Sur un plateau élevé du Djebel-Hammam, s’élevait, au temps de Tibère, la
merveilleuse cité d’Aquæ-Calidæ. Les eaux chaudes, jaillissant dix-huit
fois du sol, avaient été recueillies dans des vasques de marbre blanc.
On y avait construit un temple à Vénus. Un palais y fut bâti, bientôt
entouré de jardins immenses où l’oranger fleurit au-dessus des roses, où
l’amandier jeta, dans le souffle du vent, ses pétales neigeux au front
odorant des verveines, où la grenade alluma dans les buissons sa
lanterne rouge près de cet arbre toujours vert dont les rameaux
escortaient fidèlement la lyre accompagnant des vers en l’honneur
d’Éros, où la vigne enjoleuse se suspendit et monta vers la cime du
figuier comme pour une caresse, et où l’eau génératrice et tiède circula
dans des canaux d’asphalte, versant la vie aux fleurs et aux fruits de
cet Éden, s’enchevêtrant avec science sur le sein de la terre, comme
s’enlace un réseau de veines aux mamelles gonflées de lait d’une jeune
mère. On y vint de toutes parts: d’Icosium, de Tenès, de Julia-Cæsarea
la capitale de la Mauritanie assise sur le squelette sans histoire de la
poudreuse Iol, de Tébesse au pied des monts qui prolongent l’Aurès, de
Cirtha la grecque, qui regarde au fond d’un gouffre, entre deux
murailles de roc vif, tourbillonner le Rhummel en furie, et de Lambèse
par la route que construisit la légion d’Auguste de Carthage à Tipaza.
C’était un lieu de plaisir, les patriciens y affluaient, et les jeunes
barbares. La route en spirale qui conduisait aux thermes, en contournant
le flanc de la montagne, était couverte de chars, de mules blanches aux
ferrets d’argent, de fins étalons du désert à l’œil de feu, aux
chevilles de femme, et d’éléphants de Numidie. On y vit le roi Ptolémée,
petit-fils de Cléopâtre, souverainement beau, comme son aïeule, portant
un pli amer sur son visage aux grands traits purs de jeune pontife,
regarder son ombre avant de partir pour Rome où Caligula devait le faire
étrangler.
Les patriciens romains, les nouveaux maîtres de l’Afrique, y trouvèrent
toutes les délices dans le repos et les éléments de la plus molle
volupté: des bains luxueux, où les esclaves empressés s’agitaient comme
un noir essaim, massant les membres rafraîchis, écrasant des parfums,
versant des essences, maquillant avec un art raffiné que l’on retrouve
encore aujourd’hui dans le secret du sérail chez quelque riche Maure;
des dieux muets au fond de leurs temples, drapés dans le porphyre, le
marbre et l’agate; et quels dieux! le plus joyeux, Bacchus, qui conduit
à l’ivresse! Vénus, qui invite à l’amour!
On y buvait à pleins canthares cette eau fraîche saturée de fer et de
gaz que l’on voit sourdre à l’ombre noire d’un bouquet de caroubiers et
de chênes verts, et à pleines coupes un vin doré, rival du Falerne.
Toutes les espèces d’oiseaux s’y trouvaient en abondance et paraissaient
dans les festins. L’innombrable famille des coquillages aux formes
étrangement contournées et des poissons pêchés au milieu des coraux sur
la côte de la Grande mer bleue, y était amenée, vivante encore, après
trois heures de chemin. Le sylphium, les truffes blanches et l’assa
fœtida venaient de Cyrène, et sur les tablettes de citrus aux veines
panthérines soutenues sur le dos d’un immense léopard d’ivoire, les
fruits étranges qui poussent dans les oasis, mêlés à tous ceux qui
mûrissent le long des rivages méditerranéens, se dressaient en pyramides
couronnées des grappes du raisin berbère, ou s’écroulaient au milieu des
fleurs séparées de leurs tiges et répandues en nappes bigarrées.
