CHAPITRE I

Première éducation religieuse. La prière, la messe, les processions. Au

lycée: ma première communion. Comment je reniai ma foi. Sur les lacunes

de l’instruction religieuse donnée alors aux jeunes gens. Je vis sans

Dieu.

J’ai été élevé dans la foi catholique. Je n’ai jamais perdu le souvenir

du petit Christ en ivoire jauni, cloué sur une croix d’ébène, devant

lequel, matin et soir, à genoux dans la chambre rouge, ma mère, ma sœur

et moi, nous dévidions à la file le _Pater_, l’_Ave Maria_, le _Credo_,

le _Confiteor_ et le nom des parents défunts. Il y avait aussi,

au-dessus du lit maternel, une reproduction colorée de la célèbre

Assomption de Murillo, d’une suavité si fade, et ma mère aimait à me

reconnaître dans la figure d’un des Anges qui soulevaient la Vierge au

manteau bleu, tandis que ma sœur, moins docile, ressemblait plutôt,

disait-elle, à celui du coin droit, enveloppé de pourpre et d’ombre et

que, bien sûr, le démon tirait par les pieds. Plus loin encore, je vois,

mais à force sans doute de me l’être entendu conter, un tout petit

enfant sur les genoux de sa sainte grand’mère et s’amusant avec son

chapelet.--Je songe aux matins de dimanche. On avait mis ses habits

neufs et on se rendait à l’église comme au spectacle. Ah! l’orgue, le

chantre, le «serpent»! le suisse en baudrier brodé et en bicorne! le

curé en dentelles et en brocart! les buissons de cierges! l’encensoir

fumant! les rayons d’or de l’ostensoir! C’était le luxe de chaque

semaine. Et au retour, on achetait rue des Épousés des «éclairs». Pour

la procession de la Fête-Dieu, toute la grand’rue se revêtait de draps

blancs piquetés de fleurs: sous les tendres tilleuls des

promenades était le plus beau reposoir, et ma sœur, couronnée de

reines-marguerites, une petite corbeille au cou, semait des pétales de

roses roses, d’un geste court, comme on donne à manger aux petits

oiseaux.

Ma première communion et ma confirmation dans la foi comptent vraiment

comme des actes d’importance. Dans la vieille ville de S... qui

possédait un cardinal, la chapelle de notre lycée longeait une rue

tranquille et glacée. Elle s’ouvrait par sa petite porte sur le cloître

en arcades de la cour des grands. Là, l’éloquence ardente de

l’archiprêtre Dizien qui devint évêque d’Amiens et dort maintenant sous

les dalles de la cathédrale parfaite, tonnait une fois chaque année.

Notre aumônier était un homme fin et grave; il portait lunettes; nous

l’aimions bien. Nous faisions retraite dans une salle d’étude entourée

d’un jardin de roses, qui était partie réservée dans la cour des petits

et où n’avaient le droit de circuler que les premiers communiants. J’y

suis encore dès que j’y pense. O douceur, ô sage tendresse! ô silence, ô

fraîcheur de la semaine consacrée!... les soirs surtout, sous les

tilleuls. Comme je me donnais! Quelle garde attentive je montais devant

mon bonheur! Sous quels scrupules enfantins j’abritais mon âme nouvelle!

Car je connaissais déjà le péché. La veille de la communion, après la

confession générale, comme je me promenais avec mon «frère» en compagnie

de Dieu, je découvris dans un recoin de ma conscience une faute vénielle

qui m’avait échappé. Je la voyais avec épouvante grandir comme une tache

d’huile sur la nappe. Elle semblait devoir me souiller tout entier. Je

courus à l’aumônier lui en porter l’aveu et solliciter une pénitence. Je

ne dormis pas bien tranquille. Mais le lendemain me récompensa. Le plus

beau jour de la vie, vous dit-on. C’était vrai. Ma mère faisait mon

orgueil: elle portait une robe de soie et de peluche couleur héliotrope.

Les roses embaumaient. On me couvrait de compliments. Mon extase puérile

qui du premier coup atteignait à la félicité divine, joignait, tressait

ensemble toutes mes impressions, le faste des prêtres et de

l’assistance, la gloire du soleil, des fleurs et du paradis

entr’ouvert... sans oublier certain contentement de moi-même. Je ne

m’explique pas encore comment je pus résilier si tôt ce pacte solennel

avec la joie.

Fut-ce deux ou trois ans après? Je ne veux rien affirmer. Peu importe.

Je revois la scène en tous ses détails. Cela se passe à B..., pendant

les vacances de Pâques. Ma mère s’habille pour la messe dans la chambre

du haut; je suis en bas, je lis. Ai-je bien réfléchi à ce que je vais

faire? Elle m’appelle, je ne lui réponds pas. «Viens t’apprêter, Henri,

nous sommes déjà en retard!» Quand je me décide à monter--elle est là

devant moi près de l’armoire à glace, son chapeau sur la tête, achevant

de mettre ses gants: elle me dit: «Voyons, tu vas manquer la messe!»

