LETTRE LXXII

DATX

Im., 6 août, VIII.

Je ne saurais être surpris que vos amis me blâment de m'être confiné

dans un endroit solitaire et ignoré. Je devais m'y attendre; et je dois

aussi convenir avec eux que mes goûts paraissent quelquefois en

contradiction. Je pense cependant que cette opposition n'est

qu'apparente, et n'existera qu'aux yeux de celui qui me croira un

penchant décidé pour la campagne. Mais je n'aime pas exclusivement ce

qu'on appelle vivre à la campagne; je n'ai point non plus d'éloignement

pour la ville. Je sais bien lequel des deux genres de vie je préfère

naturellement, mais je serais embarrassé de dire lequel me convient tout

à fait maintenant.

A ne considérer que les lieux seulement, il existe peu de villes où il

ne me fût désagréable de me fixer; mais il n'y en a point peut-être que

je ne préférasse à la campagne, telle que je l'ai vue dans plusieurs

provinces. Si je voulais imaginer la meilleure situation possible pour

moi, ce ne serait pas dans une ville. Cependant je ne donne pas une

préférence décidée à la campagne; car si, dans une situation gênée, il y

est plus facile qu'à la ville de mener une vie supportable; je crois

qu'avec de l'aisance il est plus facile dans les grandes villes

qu'ailleurs, de vivre tout à fait bien selon le lieu. Tout cela est

donc sujet à tant d'exceptions, que je ne saurais décider en général. Ce

que j'aime, ce n'est pas précisément une chose de telle nature, mais

celle que je vois le plus près de la perfection dans son genre, celle

que je reconnais être le plus selon sa nature.

Je préférerais la vie du plus misérable Norvégien dans ses roches

glacées, à celle que mènent d'innombrables petits bourgeois de certaines

villes dans lesquelles, tout enveloppés de leurs habitudes, pâles de

chagrins, et vivant de bêtises, ils se croient supérieurs à l'être

insouciant et robuste qui végète dans la campagne, et qui rit tous les

dimanches.

J'aime assez une ville petite, propre, bien située, bien bâtie, qui a

pour promenade publique un parc bien planté et non d'insipides

boulevards: où l'on voit un marché commode, et de belles fontaines: où

l'on peut réunir, quoique en petit nombre, des gens non pas

extraordinaires, célèbres, ni même savants; mais pensant bien, se voyant

avec plaisir, et ne manquant pas d'esprit: une petite ville enfin où il

y a aussi peu qu'il se puisse de misère, de boue, de division, de propos

de commère, de dévotion bourgeoise, et de calomnie.

J'aime mieux encore une très grande ville qui réunisse tous les

avantages et toutes les séductions de l'industrie humaine: où l'on

trouve les manières les plus heureuses, et l'esprit le plus éclairé: où

l'on puisse, dans son immense population, espérer un ami, et faire des

connaissances telles qu'on les désire: où l'on puisse se perdre quand on

veut dans la foule, être à la fois connu, respecté, libre et ignoré;

prendre le train de vie que l'on aime, et en changer même sans faire

parler de soi: où l'on puisse en tout choisir, s'arranger, s'habituer,

sans avoir d'autres juges que les personnes dont on est vraiment connu.

Paris est la ville qui réunit à un plus haut degré les avantages des

villes; ainsi, quoique je l'aie vraisemblablement quittée pour toujours,

je ne saurais être surpris que tant de gens de goût, et tant de gens à

passions, en préfèrent le séjour à tout autre.

Quand on n'est point propre aux occupations de la campagne, on s'y

trouve étranger; on sent qu'on n'a pas les facultés convenables à la vie

que l'on a choisie, et qu'on ferait mieux un autre rôle que peut-être

pourtant on aime, ou on approuve moins. Pour vivre dans une terre, il

faut avoir les habitudes rurales; il n'est guère temps de les prendre

lorsqu'on n'est plus dans la jeunesse. Il faut avoir les bras

travailleurs, et s'amuser à planter, à greffer, à faner soi-même: il

faudrait aussi aimer la chasse ou la pêche. Autrement on voit que l'on

n'est pas là ce qu'on y devrait être, et l'on se dit: à Paris, je ne

sentirais pas cette disconvenance; ma manière serait d'accord avec les

choses, quoique ma manière et les choses ne puissent y être d'accord

avec mes véritables goûts. Ainsi l'on ne retrouve plus sa place dans

l'ordre du monde, quand on en est sorti trop longtemps. Des habitudes

constantes dans la jeunesse dénaturent notre tempérament et nos

affections: et s'il arrive ensuite que l'on soit tout à fait libre, l'on

ne saurait plus choisir qu'à peu près ce qu'il faut, il n'y a plus rien

qui convienne tout à fait.