Une lumière dorée, d’une transparence légère et pure, baignait toute
cette contrée, enveloppait les monuments, se jouait au travers des
marbres et des fleurs, faisait ressortir la délicatesse des lignes d’un
chapiteau enguirlandé d’acanthes, la cannelure d’une colonne, la grâce
rustique des sylvains ou le galbe harmonieux d’une cariatide, avivant la
couleur des oiseaux, rendant plus vibrante et plus nette l’élégante
sveltesse des palmiers.
La candeur de l’aurore y faisait rêver des premiers matins du monde. Des
brouillards montaient dans la vallée resserrée entre le Djebel-Hammam et
l’isthme étroit des hauteurs du Gontas et l’emplissaient de leurs trames
grises: c’était d’abord comme un fleuve coulant entre deux
rivages;--quelques-uns y croyaient voir un paisible étang, d’autres, des
curiosolites amenés du fond de l’Armorique et portant le joug romain, un
vain reflet des flots qui blanchissent leurs grèves désertes au pied des
chênes et des châtaigneraies;--puis tout à coup le soleil dénouait son
faisceau de rayons lumineux, buvait en un instant la rosée suspendue à
la tige des jeunes froments et des herbes alourdies; les brumes alors se
déchiraient, flottaient et traînaient dans l’air matinal ainsi que des
lambeaux de gaze couleur d’hyacinthe, d’ocre et de pourpre. Les gypaètes
planaient au-dessus des monts tourmentés, et le troupeau gravissant les
collines se pressait tremblant autour de son berger, en apercevant
l’ombre de leurs grandes ailes.
Au fond de la gorge, entre le Djebel-Hammam et les monts du Sahel, une
rivière coulait à la façon d’un petit torrent, dans un lit trop large
semé de rocs polis par la course des eaux, où son flot se perdait et se
retrouvait toujours. D’impénétrables bosquets de lentisques, de myrtes
et de lauriers roses se rejoignaient au-dessus de son filet argenté, et
déjà l’hyène, le chacal et le lynx, devançant le crépuscule, s’y étaient
tapis au retour de leur chasse nocturne.
C’était l’heure où l’on entendait retentir le fer sur l’enclume dans les
forges de glaives établies sur les flancs de Zaccar-el-Gharbi, sous
d’immenses platanes versant leur ombre verte sur la petite cité de
Miliana; où le chasseur se perdait dans les profondeurs de la forêt pour
relever ses pièges, ou bien, armé d’un épieu à la pointe durcie au feu,
taillé dans le frêne, surprenait dans sa bauge un sanglier repu, le
perçait de sa lance rustique, et, quand la mort fermait ses yeux
farouches, tranchait la tête hideuse du fauve et la rapportait comme un
trophée; où les abeilles, dont le blond trésor s’abritait dans la fente
solitaire des rochers, envoyaient leurs jeunes compagnes recueillir la
douce moisson, et où celles-ci, répandues sur les champs fleuris, sur
les orangers, dans le calice des roses, des jasmins, des myrtes,
suspendues, avec un bourdonnement de joie, aux feuilles des romarins,
des lavandes, des fenouils et des sauges, butinaient un miel plus doux
que celui du mont Hymette.
Sur les trépieds embrasés, on brûlait, dans les temples pavés de
mosaïques, le pur encens de Cyrène; un prêtre portait à ses lèvres une
coupe ciselée pleine de l’eau salutaire des fontaines et rendait grâce à
Esculape. Les malades, couchés sur des lits de thuya, sous les portiques
fleuris de leurs demeures, et les jeunes élégants Romains, contemplaient
la splendeur de cette île de l’Occident, où la vie latine, dans un
sublime échange, épanchait sa civilisation, ses arts, son essor
intellectuel, sa poésie, et recevait en retour les tributs de Cérès; car
les montagnes, les vallées, les plateaux étaient revêtus d’une robe
changeante, émeraude au printemps, or brûlé l’été; le blé poussait
partout, partout le bien venu de cette terre de grain; ses nappes
ondulaient au souffle de la brise de mer; les moissonneurs berbères en
écartaient les chèvres de Gétulie, et l’Atlas était oppressé du poids
des gerbes.