J’entends sa chère voix... Et je m’entends lui répondre, sans lever les

yeux, honteux de moi peut-être, mais résolu: «Je n’y vais pas.» La

pauvre femme n’a pas le temps de faire face; j’ajoute sans tarder:

«Qu’est-ce que tu veux, maman? _je ne crois plus!_»... Je n’étais pas

méchant, j’aurais pu feindre. Ah! quel pardon ne lui dois-je pas

demander!... Mais non: «_Je ne crois plus!_» le couteau dans le

cœur.--Je disais vrai. Je n’y mettais ni fronde, ni libertinage. La

source était déjà tarie. Et même au prix de sa souffrance, je refusais

de me mentir... Elle prit tout sur elle, sans rien répondre, le péché de

mon reniement et le souci de mon salut.

Entre la mère bonne croyante et le père impie--et combien d’excellents

ménages s’accommodent de vivre unis dans deux univers opposés, qui selon

le prince des Cieux, qui selon le prince du Monde!--le jeune homme

hésite, balance... il a deux exemples et un seul chemin.--Mon père n’eût

pas dit un mot pour m’arracher à la foi maternelle et Dieu sait, je puis

l’avouer, quelle préférence secrète m’attirait vers ma mère: c’est

pourtant mon père que je suivais. Le lent travail de désaffection qui

m’avait mené à ce point n’a laissé dans mon souvenir aucune trace. Et

dès lors--avais-je quinze ans?--j’ai vécu sur la terre sans Dieu et sans

besoin de Dieu.

* * * * *

Mystère de la grâce. Mais la grâce peut être aidée. Je ne veux pas

atténuer une faute dont j’assume complètement le remords et la

pénitence. Mais j’ai le droit, sans offenser l’Église, le droit et le

devoir d’examiner, si l’insuffisance notoire de l’enseignement religieux

que les enfants reçoivent après la communion solennelle n’a pas facilité

le fléchissement de ma foi. Voici un jeune esprit avide et curieux

auquel on ouvre toutes à la fois les routes de la connaissance humaine.

Voici les arts, les lettres, les sciences, les métiers, voici

l’histoire. Que de pays nouveaux! Il y progresse vite, un peu grisé.

Toutes ses forces d’attention sont requises, tout son temps occupé... Et

qu’en réserve-t-on à Dieu? Que fait-on pour l’information de son âme? Je

parle de ce qui se passait de mon temps et dans un collège laïque; mais

on me dit qu’il en allait de même alors dans les maisons religieuses[1]:

une ou deux heures d’instruction, la semaine, qui nous ennuyaient tous,

je m’en souviens, étrangement! Notre bon aumônier n’essayait pas

d’entrer en concurrence, par cet attrait vivant qui capte les jeunes

esprits, avec nos professeurs d’humanités ou de sciences. En regard des

vies de Plutarque, nous offrait-il la vie des Saints, la vie même du

Divin Maître? Mais non. Dans l’histoire des nations, rendait-il à

l’histoire du peuple élu, à celle des apôtres, des papes, de l’Église,

la première place qui est la leur? Mais non. Il nous parlait

abstraction. Alors que la philosophie, réservée aux esprits plus mûrs

est reportée à la fin des études, il nous faisait entrevoir dès treize

ans les hauts sommets de la théologie. Il dissertait, savamment je le

crois, sur le péché originel, sur les vertus théologales, sur la grâce.

Ah! s’il nous avait lu les Actes de sainte Cécile, le récit de la

Passion dans Anne-Catherine Emmerich ou même les «Fioretti» légendaires!

En vérité nous ne savions à quoi nous prendre et nous cessions de

l’écouter. Notre connaissance de Dieu ne sortait de là ni plus claire,

ni plus profonde et ni seulement rafraîchie. Sur notre petit champ

sacré, les connaissances purement humaines empiétaient un peu davantage

chaque jour. Foulé partout, bientôt, nous n’en retrouvions plus même la

place.--Que dites-vous de ces chrétiens qu’on pousse au baccalauréat et

qu’on arrête au catéchisme? J’entends: au catéchisme de l’enfance.

Certes, toutes les vérités et toutes les beautés, issues des Livres et

de la Tradition, y sont incluses. Mais il serait bon de les cultiver

avec autant de soin, d’à-propos, de persévérance que les vérités de la

science et que les beautés de la poésie! Il faut apprendre au jeune

homme sa foi. Que si le collège n’y suffit pas, c’est l’affaire de la

famille. Je n’avais pas, quant à moi, ce recours... Rien, rien! que ma

paresse aux sacrements et la tiédeur de ma prière! Car je n’aurai lutté,

mon Dieu, ni pour Vous perdre... ni pour Vous ravoir.

[1] A l’heure actuelle, de grands efforts sont faits pour rendre plus

vivant cet enseignement, paraît-il.

L'homme né de la guerre · 第 15 / 36 题