A Paris on est bien pour quelque temps; mais il me semble qu'on n'y est

pas bien pour la vie entière, et que la nature de l'homme n'est pas de

rester toujours dans les pierres, entre les tuiles et la boue, à jamais

séparé des grandes scènes de la nature! Les grâces de la société ne sont

point sans prix; c'est une distraction qui entraîne nos fantaisies; mais

elle ne remplit pas notre âme, elle ne dédommage pas de tout ce qu'on a

perdu, elle ne saurait suffire à celui qui n'a qu'elle dans la ville,

qui n'est pas dupe des promesses d'un vain bruit, et qui sait le

malheur des plaisirs.

Sans doute, s'il est un sort satisfaisant, c'est celui du propriétaire

qui, sans autres soins, et sans état comme sans passions, tranquille

dans un domaine agréable, dirige avec sagesse ses terres, sa maison, sa

famille et lui-même: et, ne cherchant point les succès et les amertumes

du monde, veut seulement jouir chaque jour de ses plaisirs faibles et

répétés, de cette joie douce, mais durable, que chaque jour peut

reproduire.

Avec une femme, comme il en est; avec un ou deux enfants, et un ami

comme vous savez; avec de la santé, un terrain suffisant dans un site

heureux, et l'esprit d'ordre, on a toute la félicité que l'homme sage

puisse maintenir dans son coeur. Je possède une partie de ces biens: mais

celui qui a dix besoins, n'est pas heureux quand neuf sont remplis:

l'homme est, et doit être ainsi fait. La plainte me conviendrait mal; et

pourtant le bonheur reste loin de moi.

Je ne regrette point Paris; mais je me rappelle une conversation que

j'eus un jour avec un officier de distinction qui venait de quitter le

service, et de se fixer à Paris. J'étais chez M. T*** vers le soir: il y

avait du monde, mais on descendit au jardin, et nous restâmes nous trois

seulement; il fit apporter du porter: un peu après il sortit, et je me

trouvai seul avec cet officier. Je n'ai pu oublier certaines parties de

notre entretien. Je ne vous dirai point comment il vint à rouler sur ce

sujet, et si le porter après dîner n'entra pas pour beaucoup dans cette

sorte d'épanchement: quoi qu'il en soit, voici à peu de chose près ses

propres termes. Vous verrez un homme qui compte n'être jamais las de

s'amuser: et il pourrait ne se pas tromper en cela, parce qu'il prétend

assujettir ses amusements mêmes à un ordre qui lui soit personnel, et

les rendre ainsi les instruments d'une sorte de passion qui ne finisse

qu'avec lui-même. Je trouvai remarquable ce qu'il me disait: le

lendemain matin, voyant que je m'en rappelais assez bien, je me mis à

l'écrire pour le garder parmi mes notes. Le voici: par paresse, je ne

veux pas le transcrire, mais vous me le renverrez.

«...J'ai voulu avoir un état, je l'ai eu; et j'ai vu que cela ne menait

à rien de bon, du moins pour moi. J'ai encore vu qu'il n'y avait qu'une

chose _extérieure_ qui pût valoir la peine qu'on s'en inquiétât: c'est

l'or. Il en faut; et il est aussi bon d'en avoir assez, qu'il est

nécessaire de n'en pas chercher immodérément. L'or est une force: il

représente toutes les facultés de l'homme, puisqu'il lui ouvre toutes

les voies, puisqu'il lui donne droit à toutes les jouissances; et je ne

vois pas qu'il soit moins utile à l'homme de bien qu'au voluptueux, pour

remplir ses vues. J'ai aussi été dupe de l'envie d'observer et de

savoir, je l'ai poussée trop loin: j'ai appris avec beaucoup de peine

des choses inutiles à la raison de l'homme, et que j'oublie dès à

présent. Ce n'est pas qu'il n'y ait quelque volupté dans cet oubli, mais

je l'ai payée trop cher. J'ai un peu voyagé, j'ai vécu en Italie, j'ai

traversé la Russie, j'ai aperçu la Chine. Ces voyages-là m'ayant

beaucoup ennuyé, quand je n'ai plus eu d'affaires j'ai voulu voyager

pour mon plaisir. Les étrangers ne parlaient que de vos Alpes; j'y ai

couru comme un autre.