* * * * *
Pendant plusieurs siècles, Rome, appauvrie, reçut son pain des bords
pacifiés de l’Afrique, source de richesses inépuisables. Mais tandis que
la prospérité est à son comble et déborde dans la pompe des
inscriptions, voici un fléau inattendu prêt à fondre sur la colonie
impériale. Les Vandales ravagent l’île d’Occident et le silence revient
planer sur les cités écroulées. La vieille Lybie sauvage, belle de ses
seuls charmes et des précieuses ruines, documents du passé, dont la
terre abritera les débris, reparut alors dans son austérité primitive,
épuisée du labeur ininterrompu de sa glèbe coutumière des longs
sommeils.--Et, maintenant, qui la réveillera? quel peuple lui rendra la
prospérité, lui apportera encore la divine semence du progrès? Est-ce
vous, éphémères Byzantins?--A peine savez-vous étayer des
ruines!--Sera-ce le flot des Arabes entraînés par Mahomet, les fatimites
d’Égypte, Barberousse, ou le règne des deys?--Non, ce n’est pas trop
d’une période de dix-huit siècles écoulés, pour qu’un autre peuple se
présente dans le Magreb, digne de succéder à Rome sur cette terre
dévouée aux conquêtes. France! héritière spirituelle des Latins, c’est à
toi qu’il appartient de surpasser Rome.
* * * * *
Tout ce que l’homme avait édifié, le temps l’a abattu et la terre l’a
repris. Il ne reste plus guère de la brillante cité de plaisirs que des
tombeaux de marbre où s’amasse la pluie, où se mire la bergère arabe, et
des statues de dieux; la cendre des morts s’est envolée et l’ignorant
colon ne connaît pas les divines effigies. Ce qui n’a pu changer, c’est
la ligne suave et profonde de ces belles collines ruisselantes d’une
ineffable lumière.
Bou-Medfa est une des stations d’arrêt sur la ligne d’Alger à Oran. Au
nord de la voie ferrée, jaillissent, sur une croupe de montagnes, les
sources fameuses d’Hammam R’hira.
* * * * *
Un soir, M. Léopold Saussaie descendit du train, et tendant la main à sa
jeune femme, la fit monter rapidement dans une tapissière dont un léger
siroco déplaçait sans cesse les rideaux de cuir flottants. Les chevaux
impatients s’enlevèrent en agitant leurs sonnettes, et comme les deux
voyageurs s’étaient assis vis-à-vis l’un de l’autre, chaque cahot un peu
rude heurtait violemment leurs genoux; ils s’excusaient entre eux avec
gravité. Les traits de Jeffik avaient revêtu ce quelque chose de
résigné, d’impénétrable et de doux que l’on voit flotter sur le visage
des sphinx et des jeunes épouses mariées sans amour. Elle s’abandonnait
à sa rêverie, tandis que son compagnon s’entretenait avec le conducteur.
Celui-ci se retournait à tout moment vers son interlocuteur, repoussant
son chapeau en arrière de son front humide; dans le mouvement qu’il
faisait, le vent gonflait sa blouse bleue; il était plein de respect et
disait d’un air aimable:
--Je ne croyais pas avoir l’avantage de remonter Monsieur
l’administrateur; ordinairement le panier de Monsieur descend avec le
cocher.
--J’arrive à l’improviste, mon garçon, répondit le fonctionnaire. Je ne
suis pas fâché de surprendre mon monde; on ne sait jamais ce qui se
passe en votre absence; il n’y a plus de discipline quand on a les
talons tournés.
