Son respect s’est accru, sans doute; il incline

presque le front, rendant hommage avec moins de réserve, de raidissement

et d’orgueil à la merveille inconcevable en laquelle a cru son ami. Mais

il ne se rend pas. Quand il voit au passage, contre le mur extérieur de

Votre église, cette image crucifiée qui, chaque jour, devrait lui

rappeler Votre douleur, il n’a pas un regard de charité pour elle; Vous

n’aurez pas un de ces pleurs dont il n’est point avare pour les hommes!

Au fond, il ne sait pas s’il avance ou recule sur le chemin que Votre

amour lui préparait si généreusement. Suffit-il d’aimer son semblable et

d’en avoir pitié pour être aimé de Vous, mon Dieu? Vous lui demandez un

effort facile, un pas, un geste, un mot de bonne volonté. Il ne Vous

entend pas ou, s’il Vous entend, il Vous les refuse. Vous avez fait

devant lui, pour lui, un miracle. Qu’espère-t-il encore de l’inépuisable

Bonté?

L'homme né de la guerre · 第 27 / 36 题