--Vous avez été dédommagé de l'ennui des plaines russes.

--Je suis allé voir de quelle couleur est la neige dans l'été, si le

granit des Alpes est dur, si l'eau descend vite en tombant de haut, et

diverses autres choses semblables.

--Sérieusement, vous n'en avez pas été satisfait, vous n'en avez

rapporté aucun souvenir agréable, aucune observation?...

--Je sais la forme des chaudières où l'on fait le fromage; et je suis en

état de juger si les planches des _Tableaux topographiques de la Suisse_

sont exactes, ou si les artistes se sont amusés, ce qui leur est arrivé

souvent. Que m'importe que des rochers roulés par quelques hommes en

aient écrasé un plus grand nombre qui se trouvait dessous. Si la neige

et la bise règnent neuf mois dans les prés où une chose aussi étonnante

arriva jadis, je ne les choisirai point pour y vivre maintenant. Je suis

charmé qu'à Amsterdam, un peuple assez nombreux gagne du pain et de la

bière en déchargeant des tonneaux de café; pour moi, je trouve du café

ailleurs sans respirer le mauvais air de la Hollande, et sans me

morfondre à Hambourg. Tout pays a du bon: l'on prétend que Paris a moins

de mauvais qu'un autre endroit; je ne décide point cela, mais j'ai mes

habitudes à Paris, et j'y reste. Quand on a du sens, et de quoi vivre,

on peut s'arranger partout où il y a des êtres sociables. Notre coeur,

notre tête et notre bourse font plus à notre bonheur que les lieux. J'ai

trouvé le plus hideux libertinage dans les déserts du Wolga, j'ai vu les

plus risibles prétentions dans les humbles vallées des Alpes. A

Astracan, à Lausanne, à Naples, l'homme gémit comme à Paris: il rit à

Paris comme à Lausanne ou à Naples. Partout les pauvres souffrent, et

les autres se tourmentent. Il est vrai que la manière dont le peuple se

divertit à Paris, n'est guère la manière dont j'aime à voir rire le

peuple: mais convenez aussi que je ne saurais trouver ailleurs une

société plus agréable, et une vie plus commode. Je suis revenu de ces

fantaisies qui absorbent trop de temps et de moyens. Je n'ai plus qu'un

goût dominant, ou si vous voulez, une manie; celle-là ne me quittera

pas, car elle n'a rien de chimérique et ne se donne pas de grands

embarras pour un vain but. J'aime à tirer le meilleur parti de mon

temps, de mon argent, de tout mon être. La passion de l'ordre occupe

mieux, et produit bien plus que les autres passions; elle ne sacrifie

rien en pure perte. Le bonheur est moins coûteux que les plaisirs.

--Soit! mais de quel bonheur parlons-nous? Passer ses jours à faire sa

partie, à dîner, et à parler d'une actrice nouvelle; cela peut être

assez commode, comme vous le dites fort bien, mais cette vie ne fera

point le bonheur de celui qui a de grands besoins.

--Vous voulez des sensations fortes, des émotions extrêmes: c'est la

soif d'une âme généreuse, et votre âge peut encore y être trompé. Quant

à moi, je me soucie peu d'admirer une heure, et de m'ennuyer un mois;

j'aime mieux m'amuser souvent et ne m'ennuyer jamais. Ma manière d'être

ne me lassera pas, parce que j'y joins l'ordre et que je m'attache à cet

ordre.»

Voilà tout ce que j'ai conservé de notre entretien qui a duré une grande

heure sur le même ton. J'avoue que s'il ne me réduisit pas au silence,

il me fit du moins beaucoup rêver.

Oberman · 第 96 / 155 题