Il tordait ses grosses moustaches grises en disant ces mots d’une voix
dure, et souriait avec une préméditation joyeuse, se délectant dans
l’espérance de trouver quelqu’un en défaut.
--Oui, répondit le conducteur, quand le chat n’y est pas, les souris
dansent, c’est sûr.
* * * * *
Bien que le soleil eût perdu de son ardeur, la terre, imprégnée de
rayons, brûlait encore en dépit de la tombée du jour. Les deux chevaux
allaient un train d’enfer. On traversait la vallée, l’air était lourd.
Des pitons aigus, des mamelons couverts de chênes-liège et d’oliviers,
des promontoires, de larges brèches transversales laissant apercevoir,
dans leurs ouvertures béantes, l’ossature du Sahel, les enserrait
étroitement.
La route, tantôt se rapprochait de la rivière et tantôt s’en éloignait
en traversant des landes couvertes de lentisques et de chamérops. Dans
le lit à demi desséché de l’Oued-Djer courant sous des portiques de
lauriers-roses, comme les ruisseaux de la Grèce, on entendait le pas
étouffé des eaux glissant sur les grandes pierres.
On gravissait maintenant le chemin qui se tord comme un serpent sur le
flanc du Djebel-Hammam. Comme un travailleur fatigué regagne lentement,
le soir, sa demeure éloignée, ainsi le soleil, ayant fini sa journée,
descendait derrière les montagnes. A mesure que les voyageurs montaient,
une brise légère léchait leurs visages poudreux; l’air passait en
frissonnant sur les baumes sauvages dont il éparpillait le parfum, il
sifflait dans les hautes touffes de chardons d’un bleu métallique et
courbait les panaches verts des fenouils et des angéliques. Une nuée
rougeâtre emplissait le fond de la gorge où le vent du désert avait
roulé son sable de feu. Il semblait à Jeffik qu’elle s’élevait au-dessus
d’un incendie; sa poitrine délicate se gonflait, elle respirait plus
fort et regardait en haut avec un désir d’ascension.
Pour Léopold, un bonheur extrême éclatait dans chacun de ses mouvements.
Tout lui plaisait chez sa compagne, sa beauté frêle, sa jeunesse, sa
froideur même qu’il prenait pour un témoignage de bonnes manières, d’une
éducation plus raffinée; et si elle l’appelait monsieur devant les gens,
sa vanité ne connaissait plus de bornes. Du reste, il s’inquiétait peu
d’être aimé d’elle; ces mots n’avaient pas pour lui beaucoup de sens;
puisqu’il pouvait la posséder à sa guise sous le couvert des lois, il
n’en devait pas chercher davantage. Au temps de sa jeunesse, beau garçon
brutal, aux moustaches rudes, il avait eu de nombreuses maîtresses:
faciles conquêtes que lui présentait le hasard de ses promenades, le
long des boulevards des petites villes perverses. Mais ce n’est pas dans
la société des filles perdues qu’on puise une grande expérience de la
femme. Il ne voyait aucune raison pour qu’un beau jeune homme pût lui
être préféré. L’important pour une femme, pensait-il, devant être
d’avoir un maître, une direction, de la toilette, un intérieur et des
plaisirs conjugaux. Et il ne lui refusait aucune de ces choses: aussi
dormait-il bien tranquille sur la durée d’une telle félicité. Les
sentiments contrariés, les peines du cœur, l’incompatibilité d’âmes, il
ne les considérait que comme des billevesées, des prétextes de
convention invoqués par les faiseurs de romans pour étayer leurs
absurdes intrigues et frapper les nerfs d’un sexe crédule. Aussi, en
admirant sa jeune épouse, s’inquiétait-il peu de suivre la trace de sa
pensée indépendante et de ne pouvoir façonner à son gré ses rêves. Il ne
se souciait pas de cet esprit infidèle, plus éloigné de lui qu’un nuage,
quoique enfermé dans un corps qu’il avait le droit de presser à toute
heure; et on l’eût bien surpris, sans le rendre jaloux, en lui dénonçant
cet adultère comme le plus véritable: ainsi l’esclave courbé sur le
sillon de son maître et accomplissant sa vile besogne échappe à son
tyran en se souvenant des fleurs de sa patrie et de la liberté. Par
exemple, l’administrateur se promettait bien de faire bonne garde,
d’entourer Jeffik d’une surveillance vigilante, de n’autoriser aucune
fréquentation de jeunes hommes susceptibles de le ridiculiser. La chair
est faible, disait-il souvent, tout occupé des passions à venir de cette
jeune créature, à peine femme, et frémissant encore au souvenir de la
révélation des noces. Il se promit de l’empêcher de monter à cheval et
de lui apprendre à surveiller la cuisinière qui devenait fort
négligente.
