Ainsi, gravir la montagne, tandis que la forêt déroule à ses pieds, au
fond du ravin, les masses sombres des sapins, à cet endroit d’où l’on
aperçoit au loin la mer immobile comme son beau rivage, avec des voiles
dépliées à sa surface dont la couleur crémeuse fait songer à de blancs
papillons posés sur un champ de lin fleuri d’azur; s’asseoir pendant
l’ardeur du jour sous les lauriers-roses, près de la source cachée
derrière des figuiers entremêlés d’une vigne sauvage qui donne des
fruits dégénérés et dont le vieux cep prend, avec les siècles, la force
rude d’un jeune chêne, pour suivre, dans l’ouverture du roc, où les
capillaires et les scolopendres ont établi leur maison verte, les
mouvements peureux de l’oiseau altéré; fouler avec indifférence la
poussière disséminée des hommes dans la ville morte; admirer sur les
grappes du raisin la même mielleuse couleur d’or que l’on voit étendue
sur les marbres en ruine transpercés de soleil; se reposer sur un
antique cercueil de jeune fille, où l’on descendit peut-être l’amour et
la beauté et pleurer sur elle; puis, fermer soudain les yeux pour
ressaisir les scènes de son enfance dans leur cadre gris et voir
Saint-Malo, les vieux murs rongés par l’embrun des vagues, les forts,
les tours, les châteaux, les grèves, les rochers, les navires ployant
sous le vent, les phares lumineux oscillant au milieu des tempêtes, la
mer tournant ainsi qu’un anneau autour de ce vieux granit qu’elle
enchâsse comme un bijou démodé, grossièrement taillé par les naïfs
corsaires; s’endormir ensuite allongée sur un sarcophage, la tête
appuyée sur un bouquet fraîchement cueilli ou sur d’épaisses mousses,
sans songer qu’avec ses tresses blondes, l’expression austère de ses
habits et l’ovale aminci de son visage, sa taille haute drapée dans une
simple gandoura, elle attendrissait autant le cœur que le souvenir d’une
vierge inconnue qu’on n’imaginait ni plus belle ni plus pâle que la
jeune Bretonne dormant sur son tombeau au bord d’une voie romaine; puis
enfin redescendre lentement au village et rêver, appuyée sur sa terrasse
par des nuits étincelantes d’Afrique, où les astres ont tant d’éclat
qu’on ne peut en détacher ses regards, étaient les plaisirs avec
lesquels Jeffik se flattait de vaincre l’ombre de Swevenmor.
Mais cette existence de contemplation et de songes ne servait qu’à
augmenter la force de ses sentiments intérieurs.--La solitude est un
terrain où prospère l’amour.--Impuissante à dominer ses pensées, elle
s’accusait tour à tour d’être infidèle à sa passion ou à son devoir, et
ses jours se consumaient de plus en plus à lutter contre les fantômes de
son cœur.
Une sorte d’espérance, qui ne quitte l’amante que lorsqu’elle n’aime
plus, se montrait parfois à ses yeux, semblable à l’étoile lointaine
dont on distingue avec effort la faible lueur à l’autre bout du ciel.
Son esprit enthousiaste ne pouvait s’empêcher de palpiter sans cesse,
comme les ailes d’un oiseau mourant, au souffle de l’idéal. Le vautour
blanc de l’Atlas aux pieds croisés s’élance aussi vers le soleil avec la
proie dérobée au troupeau, soudain ses forces le trahissent et il la
laisse retomber du haut des airs.
* * * * *
Les vignes étaient vendangées et le vin fermentait au fond des celliers
que les colons creusent dans le roc au-dessous de leurs chaumières
adossées au coteau; le rat des champs, pressentant le retour des pluies,
se rapprochait des villages; les charbonniers espagnols revenaient des
forêts avec leur escorte d’ânes disparaissant sous les sacs liés de
branches flexibles; on achevait les semailles; on rentrait les pommes de
terre, les dernières courges; on bouchait les crevasses pratiquées par
la sécheresse dans les murs de pisé; on entassait sous les hangars les
racines de lentisques qui servent à alimenter les foyers; et le marchand
arabe, ayant pressé ses olives, arrêtait de porte en porte son
bourriquet chargé des outres de peaux de bouc, pendant sur ses flancs
comme deux bêtes mortes, qui renferment l’huile vierge et un peu verte.
Le soir, un vent glacé, courant sur les plateaux avec un grand murmure
qui venait de la mer et des bois, chassait Jeffik de la terrasse; la
nature perdait chaque jour de sa beauté.--Certains pays, comme certains
visages, ne peuvent supporter impunément la tristesse.
* * * * *
Ce fut vers ce temps que la jeune Bretonne éprouva une commotion qui la
replongea plus avant dans son trouble.
Un soir de décembre qu’elle considérait dans une allée du jardin
quelques feuilles de figuier tombées des branches, glissant à ras de
terre en se déplaçant, par petits bonds, comme un oiseau qui cherche
quelque graine, Jeffik entendit un pas résonner sur la route sèche et
sonore. C’était un pied jeune, quoique un peu lourd, mais décidé
néanmoins. Tout à coup l’homme parut au tournant du chemin, pleinement
éclairé par la lune. Elle reconnut tout de suite un militaire, un
trainglot, comme on en voit chaque semaine venir de Miliana avec leurs
mulets pour approvisionner d’eau ferrugineuse la table des officiers, et
qui, ne devant partir que le lendemain, rentrait se coucher chez quelque
colon de sa connaissance.
