LETTRE LIX

DATX

Du chât. de Chupru, 22 mai, VIII.

A deux heures nous étions déjà dans le bois à la recherche des fraises.

Elles couvraient les pentes méridionales: plusieurs étaient à peine

formées, mais un grand nombre avaient déjà les couleurs et le parfum de

la maturité. La fraise est une des plus aimables productions naturelles:

elle est abondante et salubre, elle mûrit jusque sous les climats

polaires: elle me paraît dans les fruits, ce qu'est la violette parmi

les fleurs, suave, belle et simple. Son odeur se répand avec le léger

souffle des airs, lorsqu'il s'introduit, par intervalles, sous la voûte

des bois pour agiter doucement les buissons épineux et les lianes qui se

soutiennent sur les troncs élevés. Elle est entraînée dans les ombrages

les plus épais avec la chaude haleine du sol où la fraise mûrit; elle

vient s'y mêler à la fraîcheur humide, et semble s'exhaler des mousses

et des ronces. Harmonies sauvages! vous êtes formées de ces contrastes.

Tandis que nous sentions à peine le mouvement de l'air dans la solitude

couverte et sombre, un vent orageux passait librement sur la cime des

sapins; leurs branches frémissaient d'un ton pittoresque en se courbant

contre les branches qui les heurtaient. Quelquefois les hautes tiges se

séparaient dans leur balancement, et l'on voyait alors leurs têtes

pyramidales éclairées de toute la lumière du jour et brûlées de ses

feux, au-dessus des ombres de cette terre silencieuse où s'abreuvaient

leurs racines.

Quand nos corbeilles furent remplies, nous quittâmes le bois, les uns

gais, les autres contents. Nous allâmes par des sentiers étroits, à

travers des prés fermés de haies, le long desquelles sont plantés des

merisiers élevés et de grands poiriers sauvages. Terre encore

patriarcale quand les hommes ne le sont plus! J'étais bien, sans avoir

eu précisément du plaisir. Je me disais: que ce qu'on appelle plaisirs

purs, n'est, en quelque sorte, que des plaisirs qu'on ne fait

qu'essayer: que l'économie dans les jouissances est l'industrie du

bonheur: qu'il ne suffit pas qu'un plaisir soit sans remord, ni même

qu'il soit sans mélange pour être un plaisir pur; qu'il faut encore

qu'on n'en ait accepté que ce qui était nécessaire pour en percevoir le

sentiment, pour en nourrir l'espoir, et que l'on sache réserver, pour

d'autres temps, ses plus séduisantes promesses. C'est une bien douce

volupté de prolonger la jouissance en éludant le désir, de ne point

précipiter sa joie, de ne point user sa vie. L'on ne jouit bien du

présent que lorsqu'on attend un avenir au moins égal; et l'on perd tout

bonheur si l'on veut être absolument heureux. C'est cette loi de la

nature qui fait le charme inexprimable d'un premier amour. Il faut à nos

jouissances un peu de lenteur, de la continuité dans leurs progressions,

et quelque incertitude dans leur terme. Il nous faudrait une volupté

habituelle, et non des émotions extrêmes et passagères: il nous faudrait

la tranquille possession qui se suffit à elle-même dans sa paix

domestique, et non cette fièvre de plaisir dont l'ivresse consumante

anéantit dans la satiété nos coeurs ennuyés de ses retours, de ses

dégoûts, de la vanité de son espoir, de la fatigue de ses regrets. Mais

notre raison elle-même doit-elle songer, dans la société inquiète, à cet

état de bonheur sans plaisirs, à cette quiétude si méconnue, à ce

bien-être constant et simple où l'on ne pense pas à jouir, où l'on n'a

plus besoin de désirer?

Tel devait être le coeur de l'homme: mais l'homme a changé sa vie, il a

dénaturé son coeur: et les ombres colossales sont venues fatiguer ses

désirs, parce que les proportions naturelles des êtres vrais ont paru

trop exactes à sa folle grandeur. Les vanités sociales me rappellent

souvent cette fastueuse puérilité d'un prince qui se crut grand,

lorsqu'il fit dessiner en lampions le chiffre de l'Autocratrice sur la

pente d'une montagne de plusieurs lieues.

Nous avons aussi taillé les montagnes, mais nos travaux ont été moins

gigantesques. Ils furent faits de nos mains, et non de celles des

esclaves; nous n'avions pas des maîtres à recevoir, mais des amis à

placer.