* * * * *
Léopold discutait en lui-même les arrangements les plus infimes de son
ménage, les rapportant tous exclusivement à son bien-être et à ses
goûts. Il fut détourné de son égoïste méditation par une exclamation
enthousiaste de sa compagne.
--Que c’est beau! Voyez, Monsieur.
Le conducteur arrêta complaisamment ses chevaux essoufflés au brusque
tournant de la route, et la jeune Bretonne goûta, pour la première fois
depuis longtemps, le charme du crépuscule en face d’un site vraiment
au-dessus de tout ce qu’elle avait imaginé rencontrer de plus émouvant
dans ce pays fortuné.
Un intraduisible silence, dont rien ne peut rendre la transparence,
flottait sur cette contrée déserte à perte de vue, sans aucune trace
humaine. Le ciel avait repris son clair manteau de sérénité: c’était une
sensation plus caressante encore que cette diaphanéité où nageait le
paysage. La vallée, creusée comme une couche voluptueuse, se dessinait
aux pieds des voyageurs, pressée entre les montagnes blondes. Au-dessus
de la ligne du Sahel, des crêtes chauves ou chevelues, surgissaient
comme des têtes de fées pétrifiées, au milieu d’une ronde diabolique,
dont le cercle, rompu brusquement, se creusait pour faire place à un
géant devant lequel s’inclinaient les plus hauts seuils des collines.
Sculpté en plein ciel, le pic grandiose du Zaccar-Chergui, coiffé d’un
turban de nuages, se dressait enveloppé d’une brume bleue semblable au
voile d’une idole; des fumées d’encens montaient vers lui du fond des
gorges; son vaste front se perdait dans l’éther; une conque de verdure
s’étendait à ses pieds comme l’offrande d’une canéphore: il avait la
force et la majesté d’un dieu.
* * * * *
Quand ils atteignirent le village, l’ombre s’allongeait démesurément sur
les collines; les troupeaux rentraient, pressés par les bergers arabes;
les chèvres faisaient des taches noires, les brebis des taches blanches;
des vignes s’apercevaient, tirées au cordeau, veloutées comme des tapis,
et les pampres rampant sous le poids des grappes; on distinguait à peine
des chevaux immobiles penchés sur l’abreuvoir, et le firmament, soudain
assombri, semblait traversé par un fleuve de lait.
Tout à coup la voiture cessa de rouler et Jeffik sortit du demi-sommeil
où elle était plongée; des cavaliers en manteau bleu s’empressaient à
transporter les colis, et elle se sentit mal à l’aise sous le regard
enflammé de ces hommes, maigres comme les ermites retirés dans les
solitudes, avec des yeux passionnés. La jeune femme demeura un instant
immobile avant de pénétrer dans sa nouvelle demeure: la nuit étendait
partout sa robe d’ombre grise, le soir était descendu sur la fatigue du
jour comme un baume frais et suave; la lune, candidement arrondie,
traînait sur la route, au-dessus des vignes, une écharpe de lumière,
éclairant les vieux oliviers poudreux, le figuier aux branches
recourbées dont les feuilles ont la forme d’un bouclier d’amazone, le
myrte vert et l’oranger. Alors, un attendrissement involontaire, où se
fondaient, sans doute, la douceur des parfums et l’amertume de son cœur,
le souvenir de sa mère et de son Arvid, gagna la femme de Léopold.
