Les remparts d'Athènes.
ALCIBIADE _paraît à la tête de ses troupes; on entend les instruments de
guerre_.
ALCIBIADE.--Que la trompette annonce à cette ville efféminée et lâche
notre terrible approche. _(Un pourparler; les sénateurs paraissent sur
les murs, Alcibiade leur adresse la parole_.) Jusqu'à présent vous avez
toujours continué; vous avez rempli vos jours d'abus d'autorité, prenant
votre volonté pour mesure des lois. Jusqu'à présent, moi et ceux qui
dormaient à l'ombre de votre pouvoir, nous avons erré les bras croisés,
et nous avons exhalé en vain nos souffrances. Enfin le moment est venu
où nos genoux[27] craquent sous le poids et crient d'eux-mêmes: _C'est
assez_. La vengeance, hors d'haleine, ira s'asseoir et respirer sur vos
grands sièges de repos, et l'insolence poussive perdra la parole de
crainte et d'horreur.
[Note 27: Image empruntée aux habitudes du chameau, qui se relève dès
qu'il sent que le fardeau dont on le charge est trop lourd.]
PREMIER SÉNATEUR.--Jeune et noble guerrier, quand tes premiers griefs
n'étaient qu'imaginaires, avant que tu eusses la force en main et que
tu pusses nous inspirer de la crainte, nous avons envoyé vers toi pour
calmer ta fureur, et réparer notre ingratitude par des marques d'amour
qui devaient en effacer le souvenir.
SECOND SÉNATEUR.--Nous avons tenté aussi de réveiller, dans le coeur
transformé de Timon, l'amour de notre ville, par un humble message et
des promesses. Nous n'avons pas tous été cruels, nous ne méritons pas
tous d'être frappés par le glaive de la guerre.
PREMIER SÉNATEUR.--Nos murs n'ont point été élevés par les mains de
ceux qui t'ont offensé; et ton injure n'est pas si grave qu'il faille
détruire ces tours superbes, ces trophées et ces académies, pour venger
des torts particuliers.
SECOND SÉNATEUR.--Les auteurs de ton exil ne vivent plus; la honte
d'avoir si fort manqué de prudence a brisé leurs coeurs. Noble
Alcibiade, entre dans notre cité tes enseignes déployées; et si la soif
de la vengeance t'acharne sur une pâture que la nature abhorre, prends
sur les habitants la dîme de la mort, et que les malheureux marqués par
le sort des dés périssent.
PREMIER SÉNATEUR.--Tous ne t'ont pas offensé; il n'est pas juste de
tirer vengeance sur ceux qui restent à la place de ceux qui ne sont
plus: le crime n'est pas héréditaire comme un champ. Ainsi, cher
concitoyen, fais entrer tes troupes, mais laisse ta colère hors des
remparts; épargne Athènes, ton berceau; épargne tes parents qui, dans
l'emportement de ta colère, périraient avec ceux qui t'ont offensé.
Entre comme le berger dans le parc, et choisis les brebis infectées;
mais n'égorge pas tout le troupeau.
SECOND SÉNATEUR.--Quel que soit ton but, tu le gagneras plutôt par ton
sourire que tu n'y arriveras à coups d'épée.
PREMIER SÉNATEUR.--Frappe seulement du pied nos portes fortifiées; elles
vont s'ouvrir. Envoie ton noble coeur devant tes pas pour dire que tu
entres au nom de l'amitié.
SECOND SÉNATEUR.--Jette ton gant ou quelque autre gage de ta foi, qui
nous assure que tu n'as pris les armes que pour te faire rendre justice,
et non pour nous renverser; ton armée entière établira ses quartiers
dans la ville, jusqu'au moment où nous aurons rempli tes désirs.
ALCIBIADE.--Tenez, voilà mon gant, descendez; ouvrez vos portes sans
être attaqués; vous me livrerez les ennemis de Timon et les miens.
Ceux que vous me désignerez pour le châtiment périront seuls, et, pour
dissiper vos frayeurs, en vous déclarant mes nobles sentiments, pas un
de mes soldats ne quittera son poste et n'outragera le cours régulier de
la justice dans l'enceinte de la ville, sous peine d'en répondre à toute
la sévérité de vos lois publiques.
LES DEUX SÉNATEURS.--Voilà de nobles paroles.
ALCIBIADE.--Descendez, et tenez votre promesse.
(Les sénateurs descendent et ouvrent les portes.) (Entre un soldat.)
LE SOLDAT.--Mon noble général, Timon est mort; il est enterré sur le
bord même de la mer. J'ai trouvé sur son tombeau cette inscription que
je vous apporte moulée sur la cire, qui sert d'interprète à ma pauvre
ignorance.