LETTRE LXI

DATX

Saint-Saphorin, 26 juin, VIII.

Je ne me repens point d'avoir emmené Hantz. Dites à Mme T*** que je

la remercie de me l'avoir donné. Il me paraît franc et susceptible

d'attachement. Il est intelligent; et d'ailleurs il donne du cor avec

plus de goût que je ne l'aurais espéré.

Le soir, dès que la lune est levée, je prends deux bateaux. Je n'ai dans

le mien qu'un seul rameur; et quand nous sommes avancés sur le lac, il a

une bouteille de vin à boire, pour rester assis et ne dire mot. Hantz

est dans l'autre bateau, dont les rameurs frappent les ondes en passant

et repassant un peu au loin, devant le mien qui reste immobile, ou

doucement entraîné par les faibles vagues. Il a avec lui son cor; et

deux femmes allemandes chantent à l'unisson.

C'est un bien bon homme, et il faudra que je le fixe auprès de moi, car

il trouve son sort assez doux. Il me dit qu'il n'a plus d'inquiétude et

qu'il espère que je le garderai toujours. Je crois qu'il a raison:

irais-je m'ôter le seul bien que j'aie, un homme qui est content?

J'avais sacrifié pour des connaissances assez intimes les seules

ressources qui me restassent alors. Pour laisser ensemble ceux qui

paraissent devoir trouver ensemble quelque bonheur, j'ai abandonné le

seul espoir qui pouvait me flatter. Ces sacrifices, et d'autres encore,

n'ont produit aucun bien: mais voilà un valet qui est heureux; et je

n'ai rien fait pour lui, si ce n'est de le traiter en homme. Je l'estime

parce qu'il n'en est pas surpris: puisqu'il trouve cela tout simple, il

n'en abusera point. Il n'est pas vrai d'ailleurs que ce soit la bonté

qui produise ordinairement l'insolence, c'est la faiblesse. Hantz voit

bien que je lui parle avec une certaine confiance, mais il sent fort

bien aussi que je saurais parler en maître.

Vous ne soupçonneriez pas qu'il s'est mis à lire la _Julie_ de J.-J.

Hier il disait, en dirigeant son bateau vers le rivage de Savoie, c'est

donc là Meillerie! Mais que ceci ne vous inquiète pas; rappelez-vous

qu'il est sans prétentions. Il ne serait pas avec moi s'il avait de

l'esprit d'antichambre.

C'est surtout la mélodie[59] des sons qui, réunissant l'étendue sans

limites précises à un mouvement sensible mais vague, donne à l'âme ce

sentiment de l'infini qu'elle croit posséder en durée et en étendue.

J'avoue qu'il est naturel à l'homme de se croire moins borné, moins

fini, de se croire plus grand que sa vie présente, lorsqu'il arrive

qu'une perception subite lui montre les contrastes et l'équilibre, le

lien, l'organisation de l'univers. Ce sentiment lui paraît comme une

découverte d'un monde à connaître, comme un premier aperçu de ce qui

pourrait lui être dévoilé un jour.

J'aime ces chants dont je ne comprends point les paroles. Elles nuisent

toujours pour moi à la beauté de l'air, ou du moins à son effet. Il est

presque impossible que les idées soient entièrement d'accord avec celles

que me donnent les sons. D'ailleurs l'accent allemand a quelque chose

de plus romantique. Les syllabes sourdes et indéterminées ne me plaisent

point dans la musique. Notre _e_ muet est désagréable quand le chant

force à le faire sentir: et on prononce presque toujours d'une manière

fausse et rebutante la syllabe inutile des rimes féminines, parce que en

effet on ne saurait guère la prononcer autrement.

J'aime beaucoup l'unisson de deux ou de plusieurs voix; il laisse à la

mélodie tout son pouvoir et toute sa simplicité. Pour la savante

harmonie, ses beautés me sont étrangères: ne sachant pas la musique, je

ne jouis point de ce qui n'est qu'art ou difficultés.

Le lac est bien beau, lorsque la lune blanchit nos deux voiles, et que

les échos de Chillon répètent les sons du cor; quand le mur immense de

Meillerie oppose ses ténèbres à la douce clarté du ciel, aux lumières

mobiles des eaux; quand les vagues se brisent contre nos bateaux

arrêtés, quand elles font entendre au loin leur roulement sur les

cailloux innombrables que la Vevayse a descendus des montagnes.

Vous qui savez jouir, que n'êtes-vous là pour entendre deux voix de

femme, sur les eaux, dans la nuit! Mais moi, je devrais tout laisser.

Cependant j'aime à être averti de mes pertes, quand l'austère beauté des

lieux peut me faire oublier combien tout est vain dans l'homme jusqu'à

ses regrets.

Etang de Chessel! Là, nos promenades étaient moins belles, et plus

heureuses. La nature accable le coeur de l'homme, mais l'intimité le

satisfait: on s'appuie mutuellement, on parle, et tout s'oublie.

J'aurai le lieu en question: mais il faut attendre quelques jours encore

avant d'avoir les certitudes nécessaires pour terminer. Je ferai

aussitôt commencer les travaux, car la saison s'avance.

Oberman · 第 85 / 155 题