--Ah! dit-elle tout bas, où sont-ils mes beaux jours de misère, ma faim
sereine, mes illusions dorées, ces visions qui chassaient le sommeil de
ma couche, et l’adorable repos de ma virginité!
Elle se prenait à douter de la vertu même. Le vieil esprit païen de ses
pères coulait sauvage dans ses veines, et les transports de son amour
qu’elle devait renfermer s’augmentaient, à présent, d’être sans
espérance.--Sa mère pouvait s’être trompée!... Si ce n’était qu’une
duperie, pourtant, cette doctrine du renoncement à l’amour? Un grossier
mensonge, inventé par les maîtres de la femme, pour la tenir en servage?
Qui la liait après tout?... Quelle volonté supérieure décrétait, depuis
l’éternité, qu’elle devait être à cet homme?... Cependant elle avait
consenti, signé l’abandon de sa personne!--Malheureusement, aucune
clause du marché ne lui fut expliquée en temps voulu, et elle se trouva
livrée à l’administrateur, sans savoir au juste ce qu’il pourrait faire
d’elle. Elle se souvenait à présent d’avoir vu un sourire, à la mairie,
courir sur le visage des hommes, et quelques pleurs, à l’église, tomber
des yeux d’une femme.--Pourquoi exiger tant d’innocence pour cette
brutale aventure? mais sans doute parce que la pudeur met, avec
l’oranger, une grâce de plus au front de la fiancée et ajoute encore à
l’orgueil de l’époux!... Dérision!--Elle étouffait de honte. Comme elle
les enviait, ses aïeux, les vieux corsaires dont on lui contait
l’histoire autrefois, et qui, pour échapper aux liens de la vie,
n’avaient qu’à s’élancer, avec leur fin voilier gréé avec amour, sur le
chemin des flots!--L’hirondelle de mer meurt quand on l’emprisonne! Il
faut à la fille du marin breton une atmosphère de liberté!--Mais le
sentiment de sa dignité, si cher à cette race, lui conseilla de ne pas
descendre à des plaintes et de traiter son mari avec autant de
courtoisie, de douceur et de soumission, qu’un prisonnier peut en
témoigner, sans s’avilir, à un ennemi plein d’égards.--La femme, cet
être crédule, ne croit au piège social que lorsqu’elle y tombe: ainsi la
gazelle quand elle a brisé ses pieds délicats au fond d’une fosse
recouverte de plantes fleuries. Si Jeffik avait épousé Arvid, l’amour
l’eût portée sur ses ailes, et elle eût tout ignoré.
Une paix extatique planant sur cette vaste et déserte campagne, sur
cette ville morte, sur ce village endormi au milieu des eucalyptus,
engourdit peu à peu ses souffrances en l’enveloppant d’un bien-être
indicible et d’un détachement plus profond. La brise de l’Atlas
enivrait, ce soir-là, comme un breuvage et soufflait l’oubli. La jeune
femme entra dans la maison.
* * * * *
Depuis cet instant, Jeffik ne versa plus de larmes, même en secret; elle
n’exprima jamais aucune opinion sur rien; la volonté des autres semblait
être devenue sa règle; l’arc dédaigneux de sa bouche se détendait
complaisamment en un sourire superficiel dont personne ne découvrait
l’indifférence. Les lettres d’Anne, qu’on avait laissée en pension à
Saint-Paul-Église, l’intéressaient seules, et elle y répondait
longuement.