Celui-ci se distinguait, au physique, par sa grande taille, ses cheveux
roux, sa laideur et son air joyeux. Il faisait tourner de la main droite
une grosse matraque et poussait devant lui, avec son pied, un caillou
tout en cheminant; puis il cessa son jeu, sembla se recueillir, et
entonna tout à coup ce refrain de la chanson normande que chantent les
conscrits au pays d’Auge:
En avant, la Normandie!
Marchons d’aplomb, mes enfants.
Elle n’est pas engourdie,
La race des gars normands!
Ce fut pour Jeffik tout une apparition de Saint-Paul-Église et de son
amour. Aussitôt qu’il parvint à portée, elle fit signe au soldat de
venir lui parler. Mais voyant cette femme en blanc, il dit:--Ah! vous
m’avez fait peur!
Elle le questionna sur mille sujets à la fois. Alors il l’interrompit:
--Attendez, j’vas vous dire tout c’que j’sais. Moi, je servais à
Saint-Paul, à l’auberge, chez Turpin; j’conduisais les voyageurs dans le
cabriolet; j’ai tiré au sort, j’ai amené cinq, a fallu partir... C’était
une bonne place...
--Parlez-moi de tous les gens du château!
--Bon. Ledormeur a marié sa fille Adrienne,--la jeune qu’a tant
d’astuce;--elle a monté une grande boutique en ville. La dame du
secrétaire de la mairie est devenue folle à force de chanter, on l’a
menée au Bon-Sauveur de Caen; son pauv’ mari était quasiment mort tant
qu’il avait bu de camomille:--toujours manger des radis et boire des
infusions, vous comprenez!... maintenant y mange chez nous et y se
r’fait ben.
--Et le commissaire de police?
--Ah! Madame, y l’y ont fait un procès, rapport aux dames vertes!
Fallait ben qu’ça vienne. Alors il est parti ailleurs. On l’a renvoyé
que j’pense.
--Et le maître d’école?
--Il a de la chance, celui-là, comme un pendu!... Sa tante est morte:
avec son héritance il a entrepris un journal; tout le monde l’achète le
jour du marché; sa femme et lui l’impriment la nuit, sensément dans une
machine; il porte un ruban violace à sa boutonnière;--paraît qu’on l’a
nommé officier.
Et puis, vous vous rappelez ben le grand Norvégien?... il est revenu
comme un intrépide; il a couru tout le pays en toqué pendant huit jours,
comme s’il avait perdu quéque chose... après, on ne l’a point revu.
Il parla encore longuement sur toutes sortes de choses, mais Jeffik ne
l’écoutait plus.
* * * * *
Maintenant les perdrix ont cueilli les dernières baies de lentisques,
l’hyène s’enhardit dans ses excursions nocturnes jusqu’à regarder à la
clarté de la lampe, par la fenêtre sans rideaux des maisons, la famille
réunie pour la veillée; quelques larges gouttes d’eau volent à la tombée
du jour, les oiseaux poussent des cris inquiets, la haute mer est une
plaine blanche. Le lendemain la pluie tombe, tombe à torrents, elle
rebondit, roule sur la croûte desséchée de la terre et commence à
grossir l’Oued-Djer qui se met à bondir, à bouillonner, à gronder, à se
cabrer dans son vaste lit; il déracine les lauriers-roses, il abat les
grands roseaux, il roule des arbres, il chasse les bêtes fauves tapies
dans ses fourrés impénétrables; le gué disparaît et son passage présente
à ce moment des dangers très certains. Malgré cela, les Arabes que leurs
affaires appellent derrière le Zaccar le traversent tout l’hiver avec
leurs mulets pour s’éviter un long détour, et les soldats continuent à
venir s’approvisionner d’eau minérale.
Léopold avait entre toutes la vanité de vouloir passer pour bon cavalier
et il ne prenait pas d’autre direction pour se rendre, au jour
déterminé, chaque mois à Miliana. Il montait une petite jument douce et
fort légère, deux Arabes lui faisaient escorte. Pendant toute la belle
saison, c’était pour lui une promenade matinale charmante de deux heures
à peine. Le sous-préfet le gardait à déjeuner, ce qui l’honorait fort:
un fin repas de vieux hommes gourmands égayé d’anecdotes. Il ne se fût
jamais pardonné de manquer d’exactitude au rendez-vous.
Aussi, sur le point de partir, quelques jours après les premières
grandes pluies, n’écouta-t-il point les observations des chaouchs
désignés pour l’accompagner, lui représentant que l’Oued devait être
très enflé et qu’il vaudrait mieux suivre la grande route, quitte à
prendre quelques temps de galop.
Comme ils insistaient, l’administrateur manifesta une certaine
inquiétude, puis, consultant la pendule qui marquait dix heures, il
frappa du pied et s’écria en jurant:
--Qu’est-ce que vous me chantez, vous autres! mais les trainglots
passent, les gens de Vesoul passent, on nous prendrait pour de fameux
capons! Allons, faites demi-tour!
* * * * *
Il paraît qu’au bord de l’eau, le fils du père Saussaie se montra moins
rassuré. Le torrent aux nappes bourbeuses mugissait comme une cataracte,
courait comme un chien, haletant; la jument, faible des jarrets,
glissait sur les herbes trempées et se cabrait d’effroi; de plus, son
caoutchouc et ses grandes bottes lui ôtaient la souplesse des
mouvements; enfin, par honte de reculer, sans doute, par dépit ou
fanfaronnade, il s’engagea dans la rivière entre ses deux cavaliers très
sûrs de leurs chevaux. Tel fut du moins le récit de ces derniers qui
tentèrent vainement de le sauver et échappèrent eux-mêmes par miracle à
la mort.
Il périt ainsi, englouti dans cette rivière d’Afrique, dont son père,
jeune soldat, suivit un jour les bords en chantant, vers l’endroit où le
pieux Arabe ensevelissait sa vieille mère.