Un ravin profond borde les bois du château; il est creusé dans des rocs

très escarpés et très sauvages. Au haut de ces rocs, au fond du bois, il

paraît que l'on a autrefois coupé des pierres: les angles que ce travail

a laissés ont été arrondis par le temps; mais il en résulte une sorte

d'enceinte formant à peu près la moitié d'un hexagone, et dont la

capacité est très propre à recevoir commodément six ou huit personnes.

Après avoir un peu nivelé le fond de pierres, et avoir achevé le gradin

destiné à servir de buffet, nous fîmes un siège circulaire avec de

grosses branches recouvertes de feuilles. La table fut une planche posée

sur des éclats de bois laissés par les ouvriers qui venaient de couper

près de là quelques arpents de hêtres.

Tout cela fut préparé le matin. Le secret fut gardé, et nous conduisîmes

nos hôtes, chargés de fraises, dans ce réduit sauvage qu'ils ne

connaissaient pas. Les femmes parurent flattées de trouver les agréments

d'une simplicité délicate au milieu d'une scène de terreur. Des branches

de pins étaient allumées dans un angle de roc suspendu sur un précipice

que les branches avancées des hêtres rendaient moins effrayant. Des

cuillères de buis faites à la manière du Koukisberg[58], des tasses

d'une porcelaine élégante, des corbeilles de merises étaient placées

sans ordre le long du gradin de pierre avec des assiettées de la crème

épaisse des montagnes, et des jattes remplies de cette seconde crème qui

peut seule servir pour le café, et dont le goût d'amande très légèrement

parfumé, n'est guère connu que vers les Alpes. Des carafons contenaient

une eau chargée de sucre préparée pour les fraises.

Le café n'était ni moulu, ni grillé. Il faut laisser aux femmes ces

sortes de soins, qu'elles aiment ordinairement à prendre elles-mêmes:

elles sentent si bien qu'il faut préparer sa jouissance, et du moins en

partie, devoir à soi ce que l'on veut posséder! Un plaisir qui s'offre

sans être un peu cherché par le désir, perd souvent de sa grâce; comme

un bien trop attendu a laissé passer l'instant qui lui donnait du

mérite.

Tout était préparé, tout paraissait prévu, mais quand on voulut faire le

café, il se trouva que la chose la plus facile était celle qui nous

manquait; il n'y avait pas d'eau. On se mit à réunir des cordes qui

semblaient n'avoir eu d'autre destination que de lier les branches

apportées pour nos sièges, et de courber celles qui nous donnaient de

l'ombre: et non sans avoir cassé quelques carafes, on en remplit enfin

deux de l'eau glaciale du torrent trois cents pieds au-dessous de nous.

La réunion fut intime, et le rire sincère. Le temps était beau; le vent

mugissait dans cette longue enceinte d'une sombre profondeur où le

torrent, tout blanc d'écume, roulait entre les rochers anguleux. Le

K-hou-hou chantait dans les bois, et les bois plus élevés multipliaient

tous ces sons austères: on entendait à une grande distance les grosses

cloches des vaches qui montaient au Kousin-berg. L'odeur sauvage du

sapin brûlé s'unissait à ces bruits montagnards: et au milieu des fruits

simples, dans un asile désert, le café fumait sur une table d'amis.

Cependant les seuls d'entre nous qui jouirent de cet instant, furent

ceux qui n'en sentaient pas l'harmonie morale. Triste faculté de penser

à ce qui n'est point présent!... Mais il n'était pas parmi nous deux

coeurs semblables. La mystérieuse nature n'a point placé dans chaque

homme le but de sa vie. Le vide et l'accablante vérité sont dans le coeur

qui se cherche lui-même: l'illusion entraînante ne peut venir que de

celui qu'on aime. On ne sent pas la vanité des biens possédés par un

autre; et chacun se trompant ainsi, des coeurs amis deviennent vraiment

heureux au milieu du néant de tous les biens directs.

Pour moi, je me mis à rêver au lieu d'avoir du plaisir. Cependant il me

faut peu de chose, mais j'ai besoin que ce peu soit d'accord: les biens

les plus séduisants ne sauraient m'attacher si j'y découvre de la

discordance; et la plus faible jouissance que rien ne flétrit, suffit à

tous mes désirs. C'est ce qui me rend la simplicité nécessaire; elle

seule est harmonique. Aujourd'hui le site était trop beau. Notre salle

pittoresque, notre foyer rustique, un goûter de fruits et de crème,

notre intimité momentanée, le chant de quelques oiseaux, et le vent qui

à tout moment jetait dans nos tasses des feuilles de sapin, c'était

assez: mais le torrent dans l'ombre, et les bruits éloignés de la

montagne, c'était beaucoup trop; j'étais le seul qui entendît.

Oberman · 第 83 / 155 题