Chaque jour elle partait en promenade dans la montagne, au hasard, par
d’étroits petits sentiers perdus entre les hautes herbes desséchées et
craquantes où s’attachent, comme une floraison, des milliers de petits
escargots blancs. On la connaissait dans les douars; elle s’asseyait
avec ses hôtes en rond devant la porte des gourbis, sur une place
nivelée comme une aire, et demeurait longtemps silencieuse, les yeux
perdus, les mains nouées sur ses genoux, sans changer d’attitude. A
l’intérieur des cabanes, des femmes d’une beauté délicate broyaient de
l’orge sur une meule de pierre; d’autres accroupies derrière un métier,
ainsi qu’on en voit dans les bas-reliefs égyptiens, tissaient une étoffe
blanche; leur front étroit et doré ressemblait à un croissant d’orange,
et leurs mains longues et frêles s’avançaient vers la jeune femme en
passant au travers des fils mollement tendus. Jeffik en vit encore qui
modelaient de hautes amphores d’argile destinées à renfermer le blé
quand le soleil en aurait opéré la cuisson. Les ouvrières apportaient
dans leur besogne un grand souci de la forme, et il était telle de ces
urnes en terre bistre dont les flancs se renflaient avec art comme des
hanches voluptueuses. Quelquefois, interrompant son ouvrage, une de ces
jeunes mères venait de son pas balancé s’asseoir près de la Bretonne en
allaitant son marmot, et penchée sur l’enfant tout nu, elle secouait les
pièces d’argent attachées à sa coiffure pour mettre en fuite les
insectes.
Mille questions naïves se pressaient sur les lèvres de l’ignorante:
--Est-ce bien beau ton pays?... Qu’y voit-on?... Le soleil s’y
montre-t-il aussi tout le jour?... Y rencontre-t-on des aigles?... Les
génies bienfaisants font-ils chauffer l’eau des sources dans les grottes
des montagnes?... Quelles fleurs embaument l’air?...
--C’est très loin, répondait Jeffik, au bord d’un océan, pareil, pour la
couleur, aux lavandes fleuries, mais quand la tempête l’agite, ses flots
prennent la teinte de cette feuille flétrie que l’on voit s’envoler du
platane au premier vent d’hiver; le soleil y éteint son ardeur; on n’y
voit point d’aigles, mais le ramier aux ailes bleues y tourne à la nuit
sur des roseaux et niche près des pâtres. On y adore deux génies: deux
enfants blonds et roses. Ils sont si beaux qu’on les prendrait pour deux
frères. L’un naquit sur la paille d’une étable et fut chéri des bergers
qui lui voyaient une auréole, il venait pour sauver le monde, mais les
hommes cruels le tuèrent; maintenant ils font semblant de le servir: on
le nommait Jésus. L’autre est beaucoup plus vieux: crains-le, on
l’appelle Amour!... L’odeur de mon pays est amère autant que douce: pour
l’avoir, il faut unir le trèfle à la verveine, les fleurs d’or et le gui
des chênes!
Une grande inquiétude et une profonde tristesse planent sur la vie du
laboureur arabe. Il semble craindre de troubler le vainqueur en étendant
son champ, en augmentant son troupeau, en dévoilant sa richesse. Un pli
de ravin dissimule une importante smala, beaucoup ont enfoui leurs
trésors, et le jeune descendant d’une noble race disait un jour à Jeffik
avec mélancolie:--Nous resterons aussi longtemps qu’on nous laissera le
droit de fouler librement le sol de la patrie, si on nous l’enlève,
suspendant à l’épaule le bas de notre vêtement, nous irons au désert.
Là, est une terre aride et superbe, labourée comme un océan, où le
cactus barbare trouve à peine sa vie, où l’oiseau fatigue son vol
intrépide avant d’atteindre l’oasis, où la caravane, déçue par le
mirage, ne s’oriente plus et succombe: ainsi le pasteur Jacob, chassé
par Laban, voyageait dans les solitudes avec des chants de joie au bruit
des tambours et au son des harpes; car qu’importe au vieil Arabe, le
simoun, la soif et la mort, s’il a pu dresser sa tente en liberté et
dormir sur son seuil assombri le sommeil de son dernier jour!
Et le bel adolescent, drapé avec noblesse dans ses haïks éclatants de
blancheur, offrait à la jeune Bretonne l’hospitalité dans son gourbi de
branches mortes qu’un épais tapis et des étoffes brodées d’argent
revêtaient tout entier. Jeffik se prenait à aimer cette race discrète et
fatale dont la beauté est si sérieuse et le manteau si majestueux.
* * * * *
Souvent, en rentrant de ces courses, il lui arrivait de rencontrer un
cimetière ancien, livré au plus sauvage abandon. Quelques pierres,
petites, mal taillées, bornes étroites où son pied se blessait, lui
faisaient reconnaître l’obscur village de la mort. Un caroubier aux
racines tortueuses s’élevait au milieu des tombeaux et ressemblait, au
crépuscule, à un berger gardant son troupeau d’ombres.--Ah! pensait la
jeune femme: indifférence! ici la mort est moins cruelle, moins crainte.
Cimetières des montagnes! vous ne voulez rien dire à l’homme, si ce
n’est lui rappeler l’égalité de sa fin: ni nom! ni âge! ni date!
vieillard, femme, enfant, rien ne distingue votre dépouille! Voilà
pourquoi, sans doute, cimetières d’Orient! sur vous, mieux que sur les
nôtres, plane l’immortalité, et pourquoi le voyageur a, en vous
apercevant, perdus dans la solitude, des sensations si profondes et si
étreignantes.
* * * * *
Un peu plus loin, la voix langoureuse d’une flûte kabyle descendait vers
la Bretonne à travers les broussailles, et en levant les yeux, elle
apercevait, au-dessus d’un ravin, une ronde de petites filles arabes
dont l’aînée n’avait pas six ans. On sentait sous leurs robes longues
les maigreurs ardentes de leurs corps ambrés; elles penchaient la tête
avec des mines tout à fait charmantes et fermaient à moitié, en riant,
leurs grands yeux noirs malicieux. Sans la fraîcheur aiguë des rires et
la candeur de leur chanson, on aurait pu les prendre pour de toutes
petites femmes, tant elles mettaient dans leurs pas de câlinerie
coquette et d’improvisation mystérieuse, jouant, avec la pièce d’étoffe
qui leur sert de coiffure, toute une pantomime de séduction tendre.
Très grave, le jeune berger, accroupi sur un roc, ne détachait point la
flûte de ses lèvres, perdu dans une extase. La danse s’animait, les
joues pâles se teintaient d’un rose léger, le chant restait d’une
innocence adorable.
Voici ce que disaient les filles des pasteurs:
O clair de lune des petites ruelles,
Dis à nos amies
Qu’elles viennent jouer ici.
Si elles ne viennent pas, nous irons les trouver
Avec des sabots de cuivre.
Montre-toi, lève-toi, ô soleil!
Nous te mettrons un vieux bonnet,
Nous te labourerons un petit champ,
Un petit champ de cailloux,
Avec une paire de souris.
Il arrivait à Jeffik, quand elle se hâtait en courant vers la maison
dans la crainte d’être en retard pour le dîner, d’entendre Léopold se
quereller avec la cuisinière,--une grosse brune délurée, des environs de
Toulouse,--mais en apercevant sa femme, la colère du gourmand tombait
tout d’un coup; il se sauvait comme un gamin pris en faute, un peu
confus.
--Ah! mon Dieu, grondait la bonne avec son accent méridional, mon Dieu!
quel cauchemar que cet homme! On en ferait une chanson de tout ce qu’il
dit.
--Voyons, calmez-vous, lui répondait sa maîtresse, n’y faites pas
attention, vous savez bien que Monsieur est un peu difficile.
--Eh! Madame, c’est qu’il y a longtemps qu’il mange! concluait-elle
aigrement.